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Le progrès

Schopenhauer nie le progrès. M. de Hartmann, sur ce sujet, a des opinions contradictoires, mais il s'exprime nettement sur le point qui doit nous occuper principalement : il déclare que le progrès de l'industrie, des sciences et des arts, n'apporte aucune amélioration au sort des hommes *.

Notre siècle croit au progrès. Nous sommes donc bien convaincus que nous avançons à grands pas. Mais où donc allons-nous ?

La vie n'a pas de but. L'on interrogerait vainement les moralistes sur ce point. Désespérant de le trouver pour l'individu, on s'est avisé d'en chercher un pour l'humanité; on a déjà vu, dans les profonds desseins du génie de l'espèce, au sujet de l'amour, un exemple de cette complication naïve et maladroite qui fait travailler chacun ou chaque génération pour une autre, celle-ci pour une troisième, et ainsi de suite jusqu'à la dernière, qui profitera seule des peines de tous ses prédécesseurs, à moins qu'elle ne périsse de chaud ou de

*^ 58 fameux stades de l'illusion, le progrès est le

froid. Bonnet, dans sa Palingénésie, a pu croii que ce monde n'était qu'un berceau pour Thuma nité, que les hommes ne faisaient qu'y naître et grandir, et qu'ils progresseraient ensuite dans le mondes suivants : ce n'est donc qu'un lieu de n production, où, du moins, il ne peut êtrequestio de progrès.

Considérer l'humanité comme un être uniqu est une erreur manifeste : c'est de l'ontologi extravagante. Rien n'est plus individu que l'hoii me : c'est l'estomac de chacun qui crie la faim, so cœur qui saigne. On imagine cette monstrueus unité au moment où les individus pauvres se dres sent en menaçant contre les individus riches, lors que les utopies socialistes et communistes donnen aux philosophes l'occasion de prouver qu'il es impossible de combler l'intervalle entre ceux qu souffrent de besoin et ceux qui ont plus de paii qu'ils n'en peuvent manger.

Le plan de l'épreuve avec ses deux lignes, iné galité des hommes, insuffisance des objets, et 1j morale, et la loi, et la justice, tout suppose Tin dividualité.

Mais voici un but que l'on indique : c'est d( rendre la vie heureuse. Ce rêve de l'eudémonismi ne sera sans doute pas atteint par cette généra tion : voilà six mille ans passés et on ne tien rien. Tardera-t-il à arriver? Et qu'est-ce que et

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bonheur? On bâtira des maisons pour s'abriter, puis de plus belles et encore de plus belles, et sur tout égales pour tous les hommes, où tous feront également bonne chère. Quand nous ne sentirons plus le besoin, que ferons-nous?

Lequel sera préférable de se garantir du besoin ou de le supprimer ? Cependant nous remarquons que les besoins grandissent à mesure que Ton trouve moyen de les satisfaire : ceux qui en inventent de nouveaux en sont récompensés par la fortune. C'est Teffort de Tindustrie et ce qu'il y a de plus clair dans le progrès.

Vous n'avez donc pas entendu les railleries de Schopenhauer ? En vérité, le pessimisme est bien venu en son temps.

S'il n'y a pas de but, le progrès est une théorie fausse : car comment saurait- on si on avance, puisqu'on ignore où l'on va.

Cette théorie est en outre contraire à la justice. Les biens essentiels, indispensables, le bien et le beau, la morale et l'art, le goût doivent être à la disposition de tous. Cet indispensable est aussi le principal, ce qui se rapproche le plus de l'absolu, de l'éternel .

Nous avons vu, il y a un instant, qu'il est à la portée de tous, qu'il n'est pas nécessaire d'être savant pour avoir une jouissance sublime du bien et des beautés de la nature. Il ne peut pas dé-

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pendre davantage d'autres conditions ou circonstances à acquérir, sous le nom de progrès. L'humanité a dû l'avoir dès le commencement, et l'individu doit l'avoir en tout état, sinon le monde est un acte d'abominable injustice. Du premier né des hommes jusqu'au dernier, le progrès trace une ligne oblique qui traverse toutes les générations, dont pas une n'est égale. On peut donc être certain qu'il ne consiste que dans les choses secondaires quoique importantes.

En effet, l'histoire nous montre dès l'origine des tableaux de la vie patriarcale, héroïque, dont la noblesse n'a rien à envier à l'existence bourgeoise dont nous sommes si orgueilleux, à juste titre probablement. On ne voit rien de mieux chez nos éditeurs que la Bible, qu'Homère et que les poèmes hindous. Le peintre et le poète tireraient aussi bien partie des sentiments et des costumes des hommes et des femmes qu'ont décrits Hérodote, Tite-Live, Froissart, Guichardin, que des êtres accomplis que nous sommes, qui nous contemplons les uns les autres aujourd'hui avec tant de satisfaction.

L'évolution est une hypothèse invérifiable qui ne peut être admise que par des esprits en qui le progrès n'a pas suffisamment développé l'idée de la dignité humaine. Ils creusent à côté d'eux un fossé où grouillent les larves immondes, monères.

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ainœbes et synainœbes, et mesurent la grandeur par la distance du fond du bourbier à la vertèbre transformée qui est devenue leur cerveau.

Le progrès est la théorie de la chute retournée, ce dont ne s'aperçoivent certainement pas ceux qu'indigne cette dernière, car ils découvriraient que le progrès est beaucoup plus contraire à la justice.

Si le bien à un degré supérieur a été perdu, du moins il avait été donné, et il a été perdu par la faute de l'homme et il lui sera redonné. Il n'est pas sorti misérable des mains de Dieu.

Les malheureuses peuplades anthropophages qui existent encore et les premiers habitants de nos contrées, s'ils leur ressemblaient, se sont euxmêmes dégradés et n'ont à reprocher qu'à leurs auteurs et à eux la longue vie d'abjection pour laquelle le progrès cesse d'être une loi.

Puisque l'on croit au progrès, que l'on montre donc son ordre nécessaire, sa marche ascensionnelle. Au contraire tout, événements heureux et malheureux, peuples prospères, nations anéanties, succès du bien, succès du mal, paraît arriver au hasard, comme le désordre de vagues qui montent et descendent sur l'océan, non comme le cours régulier d'un fleuve qui s'enrichit et s'avance en s'élargissant.

Les événements auraient pu être différents, se

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produire dans un autre ordre. L'humanité aurait pu prendre une marche que nous ne soupçonnons pas. Les idéesquenous voyons agitées aujourd'hui, et qui sont les mêmes qui occupaient les premiers temps de l'histoire, seraient peut-être encore inconnues, et d'autres seraient discutées qui ne se sont jamais produites. Tout a dépendu des premiers hommes, de leurs premiers pas, car l'habitude a un pouvoir immense. S'ils avaient eu d'autres préoccupations , nous y serions attachés encore, sans les avoir résolues, car rien n'a été résolu, et toute question peut nous occuper jusqu'à la consommation des siècles. Si tout est insoluble, où est le progrès et comment est-il possible ?

Qui entreprendrait de prouver que les questions agitées, morales, religieuses, économiques, ont été attaquées et développées dans leur ordre d'importance, si on les compare les unes aux autres, et que, si on les prend isolément, l'étude et la solution de chacune se soit perfectionnée progressivement ? Elles sont prises par un côté ou par un autre, reprises, rejetées, ressaisies, abandonnées. Qui connaît le cercle des possibilités des idées ou des faits ?

Photius ou Mahomet étaient-ils des hommes nécessaires ? Le schisme ou la religion nouvelle devaient-ils se produire fatalement ce siècle-là , le pouvaient-ils quelque cent ans avant ou

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après, ou auraient-ils pu ne pas arriver ? Un Coraïshite qui poursuivait Mahomet dans son hégire allait lui fendre la tête, quand son cheval s'abat. Si une pierre ne s'était pas trouvée sous le pied du cheval, personne n'aurait eu la pensée d'une entreprise aussi singulière que celle du prophète, L'Islamisme n'aurait pas entouré l'Europe d'un cercle qu'elle a mis dix siècles à rompre.

Dans la série des découvertes, on ne voit pas une succession nécessaire : au lieu de se suivre comme l'histoire les montre, elles auraient pu venir dans un ordre différent, l'imprimerie avant la poudre, toutes deux dans l'antiquité.

Dans l'enfance, l'homme apprend beaucoup sans peine, dans la jeunesse peu et avec peine ; il a un âge critique où, se contentant de son savoir qui lui suffît pour la vie ordinaire, pour occuper une fonction ou faire un métier, il est tenté de cesser de s'instruire : le petit nombre continue à étudier. De même l'humanité dans la jeunesse et l'enfance a beaucoup fait, mais elle est arrivée à l'âge critique : elle n'avance pas, elle est toutefois très contente d'elle, se paie de mots sur le progrès, fait des rêves ineffables d'avenir, mais est stérile et impuissante.

Que les acquisitions les plus importantes aient été faites par des hommes qui n'ont laissé que leurs bienfaits impérissables et pas même leur

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nom, c'est ce qui surprend, mais est cepen< vrai; elles viennent d'un temps où il n'y s pas encore d'histoire, mais à qui nous devon Propriété, la Pénalité, la Loi, l'État et le reste citons que les langues, la principale des œu^ humaines. Un vocabulaire est un musée merveilles de la pensée, incomparablement étonnant que tout ce que nous montrons dans collections des chefs-d'œuvre de l'art et de prit : la langue grecque telle que l'a trouvé plus ancien écrivain vaut toutes les œuvres el actions de la Grèce historique.

Les termes philosophiques, esprit, matière,] sée, sentiment, cause, acte, puissance et aul sont aussi précieux que tous les systèmes de Thaïes, qui ne font que les regarder, les cor ner, les commenter.

Chaque mot est le résultat d'une analyse fonde, une conquête, une découverte; il équi à un traité. Les mots ne sont pas un moye faire de la science comme les couleurs qui ne qu'un moyen de faire un tableau : la science pour une grande partie, un moyen de faire mots. La séparation de tout ce qui est disti l'analyse parfaite, se traduit par des mots, et empiète même sur la synthèse par les désignal des rapports, des arrangements.

Croyons-nous que si la propriété, la loi, la

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nalité, TÉtat, n'étaient pas inventés, notre siècle en prendrait l'initiative ? Les pères de famille qui, saisissant un meurtrier tranquillement assis dans sa caverne ou sous sa tente, après avoir délibéré, l'ont lapidé et ont décidé qu'iJ convenait qu'il y eût une justice et qu'elle fût confiée à la société, ont eu une conception qui surpasse de beaucoup en hardiesse nos fameuses idées révolutionnaires. Si nos aïeux n'avaient pas confié le soin de l'État à des femmes, nous ne commencerions assurément pas, nous qui ne leur donnons pas même le suffrage, avec raison du reste, car il leur convient moins de pousser le char de l'État que de le conduire. N'en déplaise à Schopenhauer, la proportion des chefs d'État hommes et femmes qui ont fait de grandes choses est à l'avantage des dernières. Quelques esprits chagrins et difficiles vont plus loin. D'après eux, notre siècle aura plus détruit que créé. La science a exhaussé d'une pincée de sable la montagne élevée par nos pères, et, de cette hauteur, les prend en pitié. La politique et la philosophie croient inventer en prenant les vieux systèmes à rebours. On croit découvrir ce qu'on n'a qu'oublié, on innove parce qu'on ignore, on nie parce qu'on ne voit pas, on renverse parce qu'on ne comprend pas. L'art est encore le plusraisonnable; s'il n'imagine rien, il conserve et imite :1e flot vient de s'arrêter; chaque règne, dans [es derniers

' siècles encore, apportait un style nouveau pou rarchilecture,rornemei]t,le mobilier : aujourd'hi Ton ne trouve pas même la nouveauté du mouvc ment d'un pied de fauteuil, d'un bâton de chais( — On nous permettra, dans un travail sur pessimisme, de noter cette opinion de personne qui voient peut-être la vie présente trop e noir.

Quoi qu il en soit, l'égalité des premiers âgei pour ne pas dire leur supériorité , est en contre diction avec la théorie du progrès.

Rien ne dure. — Les institutions, les lois, k œuvres collectives qui ont eule concours des soci tés, des castes, des nations, les empires fondés p? la force des armées, la sagesse des sénats, r durent pas. Ils ont tout fait, eux, leurs fils, di générations de descendants, réunis dans la mêm pensée, pour que leur pouvoir dure, pour que lei pairie dure : et il n'y a plus rien. Les famillei les hommes veulent tout faire durable , fixer. 1 fortune, former un domaine, transmettre un pj trimoine, bâtir une maison qui abrite toujoui les fils. Rien ne subsiste; le temps n'attend pas qv la dernière tuile soit placée sur le toit pour roi ger les murailles. Les palais superbes des se gneurs italiens sont devenus des auberges ; h manoirs des princes français sont transformés € prisons. Regardez les arcs de triomphe : combic

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de temps ont-ils servi à glorifier les vainqueurs ? autant que le bruit des acclamations, autant que le souffle qui faisait retentir les trompettes du cortège; les triomphateurs sont morts; le peuple a disparu. La ruine survit quinze ou vingt siècles au-dessus des toits d'une ville neuve habitée par les descendants des vaincus qui ont passé sous sa voûte, les mains liées derrière le dos, pour aller tendre la gorge au bourreau. Tout s'échappe des mains, tout se disperse : les os 4qs hommes se perdent dans la poussière universelle. Rien n'est beau comme les ruines. Les vieilles églises, les monastères renversés, les tours événtrées, sont plus beaux à voir que quand ils étaient blancs et retentissaient de chants pieux ou de rires : il y a une force humaine qui élève, une force surhumaine qui détruit; vous les avez là toutes les deux devant vous.

Rien ne vaut. — Que valent ces avantages que l'on cherche avec tant d'ardeur, les objets de l'ambition, les sujets de l'admiration, la matière de la gloire ? Les hommes passent en se disputant quelques objets, en luttant pour que leur tète dépasse un instant celle des autres, et ils sont déjà à l'horizo n, sans que l'on connaisse même leurs noms : depuis le commencement, leflotroule de même. Les conquêtes?Que fait à l'humanité entière que quelques hommes aient vaincu quelques autres et poussé

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d'an fleuve à un autre la mince ligne qui indique, sur nos cartes, les frontières ? Pour la masse, la victoire deTun est compensée par la défaite de l'autre : aucune joie, aucun profit, aucun orgueil. La gloire, Topinion, les jugements de l'histoire ? Les Grecs sont vainqueurs des Perses; on admire les Grecs. Ils sont vaincus par les Romains; on admire les Romains. La Grèce défendait sa nationalité la deuxième fois comme la première. Elle aurait aussi bien pu communiquer sa civilisation aux Perses vainqueurs qu'aux Romains, et prise, prendre son barbare conquérant. Alexandre Ta fait; et enfin l'Orient est aujourd'hui plus arriéré qu'au temps de Darius. Que valent les jugements de l'histoire et la loi du progrès ?

Puisque rien ne dure, quel édifice du progrès élever avec cette poussière ; puisque rien ne vaut, que vaudrait'il lui-même ?

Les ténèbres de l'inconnu paraissent plus obscures à mesure que le fameux flambeau de la science brille davantage ; nous avons vu naître un système nouveau, le positivisme, qui veut que Ton renonce à sa conquête et qui décourage les explorateurs.

Les besoins sont moins à craindre; la faim était plus redoutable à l'âge de pierre qu'au temps où les barbares quittaient leur pays pour exterminer une nation mieux placée au soleil, plus redou-

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table alors qu'au moyen-âge, plus au moyen-âge qu'aujourd'hui ; mais les besoins deviennent plus nombreux et ont fait des inégalités aussi cruelles que la faim. A l'âge de pierre, une caverne, une hache, des peaux comblaient tous les désirs : que Ton parcoure les rues des villes pour énumérer les objets dont la possession, en plus ou moins grand nombre, classe les heureux. Les fléaux, les calamités renaissent à mesure qu'on s'en défait. Les besoins et les maux, voilà les seules choses vraiment nouvelles. Le fond reste le même, la forme change. Toujours les mêmes nécessités, les mêmes périls, les mêmes vices, les mêmes passions, les mêmes souffrances, avec la diversité d'apparences. On se lasse du bien, on se dégoûte du mal : alors Terreur change de visage, et les fautes reviennent déguisées et sont applaudies. Les hérésies se présentent avec de nouvelles subtilités, les utopies avec de nouvelles promesses, l'athéisme avec de nouveaux systèmes. On retombe dans les mêmes crimes, mais on ne les reconnaît plus, car ils ont changé de nom, de sorte que l'homme peut se vanter do ne jamais commettre les mêmes fautes. Le mal stigmatisé rentre aussitôt sur la scène ; après les proscriptions, les crimes de lèse -majesté; après les suspects, les otages; la guillotine est de mauvais goût, on fusille; les persécutions au nom de l'au-

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zedbyGoOgk

torité sont décriées, on persécute au nom de la liberté.

On prend pour le progrès ce qui n'est que variété. C'est le sempiternel recommencement. On tourne en rond dans le cirque avec le costume du Grec, du Romain, du Barbare, une cotte blasonnée, un sac de grenadier.

Voyez ce troupeau qui passe au milieu d'un nuage de poussière : de temps en temps, ici où là, il se fait un courant, un remous dans la masse des dos à toison ; l'un a pressé le pas ou s'est arrêté, on ne sait pourquoi; les suivants se précipitent dans le vide, poussent, reculent, s'entassent, puis l'ordre se rétablit. Où va-t-il, le troupeau humain ? On s'imaginait autrefois qu'il était conduit par un berger qui portait sur ses épaules les brebis fatiguées, qui le ramenait dans le droit chemin par la morsure des événements providentiels galopant encercle, comme tourne le chien qui mord les pressés, les égarés; c'était une erreur.

Le troupeau suit l'opinion : il croit avancer, quand il court il ne sait où ; il est tranquille parce qu'il marche avec ensemble, en tas, ceux de derrière, les rétrogrades, finissant toujours par passer où ceux de devant, les avancés, ont mis le pied. Ils s'ébahissent, revenant sur leurs pas, d'atteindre des régions réputées nouvelles, qu'ils

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avaient traversées, il y a des siècles, et que leur science ne reconnaît pas, parce qu'elle voit l'envers des choses dont, en sa marche contraire, elle avait vu l'endroit. Oii va le troupeau ? Au progrès indéfini ? — Aujourd'hui il va au désert de l'uniformité, et demain, toujours au même but final, la boucherie I

Si quelqu'un se permettait de dire aux hommes, qui sont glorieux d'avoir fait tant de progrès, qu'ils feraient peut-être mieux d'avoir honte d'en avoir fait si peu, il ne manquerait sans doute pas d'arguments. Il n'y a pas quatre siècles que la moitié du globe terrestre a retrouvé l'autre ; maintenant nous en faisons le tour et nous voyons autant de déserts que de cultures, autant de villes détruites dont on ne connaît plus les traces que d'habitées, dans ces villes, quelques palais et des maisons misérables, des rues superbes que l'on vient voir du monde entier, où l'on est moins en sûreté la nuit quedanslesforèts. Ces petits points clairsemés sur le globe sont ce qu'il y a de mieux: on effet, on y voit des hôpitaux où l'on neguérit pas les maladies, des bibliothèques qui contiennent plus de mauvais livres que de bons, des académies où l'on ne s'entend pas, des assemblées où l'on se mesure des yeux pour se détruire.

Mais il y a aussi des contrées immenses habi-

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iccs par des sauvages nus, qui plongent dans la mer pour manger du poisson cru , ou se dévorent les uns les autres. Du moins, s'ils ont oublié Dieu, ils ne sont pas assez dégradés pour le nier.

Nous avons commencé la vie humaine, non avec un pareil esprit, mais dans un semblable dénuement, il y a des milliers d'années, n'ayant tout d'abord qu'un éclat de silex et une peau de bête. Assurément, il n'est personne qui n'aitremarqué, depuis lors jusqu'au siècle dernier, qu'on ait fait des progrès. On a donc un tort évident de prétendre que cette idée était inconnue. Il y en a, mais dans les accessoires, et Ton ne pouvait manquer de s'en apercevoir. Nos pères, accusés injustement, ont eu raison de ne le voir que là, et nos contemporains se trompent en le voyant partout. Appelons les accessoires civilisation, laquelle manque assurément aux sauvages.

L'homme doit arriver à un état de dignité ou plutôt s'y maintenir, car il lui avait été donné. Job, sur son fumier, en avait autant queSalomon sur son trône. Les arts, la science sont nécessaires à notre développement : le monde nous a été donné pour tirer parti de ses ressources; la nature s'est enveloppée de mystères pour que nous lui arrachions ses secrets. Notre devoir est de cultiver les arts et la science; mais ils ne sont qu'un moyen;

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g26 LE PESSIMISME

le but est d'élever Tâme. Le monde n'est qu'un exercice et ses secrets importent peu en euxmêmes; quand le dernier jour arrivera, le globe volera en éclats et sera réduit en poudre, qu'on l'ait connu plus ou moins, et sans que personne s'occupe de ce qui restait à découvrir.

Notre capital industriel, artistique, scientifique grossit toujours; le principal est le capital moral. Le mal est connu de tous; l'horreur du mal est seule soumise au développement. historique.

La loi, la formule sèche, qui n'était ignorée ni de nos ancêtres ni des sauvages, dix ou douze commandements sur des tables de pierre ou de bronze, l'exemplaire que tout enfant trouve en naissant, même quand il n'a pas de berceau, ne peuvent se comparer àla science que l'expérience, l'histoire ont formée. Les premiers hommes ne se doutaient pas des crimes, des malheurs, des effroyables conséquences du mal que les siècles ont laissé voir. Ils ne pouvaient avoir la même horreur du mal que nous. Elle est le produit le plus précieux de la civilisation.

Le capital grossit; c'est la civilisation. Mais il n'y a pas de progrès, car l'homme reste le même au milieu de la variété des formes et des apparences, dans la même situation de détresse et de désir devant les biens accessoires qui s'accumulent. Le capital moral ne l'empêche pas d'être tenté et

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rend sa responsabilité plus grande : la science bal les chemins ouverts du compréhensible, mais trouve le connaissable aussi fermé; quant au capital matériel, il irrite Tenvie de ceuxqui ne Tout pas et ne satisfait pas ceux qui le possèdent.

Ce n'est pas là lé progrès, la loi du perfectionnement de rhomme et de son milieu, le rêve de, la félicité finale. Il y aura des siècles malheureux et des jours de bonheur, des bouleversements inconnus et des catastrophes inouïes, et jusqu'au dernier jour, on entendra dans le cirque des cris qui glaceront de frayeur ceux qui connaîtront pourtant toutes les douleurs du passé.

Rien ne dure, rien ne vaut. — Une main invisible précipite l'homme quand il monte, lui arrache ce qu'il prend, renverse ce qu'il édifie.

Pourquoi ? C'est que ce ne sont pas les objets eux-mêmes qu'il convoite, qui lui sont avantageux, mais l'effort qu'il fait pourles prendre, ou, mieux encore, pour s'en priver; qu'ils s'évanouissent, qu'ils tombent en poussière entre ses mains, qu'importe : il a mérité. Le succès n'est rien, le mérite est tout.

Croyez-vous que Dieu admire beaucoup nos chefs-d'œuvre, qu'il s'extasie quand nous avons dressé une tour bien haute, qu'il parcoure avec fierté nos expositions, qu'il considère avec complaisance notre police et nos institutions, les intrî-

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gues des romans, des théâtres ou de la politique? Le bruit que nous faisons, le canon des batailles, les applaudissements des assemblées s'éteignent tout de suile au-dessus de nos têles, avant d'avoir atteint les nuages. Nos monuments sont pour lui comme les ridicules édifices de sable que font les petits enfants. Il jette sur les épaules de celuici ou de celui-là, à leur entrée dans le monde, une besace de mendiant, un manteau royal, le reprend, quand ils sortent, et les rétribue, non pour le costume repoussé dans un coin, mais pour les efforts et la peine. Voyons donc dès aujourd'hui avec les mêmes yeux que Dieu.

On dit que la morale consiste à remplir la mission que la nature nous assigne, à aller à notre but. Voilà qui est bien ; mais nous voyons une difficulté : l'homme n'a pas de but. Vous-mêmes, moralistes, vous ne nous dites pas quel est ce but, et cependant rien n'était plus opportun que de nous le faire connaître. C'est manquer de précision que de professer qu'il faut tout faire pour aller au but, sans nous dire où il est. Chacun doit se mettre en route avec ardeur, bien pourvu de provisions : pour aller où ? Nul ne le sait. Suffit-il de s'agiter dans tous les sens, de partir dans toutes les directions, convaincus qu'un être supérieur nous mène, de même que nous allons avec notre système solaire vers la constellation d'Hercule,

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sans que personne s'en doute ? Il paraît que cet être supérieur n'existe pas : il est humiliant d'avoir un supérieur. Mais une chose certainement humiliante, c'est de ne pas savoir ce qu'on veut ni où Ton va.

Oîi donc est ce but ? On n'a sans doute pas cherche avec assez d'attention. Examinons les choses de plus près. L'homme arrive à la vie : la mère le prend dans ses bras, lui donne son sein : il suce le lait. C'est pour conserver son être, pour vivre. Le père lui donne du pain, des leçons pour qu'il gagne lui-même ses aliments : tout cela encore pour vivre. Il travaille et produit à son tour pour vivre et faire vivre, jusqu'à ce qu'il cesse de vivre.

Dans l'intervalle il a donné l'être à d'autres qui vont conserver cet être. Nous le voyons prendre de la peine pendant soixante ans pour vivre. Mais pourquoi vit-il ?

Jusqu'à vingt ans, il ne s'est mis qu'en état d'agir : maintenant, sansdoute,nous allons le voir agir, nous découvrirons son but. Il a un arc, une lance, une arme à feu pour tueries animaux qui le font vivre, ou les concurrents qui veulent lui disputer les moyens de vivre. Il construit une tente, une maison, un palais pour s'abriter. Rien n'est déOnitif. Tous nos jours, tous nos actes conduisent à des suivants qui mènent à d'autres jus-

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qu'à la fin. L'on débute par ne pouvoir que remuer les doigts et sucer le lait; Ton apprend à se tenir debout, à marcher ; l'enfance n'est sans doute pas un but. Mais voilà la taille et la force atteintes. On a appris à remuer la matière ou les idées ou les hommes, et l'on fait quelque besogne qui nous procure de quoi continuer l'existence et améliorer d'un côté le milieu qui se gâte de l'autre. On se marie pour avoir des enfants qui, devenus grands, auront aussi des enfants qui feront la même chose. On dort pour retrouver des force» le lendemain . On travaille pour gagner le repos de la nuit. On boit et on mange pour obtenir six ou huit heures de vie, et l'on recommence au bout de ce temps.

Considérons toutes nos œuvres, industrielles, artistiques, politiques; elles sont un moyen d'être moins mal. La politique est un moyen d'avoir la paix, pour faire tranquillement on ne sait quoi. La plaisante idée de penser que le but est la fortune, le succès I

La fortune sert à ce que nous avons dit, se nourrir pour six heures, dormir pour se reposer et se remettre à s'agiter. C'est le succès ? Réussir à quoi ? à faire parler de soi à propos de beaucoup de moyens qu'on a amassés sans but. Ce sont les plaisirs ? Ou ils donnent le dégoût, et c'est ce qu'ils peuvent faire de mieux, ou ils inspi-

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rent le désir d'en chercher de nouveaux, ce qui prouve bien qu'ils ne sont pas un but. Est-ce de se reposer définitivement ? Ni l'enfance, ni Tàge mûr, ni la vieillesse, ne sont un but; l'enfance n'est qu'un commencement; si l'âge mûr est le but, pourquoi n'y reste-t-pn pas ? La vieillesse est la fin, non le but.

Renonçant à le trouver pour l'homme, on le cherche pour l'humanité; il n'y en a pas pour chacun, il y en a pour tous.

S'il y a un but, il n'est pas le même pour tous, pour le citoyen romain et pour l'esclaye, pour le serf et le baron, pour l'ouvrier qui travaille sur l'échafaudage et qui, la maison finie, s'en ira afin que le riche s'y installe.

Les grands événements de l'histoire roulent dans un incompréhensible désordre.

L'Afrique est immobile dans la stupidité, l'Inde dans la pénitence, la Chine reste stationnaire, faute d'assez de mouvement pour tomber dans la décadence; au contraire, le reste du continent a roulé depuis le commencement dans une agitation désordonnée; ce siècle-ci, la fourmilière va d'Occident en Orient, cet autre d'Orient en Occident, Dix pages ne suffiraient pas à énumérer les race submergées , les empires effacés, les nation anéanties.

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33i LE PESSIMISME

Quels sont les résultats ? Les historiens ne savent nous le dire.

Plus on avance, plus les jugements sont douteux. Les Barbares cherchaient du pain, c'est un motif valable ; mais il se trouve qu'ils nous ont régénérés ; assurément ils n'y pensaient pas.

On trouve à redire aux Croisades, mais on s'applaudit que les guerres de la Révolution aient fait périr des raillions d'hommes pour transmettre des idées nouvelles, que la vapeur et le télégraphe auraient bien mieux portées quelques années après. .

L'Asie, jadis plus riche que nous, est un objet de pitié ; peut-être le serons-nous un jour. On se trompe probablement sur le mouvement de la civilisation ; elle n'avance pas avec l'humanité, mais elle tourne autour de la Méditerranée. Pélisson disait déjà « que les sciences voyageaient € tour à tour dans toutes les parties du monde, et « que, comme si elles devaient leur lumière à toute i la terre, après avoir éclairé longtemps un climat, « elles le laissent dans ses premières ténèbres pour « aller dissiper celles d'un autre* », ce qui prouve que l'idée du progrès n'est pas neuve . L'Egypte d'où il est parti, la Mésopotamie, la Grèce, la Syrie, le Pont, l'Afrique romaine, Sparte, Éphèse, Cofinthe, Antioche, enfin la moitié du monde

1, Préface aux œuvres de Sarrazin.

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civilisé retombée dans la barbarie ne s'est pas aperçue que rhumanité avait un but. Mais leurs générations ont travaillé pour les nôtres, et nous, nous travaillons pour la dernière.

L'histoire de Thumanité est un singulier livre : toutes les pages sont occupées par la préface, sauf une seule, la dernière.

Nous ne pouvons pourtant pas avoir, dans cette vie momentanée, une nature autre que celle qui nous est donnée pour l'éternité. Nous ne pouvons pas avoir deux natures. Puisque nous avons dès maintenant celle qui est définitive, éternelle, nous devons pressentir aussi dès maintenant ce but invisible. C'est son désir qui doit servir à nous tourmenter, à nous faire mériter.

Par une admirable simplicité du plan divin, c'est le bonheur qui nous est destiné qui nous fait soufirir, c'ejst lui-même qui nous fait mériter de le posséder, c'est le but éternel qui sert de moyen temporaire. Nous le connaissons imparfaitement, ce but, et nous ne pouvons l'atteindre : nous le voyons assez pour concevoir le désir infini, et pour souffrir de n'en pas pas jouir : il explique à la fois la vie et l'éternité.

A quel signe le reconnaissons-nous ? A celui-ci : il est ce qui nous fait soufirir le plus. Nous ne pouvons que l'entrevoir, nous ne pouvons pas le saisir ; c'est ce que nous cherchons le plus avi-

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dément sans succès, c'est ce qui nous fait souffrir qui nous fera jouir. C'est l'amour.

Qu'est-ce qui est éternel en nous ? Qu'est-ce qui est temporaire ? L'amour est notre nature, notre but éternel. Le but temporaire est l'efiFort vain vers lui : remuons la terre, le monde, cultivons, guerroyons, faisons des lois, des découvertes, améliorons ; tout cela ne sert qu'à nous entretenir au jour le jour dans son attente, à nous faire mériter.

C'est le but momentané, transitoire. Le progrès nous ferait manquer notre but s'il parvenait à supprimer les difGcultés de la vie ; il varie les procédés et maintient les difficultés.

Il y a deux preuves parallèles de l'immortalité de l'âme. Pas de justice ici-bas, donc une vie future est nécessaire pour la réparation. Pas de but ici-bas : nous l'atteindrons donc plus tard ; nous avons mérité ; nous obtiendrons donc la jouissance.

En conséquence, nous ne placerons pas le progrès sur le plateau des biens : il n'est chargé que d'un seul poids : nous y avons mis l'amour, mais nous ne pouvons en jouir ici-bas; ôtons-le^ remplaçons-le par le mérite; ce n'est pas le bonheur mais c'est son prix d'achat, sa promesse, son gage.

Nous disions que rien ne vaut. Quelle erreur 1

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BILAN DES BIENS ET DES BiAUX 335

Nous ne voyions pas ce qu'il y avait à voir. Nous ne regardions que ce qui brille, que ce qui fait du bruit, actions historiques, guerres, révolutions, les tourbillons, le fracas, les triomphes, les conquêtes scientifiques, les villes pleines de richesses. Voilà ce qu'on lit dans les histoires, ce qu'on contemple quand on parcourt la terre. Que signifie tout cela ? Qu'importe que cette province ait été gagnée ou perdue ? Qu'est-ce qui reste de celte histoire ? — Ce qu'il faut voir, ce sont les petites choses, cachées, obscures, c'est la misère, c'est la souffrance, c'est la fosse des morts dans le coin du champ de bataille, ce sont les quartiers misérables et non les palais, les pauvres et non les riches, les malheureux et non les heureux. Il n'y a que le mérite.

Le général qui décide la victoire par son adresse en a moins que le soldat qui va droit à la gueule du canon et meurt sans que personne sache son nom. Méprisons ce que nous admirions, admirons ce que nous méprisions. Le succès que vaut-il ? Rien. Celui-ci ou celui-là, peu importe. La bataille^ la victoire n'étaient que l'occasion d'actes méritoires, aussi vaine que le moule qu'on met en pièces, quand l'œuvre est faite.

Les nations, les familles, les individus font des rêves de prospérité, combinent des projets ; les entreprises utiles avortent souvent ; les bonnes

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causes ont des revers. Les succès paraissent de petits points brillants, les déceptions^ les catastrophes, de larges taches sombres. L'histoire déplore les échecs, se répand en regrets et en lamentations, signale ce qui est à refaire. Nous voyons mal. Ce qu'il y a d'utile, c'est ce qui nous parait calamité, ce qu'il y a d'inutile, ce que nous appelons prospérité.

Considérons tous les grands hommes. Ils n'ont été élevés si haut que pour souffrir d'une chute immense. Depuis la guerre de Troie, il en est ainsi. La légende leur invente des malheurs, quand ils leur ont manque : il leur en faut pour les achever. Les hommes de génie, les inventeurs ont leur martyrologe. La souffrance est à la portée de tous : c'est le vrai régime démocratique.

Vous avez travaillé longtemps pour atteindre le succès, vous échouez : vous vous désespérez ! Mais vous n'avjez été amenés à cet instant que pour mériter. C'est comme si l'on avait dit : « Au bout de tant d'années de préparation, vous allez être mis à une épreuve; c'est l'instant décisif : faites attention. » Et c'est alors que vous vous dérobez !

Ceux qui réussissent sont des malheureux dont onn'apas à s'occuper. Ils broutent en paix, comme un troupeau, destinés qu'ils sont à un malheur éternel. Ils font le festin qui précède le supplice.

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Les succès ne comptent pas : ils ne sont qu'un prétexte pour nous attirer dans l'épreuve. Les victimes sont les préférés marqués par l'ange. Singulière bataille que celle de la vie. où les blessures reçues, non les coups donnési comptent seuls, oii le parti qui laisse le plus de morts a la victoire.

S'il en était autrement, comprenez donc quelles en seraient les effroyables conséquences. A côté de quelques hommes qui ont eu de l'éclat et de la jouissance, la multitude immense aurait passé inutilement sur cette terre. Elle aurait eu des peines, des déceptions, des privations^ des humiliations pour rien. Toutes les souffrances seraient perdues ! Mais elles sont plus précieuses que l'or I

Le bilan des biens et des maux est facile à faire. Il n'y a de bien et de beau qu'en Dieu. L'homme n'a que le mérite. La nature n'a rien. Tout ici-bas est misérable ; ce n'est qu'exercice, gage, préparation, vision, figure.

Toute jouissance n'est rien, c'est-à-dire n'est rien en comparaison de celle qui nous attend. Nous n'avons qu'une vision, mais de l'infinie perfection ; nous n'avons qu'un gage, mais de la suprême félicité.

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