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La sensation

Venons à la partie solide de la jouissance, à la sensation. Celle-là est matérielle, et il semble qu'elle ne peut échapper à personne, quelles que soient ses idées, et sans tenir compte des moyens bons ou mauvais employés pour s'en saisir. C'est une erreur ; ses conditions sont physiques, mais la pensée aussi a la sensation

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pour condition physique. Pensée et jouissance dépendent du fonctionnement du cerveau ou d'un nerf, mais ne prennent naissance, ne voient le jour que dans l'àme. La sensation est une goutte un peu plus remuante qui s'agite dans la mer du sentiment, où seule elle s'évaporerait aussitôt. Toute sa valeur provient des idées auxquelles elle se trouve mêlée: elle n'est pas lamème pour tous les hommes, elle dépend de l'opinion qu'ils s'en font.

Ce qu'elle tient de la matière qui l'excite n'est pas une qualité, mais un défaut : elle n'est pas ^ permanente. Elle cesse avec sa condition de contact, de mouvement du nerf. Si donc son apparition cause un moment de plaisir, sa disparition produit un long temps de malaise, car elle viole la loi de la jouissance qui est d'être durable.

Quelle que soit la théorie qu'on adopte pour expliquer sa nature, dans le système qui fait le plaisir négatif et ne voit dans la sensation que le bien-être résultant de l'extinction du besoin, ou dans celui qui fait la douleur négative et considère la sensation comme la récompense accordée par la nature à quiconque se donne la peine de satisfaire aux exigences de la vie, il est interdit à cette sensation de s'élever au-dessus de la médiocrité : elle doit donner un pou, mais non beaucoup de plaisir. Effectivement, si on lui donne plus de prix qu'elle ne vaut; si on n'en tire pas le calme qui

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succède au désir éteint, mais l'inquiétude d'un désir nouveau, si au lieu de la suppression du besoin elle devient un besoin elle-même, qu'est-ce qui satisfera celui-là? Vainement on répétera la sensation ; les intervalles dureront toujours plus qu'elle, et toute nouvelle sensation accroîtra le besoin, sans le satisfaire jamais.

Toute sensation est le prix d'un marché débattu avec la nature: il s'agit de savoir qui gagne. Nous pouvons nous contenter de l'indispensable: vivre sobrement et modestement, échapper aux conditions qu'elle nous propose. Mais, séduits par ses sensations, nous tentons de faire une bonne affaire avec elle, nous acceptons plus de salaire à la condition de faire plus de travail. Nous ne faisons qu'augmenter nos fatigues.

La sensation vaut-elle la peine que l'on se donne? Un homme creuse la terre, la remue, ôte les pierres pour l'ameublir et y plante un filament de fraisier. Il revient tous les jours, le soir, le matin, échauffe la plante sous le verre, l'abrite du soleil sous la paille, lui donne de Tair, la protège contre le froid, l'arrose, la préserve de la pluie d'orage, la débarrasse des pousses inutiles, la défend contre les insectes. Un jour le petit fruit est mûr: un peu avant il était vert, un peu après il étailflétri. Mais l'homme est là : lui qui est venu, qui s'est baissé, qui s'est agenouillé si souvent près

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de son fraisier, se courbe une dernière fois jusqu'à terre, cueille le fruit et le porte à ses lèvres.Tant d'heures de travail et d'attente pour un moment imperceptible de satisfaction ! — La réponse est faite. La sensation n'est qu'un adoucissement à la peine, un léger dédommagement, mais non un équivalent. C'était à prévoir : autrement, l'on ne mériterait pas.

Nous ne pouvons éviter de dire un mot sur la sensation la plus renommée, celle de l'amour, quoique ce qu'on en peut dire de mieux soit inférieur au silence. Mais les pessimistes ont tant insisté sur ce sujet qu'il n'est pas possible de no pas leur répondre.

Le désir sexuel n'est qu'un instinct : en effet, il est commun à tous les animaux, et, dans les inférieurs, il ne peut être autre chose. On aurait tout à gagner à n'être pas brutalement talonné par l'instinct, et à n'être sollicité que par la raison à accomplir le devoir essentiel de la reproduction. Mais si on n'avait que le conseil delà raison, c'en serait fait de l'espèce. En ajoutant même à l'instinct le salaire de la sensation, il faut convenir que jamais service rendu à la nature n'a été plus mal payé.

L'amour est bien supérieur. L'on peut se demander si la procréation fait partie de son essence, ou si elle n'est pas un service qui lui a été

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temporairement imposé : en l'état de grossière imperfection où nous sommes, il lui fait plus de tort que d'honneur.

Mais il a été nécessaire une fois, pour former les rapports des époux, du père, de la mère et des enfants, de la fraternité, dont nous jouirons éternellement sous une forme plus parfaite.

C'est une injure mortelle à l'amour que de le réduire, lui et la sensation, unis au même niveau, à n'être que l'accompagnement de la reproduction, au lieu de ne faire de celle-ci qu'un accessoire de l'amour, de mettre l'amour au service de la reproduction et non celle-ci au service de l'amour.

Un grand nombre de moralistes sont tombés dans cette erreur. A les croire. Dieu, voulant déterminer les hommes à perpétuer l'espèce, aurait joint un appât à l'acte nécessaire. C'est rabaisser, nier l'amour que de ne voir en lui qu'un artifice, un expédient, une combinaison de choses étrangères. Ce système est immoral ; puisque Dieu nous trompe, nous pouvons le tromper, ou du moins il est d'un homme sage de ne pas se laisser tromper.

Quel motif de respecter les unions stériles qui ont autant de droit que les autres à l'honneur de la durée, de l'indissolubilité, si elles nuisent à l'unique but de l'amour? Quelle idée

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misérable se fait-on de Dieu pour le supposer si embarrassé qu'il emploie de tels détours, qu'il ne peut faire ce qu'il veut sans avoir recours à l'homme, et cela en le trompant : il indique un acte à faire, puis il prend, dans une certaine masse de satisfaction, une tranche qu'il y adapte et qui n'en fait pas naturellement partie ; l'œuvre divine est faite de pièces et de morceaux I La famille, une fonction ! la femme, un appareil !

Non. Tout ce qu'a fait Dieu est lié par des rapports nécessaires, est un : les conditions, les moyens et le but, l'amour et la jouissance font corps ensemble et rien ne peut être détaché de cette unité. Le mal consiste à méconnaître ce bien, à violer sa loi, en séparant le plaisir de l'acte.

L'amour est principal, essentiel. Il comprend l'amour de Dieu et des hommes. Il a, dans la famille, sa forme supérieure, son type : le reste en découle. Dieu est notre père . Après les époux, les enfants, les frères, il y a la fraternité de tous les hommes, deux fois unis comme fils de Dieu, et de l'homme et de la femme. Chaque famille est un anneau de la chaîne qui nous unit tous.

L'amour a la durée, mais la génération n'est que l'œuvre d'un moment : elle est à l'amour, comme la naissance momentanée est à la vie qui est éternelle.

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L'acte de la procréation a donc la noblesse et la dignité. Ce qui le rabaisse, c'est la profanation du libertinage, qui ne va pas jusqu'à Tidée de l'amour et n'aperçoit qu'une sensation attachée, non unie, qu'il s'eflForce de prendre seule, c'est encore l'infériorité d'esprit de ceux qui n'entendent que la voix animale de l'instinct sexuel.

La sensation peut être petite, car elle est matérielle. La matière n'est rien etelle n'a rien d'essentiel : le plaisir qu'elle procure paraît joint : il l'est effectivement, en ce qui la concerne. Mais quant à l'acte, œuvre de l'âme et du corps, et quant à l'âme, le sentiment leur est indissolublement uni, et il est immense.

Il est donc louable de se soustraire à l'acte, mais pour un bien supérieur, pour se consacrer à l'amour de tous les hommes, à leur soulagement, surtout pour ne se donner qu'à Dieu. Il est permis assurément de rechercher dans l'acte ce qu'il a de principal, l'union de deux êtres confiants dans leur perfection, la création d'un troisième, et de dédaigner l'accessoire, à la stupéfaction des libertins, de dire à la nature qu'elle peut garder son prétendu salaire, de laisser l'instinct aux animaux et à ceux qui ne s'élèvent pas au-dessus d'eux.

Dieu a fait toute la création suivant un plan uniforme, d'après la loi du bien. Tous les êtres inférieurs l'imitent ou la suivent de loin, autant

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qu'il est permis à leur nature. Ils se conforment à la loi unique de l'amour, les animaux par l'instinct seulement, les végétaux par les fonctions physiologiques. C'est une échelle croissante où chaque degré réunità sa qualité celles du degré inférieur et manque de celles du supérieur. L'homme possède seul le sentiment, et a en outre les qualités inférieures, les fonctions physiologiques, l'instinct, la sensation. On voit la conséquence qu'il faut tirer s'il n'use que de ces dernières.

La sensation, à son état natif, est la même chez l'homme et l'animal. La valeur qu'elle peut prendre vient de l'âme : l'acte a d'autant plus de pouvoir de bonheur que l'âme conçoit une plus haute idée de ce qu'il opère, la possession de la beauté, ou pour mieux dire, Tunion avec l'être dont la perfection vous manquait.

Ce n'est plus la sensation : elle ne peut dépasser sa limite bornée, le niveau de la matière.

La beauté ne donne pas par elle-même l'idée de la possession. Les cieux et la terre, les mers et les montagnes nous ravissent sans nous suggérer le désir de les posséder : ils ne diminuent pas par le défaut de possession. La beauté entre par les yeux et va à l'âme sans agiter le corps. Qui cause donc le désir, lorsqu'il s'agit de la femme ? On dira que l'explication est bien simple : les beautés de la nature ne sont pas susceptibles d'appropria-

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tion, mais il en est autrement de celles de la femme. En est-on sûr? On peut comprendre la beauté d'une femme sans la convoiter, on peut comprendre la beauté des femmes, de toutes pour ainsi dire, sans les désirer à la fois, car il est certain que si l'on ressent véritablement l'amour, on ne peut désirer plus d'une femme, une autre que celle qu'on aime : cependant on ne devient pas aveugle et on apprécie leurs perfections.

Il y a quelque chose de supérieur à la beauté d'une femme, c'est la beauté de toutes. La jouissance de celle-ci est pure et sévère: c'est l'admiration de l'idéal qu'on ne ressent qu'à la condition d'être débarrassé de l'instinct.

La beauté n'est pas susceptible de possession : il n'y a pas de rapport entre les deux. Un homme qui voit une femme en tire tout ce qu'il en peut tirer. L'acte lui-même n'y ajoute rien : le consentement, la coopération de la femme mettent en œuvre les propriétésphysiologiquesdela matière, mais ne donnent aucune communication de la beauté. Elle est d'une nature différente et fait une opposition invincible à toute entreprise de la matière.

Où allons-nous donc en venir ? Quoi I nous séparons la beauté de l'amour, nous lui enlevons -ce qu'il a de plus précieux I

Nullement. Nous refusons la possession à l'a-

mour parce qu'elle n'est pas assez pour lui. Un acte seulement matériel, une tentative brutale, un vol ne peut se saisir de la beauté. Mais Tépoux uni à l'épouse en a plus que la possession, plus que la propriété; elle est une avec lui, elle est lui. Il n'y a pas de possession matérielle, il y a plus que la vue, que la contemplation spirituelle permise à tous, il y a union. Ce n'est pas l'acte qui donne la communication à l'époux : il n'en est que la constatation; Famour selon sa loi la lui a déjà donnée, en les unissant indissolublement. La métaphysique prend ici ses avantages et rit de l'impuissance du matérialiste qui ne voit pas la loi de l'amour, du libertin qui la viole. Si l'on ne croit pas à l'union, on reste les mains vides, on peut toucher la matière, on ne saisit pas la beauté.

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