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TROISIÈME PARTIE

1. — Quels sont les résultats, les conséquences du pessimisme?

Dans la lutte des idées, il n'aura pas un effet décisif. C'est, du reste, le sort des philosophies : les religions ont un pouvoir bien plus considérable. 11 est vrai que, d'autre part, les religions finissent, non pas toutes assurément, mais quelques-unes, par exemple le paganisme; le christianisme a vaincu les autres religions et n'a détruit que celle-là; elle l'avait mérité parla solution fausse qu elle avait donnée du bien et du mal. Au contraire, les philosophies no meurent pas ; c'est pent-être parce qu'elles ne viventpas.

Il y aurait donc de l'exagération à attendre du pessimisme plus qu'une part dans l'action générale, qu'un rôle à jouer au milieu des autres erreurs contemporaines. Pour étudier cet effet, il

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convient d'examiner sommairement le milieu dans lequel il se produit, le temps, la situation. On ne disconviendra pas que la fortune des hommes et des idées dépend souvent moins de leur valeur que des circonstances, dont les plus futiles cl les plus inattendues ont amené quelquefois les événements les plus importants.

Le monde ["qui s'en va et le monde qui vient ne se ressemblent pas : nous sommes placés entre les deux et nous pouvons bien les voir; un peu d'attention nous fera découvrir que ces deux périodes de la vio de l'humanité sont plus distinctes que les âges géologiques, où les montagnes se dressaient là où avait été la mer, où la mer couvrait ce qui avait été continent.

Regardons derrière nous. Voici d'abord les premiers ancêtres s'abritant dans les cavernes, les Magdaléniens gravant sur des os des figures de cerfs et de mammouths, des patriarches, dos Aryas des* cendant vers l'Inde, d'autres arrivant dans nos landes et élevant des monuments mégalithiques, ou exterminant leurs prédécesseurs qui avaientdressé ces lourdes masses ; l'Asie envoie à la Grèce des missionnaires, Cadmus, Pélops, Cécrops, Danaûs, qui enseignent la théologie ; alors que les Pharaons, les rois d'Assyrie régnaient magnifiquement, l'Europe était une terre misérable peuplée de sauvages, de Scythes ; les colonies asiatiques

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LES CONSÉQUENCES DU PESSIMISME 3it

Tont peuplée, comme celles d'Europe, à partir du seizième siècle, ont peuplé l'Amérique ; elle a élc autrefois le Nouveau-Monde ; l'Atlantide a été l'Eldorado des Phéniciens. Voici le beau spectacle de la Grèce, de l'Empire romain ; puis recommencent les invasions de l'Asie, comme nous voyons nos émigrants irlandais et saxons suivre toujours le même chemin. Les races se poussent, s'écrasent dans les grandes plaines de l'Orient, et les vainqueurs arrivent affamés et furieux en Occident. Nos pères ont vu les Huns aux têtes carrées, un nœud de cheveux bouchonné sur le crâne, veillant, dormant sur leurs montures, la viande crue entre leur cuisse et le flanc de la bête, des tètes vidées battant sur le poitrail des chevaux, escortant d'interminables lignes de chariots, où étaient entassés leur butin et leurs hideuses femelles, les roues s'enfonçant dans la grasse argile gauloise, les files de lances ondulant jusqu'à l'horizon brumeux. L'Europe se défend, se rassied, se retourne vers l'Asie avec les Croisés, puis enfin se répand elle-même sur le monde entier et pénètre maintenant l'Afrique.

Quelle variété de tableaux, d'hommes, do caractères, l'Égyptien avec son pschent, le Grec au casque empanaché, le légionnaire romain, le barbare, le baron sur son cheval tous deux couverts de fer, le patricien italien, le courtisan du xvii^ siècle.

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le capitaine avec sa cuirasse, soq écharpe et ses plumes. Il n'y a pas longtemps que chaque paroisse avait ses mœurs, ses usages, son costume ; et Ton peut voir encore des Japonais, des nègres nus, des sauvages ornés de plumes d'oiseau comme à Tàge de pierre, des Arabes vêtus comme Abraham.

Maintenant retournons-nous et regardons vers l'avenir, pas bien loin, mais dans quelques années. Sur toute la circonférence du globe, l'homme, sa vie, sa pensée, tout est uniforme. L'habit lui-même est semblable : on ne distingue plus les races qu'à la mâchoire et aux yeux, non à la conversation. On n'y fait pas plus d'attention que jadis, dans un village de notre France, aux peaux bistrées ou blanches, aux têtes carrées, massives, dolichocéphales, brachycéphales, aux faces quasi-inhumaines de paysans, fils d'Eskimaux ou de Tartares, neveux de Gog ou de Magog, sang de Cham ou de Sem, versé à la suite d'une invasion dans les veines d'une fille de Gomer. On ne fait pas plus de différence entre un Polynésien, un Mongol et un Celte, qu'au xix^ siècle, entre un Provençal et un Picard; la distinction physique est sans intérêt; la distinction morale n'existe plus; il ne subsiste qu'une distinction, non plus même politique, mais économique, celle de l'intérêt, chose impérissable.

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Jadis une nouvelle s'arrêtait à la dernière maison du village ; dès le xix* siècle, un petit événement transmis par les journaux, le télégraphe, alimentait les conversations dans le monde entier. Autrefois, l'opinion était circonscrite dans une province, comme Feau dans un étang, oii Torage n'est pas à craindre ; au temps où nous nous transportons, la multitude qu'agite à la fois une question est l'humanité entière, sorte de mer qui ferait le tour du globe, livrée aux vents qui soufflent dans tous les sens, doutant, craignant, ne croyant à rien et croyant à tout. Les vagues montent les unes sur les autres : on ne sait jamais par quelle goutte d'eau a commencé la tempête, ni où elle finira. L'homme a rejeté ses anciens principes moraux, qui lui fournissaient des jugements traditionnels, maintenaient l'entente, la cohésion, la stabilité. Tout remue et flotte au moindre souffle.

2. — Il est bien malheureux qu'au moment où l'humanité allait se trouver mêlée en une masse énorme par le progrès des communications de la pensée et la facilité des déplacements, toutes les idées anciennes, toute l'organisation morale et intellectuelle aient été répudiées, lorsqu'on en avait le plus besoin pour éviter la confusion. Il ne se fait plus do réunions de pensées, pas plus qu'il ne se fait de soulèvements de montagnes ; à notre époque, la nature a perdu ses forces ; la mer

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iaconsistante, uniforme, a tout recouvert et noyé. L'humanité mêlée, communiquant à la minute, attachée à la même pensée par le fil télégraphique, s'électrisant de l'esprit des foules, nivelée, sans hiérarchie, sans direction, ni autorité, ni crainte, ni respect, donne de formidables poussées et passe sur le corps des faibles. On ne peut plus comparer notre état instable où, les pieds restant formes dans l'intérêt, les têtes vacillent dans l'idée, comme les joncs attachés à la boue et courbés par le courant, à la civilisation des anciens temps, où la métaphysique et la religion avaient établi de solides assises à la vie, des abris, des chemin» battus ; elles divisaient les hommes sans doute, mais les empêchaient de se mêler en cohue ; elles causaient des luttes, mais, même dans les batailles, il y a de Tordre ; ce n'est pas la confusion.

Après que Ton a eu tout nié, il ne s'est pas trouvé une idée, un principe, une règle, une explication sur lesquels un pays, un groupe, deux hommes puissent se mettre d'accord ; deux hommes ne font plus le même acte dans le même esprit ; nul ne sait où il va, quand il marche. On agit par habitude, avec des restes d'idées du passé dans la tête, qui donnent encore un peu de sens et de goût à notre vie. La communauté de sentiments, qui est l'amour, de pensées, qui est la paix, d'actions, qui est la force, n'existe plus : on ne

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peut compter sur rien. Le nombre, Tesprit, le choix, l'ordre, Torganisation ont des effets, nouveaux, imprévus, dont on n'est pas maître. Les meilleures de ces choses, comme les épaves d'un naufrage poussées parle flot, peuvent vous fendre la tête.

Au moment où l'Europe allait enfin pénétrer ces grandes masses de l'Asie et de l'Afrique, jour solennel et décisif, elle venait de rejeter sa religion et sa métaphysique, qui lui avaient trempé le caractère, qui lui avaient formé l'esprit. Elle choisissait, pour se défaire de son individualité, de sa supériorité, l'instant où elle en aurait eu le plus besoin. C'est un malheur irréparable. Elle se présentait, non dans la force de l'organisation, mais dans la faiblesse de la désorganisation politique, sociale, et surtout morale, n'ayant plus les doctrines qui l'avaient faite, en cherchant de nouvelles, qu'elle ne trouve pas, non unie en faisceau, compacte, mais désagrégée, indifférente, démoralisée.

L'ascendant de la race blanche a cessé. L'Européen et l'Asiatique ont échangé des vices, des cupidités,non des idées; ils ont deux civilisations, comme on sait deux langues, seulement pour la vie extérieure, superficielle ; comme elles sont devenues indifférentes, en morale et en religion, l'élimination des éléments différents a amené la

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34(j LE PESSIMISME

similitude, ruaiforrailé, a facilité une. vie commune mais matérielle, oii Fesprit et le sentiment n'ont pas de part. Le Chinois, l'Indou est devenu le commensal, le camarade de l'Européen, fait avec lui des affaires, des parties de plaisir, mais il n'est pas résulté une vie nouvelle de cette union, comme après l'invasion des Barbares. L'Europe n'a eu aucune influence sur le sentiment des étrangers. Dans le choc, dans l'embrassemenl, elle a fléchi sur ses genoux et a laissé tomber le peu de qualités qui lui restait.

3. — A quelles conditions civilise-t-on un pays? Cette question, ignorée des publicistes, était bien connue des chrétiens, qui l'avaient résolue sous un autre nom, conversion. Depuis la dispersion des apôtres, l'Église n'avait pas fait autre chose que de convertir, de civiliser, c'est-à-dire, d'établir les assises de la pensée, du sentiment, de la morale, le bien et lobeau, sur lesquelleslegénie varié despeuples, des hommes, pouvait élever des constructions d'une diversité infinie; ses missionnaires convertissaient encore au XIX® siècle en avant de nos expéditions d'outre-mer. Ainsi elle avait fait, unifié l'Europe, et lui procurait la suprématie sur le reste du monde. La libre-pensée s'imagina grossièrement que civiliser, c'était construire des chemins de fer, armer à l'européenne, donner des constitutions et des institutions. Ce sont des effets détachés, de la

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cause. Indépendamment des voies ferrées, de l'organisation des finances, il y a des pensées, des sentiments.

Or lesquels donner? Comment les donner ? Que faire de ceux que les peuples ont déjà? L'Église s'adressait à l'âme, lui communiquait les idées, les principes ; les conséquences sortaient toutes seules : elle semait ; les fruits venaient en leur temps*

La grande erreur du xix* siècle a été de trop compter sur la science, delà prendre pour la civilisation elle-même. Qu'est-il arrivé? En un tour demain, l'Asiatique a possédé les sciences aussi bien que l'Européen ; il n'a pas été difficile à des peuples intelligents d'apprendre la physique, d'avoir des ingénieurs, des artilleurs. Nous ne comptions que sur la science pour maintenir notre supériorité ; ils nous ont bientôt eu égalés; mais ils étaient dix fois plus nombreux ; ils sont donc devenus nécessairement supérieurs.

Où tous les individus sont égaux, le nombre seul l'emporte : il constitue la Force. Qui la tiendrait en échec ? La science? Non : elle est impersonnelle. Il n y a que l'Idée. Cet être métaphysique, cette bulle d'air, objet invisible, nuisible aux jouissances palpables, a longtemps balancé et vaincu la Force.

Ceux qu'elle séduisait avaient un courage invîn-

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cible. La Force ne va pas plus loin que la pointe du sabre et que les obus. Avec Tldée, un seul homme, sans sortir de sa maison, peut tenir tête à tous les autres, et remuer toutes les volontés pendant des siècles. Il suffisaitàTEuropede garder son idée, pour dominer, diriger le monde. Mais à ce moment, elle était lasse de la porter et avait décidé qu'il ne fallait plus voir la vie que comme un temps à passer agréablement, mais honorablement, ce qui seraitdela plus grande facilité, quand on se serait débarrassé des superstitions spiritualistes.

Elle a perdu la cause de son ascendant, la supériorité morale, la même qui, depuis six mille ans, faisait régir le grand nombre par la minorité des meilleurs, par une aristocratie d'intelligence, de vertu, de valeur, par ce qu'on appelle l'autorité, laquelle persuade aux multitudes qui . ont la force aveugle de n'en pas user, de reprimer leurs désirs, leurs passions, pour arriver à l'idéal de la dignité morale, pour obtenir la vraie civilisation*

L'Église ne commettait pas cette faute. Elle savait que, dans la conversion, il faut que los sentiments fournis par la doctrine victorieuse remplacent ceux de la vaincue : la régénération n'a lieu qu'à cette condition. Le bouddhiste devenu chrétien ne peut être à la fois bouddhiste et chrétien, concilier le mal invincible et le mal offert

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pour être vaincu, le nirvana et la joui

j éternelle du bien et du beau infinis ; on j

; avoir deux vues différentes de ce monde, d<

f tifs opposés à invoquer, pour trouver la ^

I lation, la tranquillité, le courage, laconfian

j contraire, le contact, le frottement de deu:

' trines auxquelles on tient peu, achève de 1(

et amène Tindifférence. L'Église mettait Tic

' dessus de tout et avant tout. Quant à la sci(

aux arts, elle savait que ces conséquenci

vraient leur (cause, qui est l'élévation de

C'est ainsi que, lorsqu'on greffe, on s'attaqi

' tête de l'arbre, on l'ampute, pour ne lais

, sauvageon que les racines attachées aux chc

! la terre, sachant que les fruits viendront e

temps. Ceux qui ont voulu faire mieux (

! ont cru qu'il suffisait, pour donner la civili

aux races étrangères, de leur en donner les

i pour changer le sauvageon, d'attacher à sa

î che une pomme mûre avec une corde.

1 4. — Lorsque les races eurent achevé de {

! leurs anciennes idées, n'ayant plus rien de di

j que la couleur de la peau, elles sesontpulvéi

! elles sont tombées en poussière individuali

égoïste. Plus de persuasion, d'influence, d'à

d'admiration, d'amour. Les atomes égoïst

! s'accrochent plus. La vie est devenue triste,

• Les habitants du Nord qui vivent sous ui

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350 LE PESSIMISBŒ

brumeux, couvercle de plomb, ont le spleen. L'homme, qui s'est fermé le ciel, est devenu sombre. Autrefois, on vivait dans un rêve merveilleux ; sans compter la perspective de la vie future, l'existence offrait tant de variété, d'imprévu, de contrastes, que les malheureux espéraient jusqu'au dernier jour, ou que l'on s'amusait à voir les fortunes des autres. L'uniformité a tout rapetissé. La neige en offre une image : quand la campagne est toute blanche, l'horizon paraît proche et la colline petite. .Mais ce n'est pas une neige qui fond qui nous cache des coteaux et des vallées, ce sont les coteaux et les vallées qui n'existent plus et se sont égalisés dans un lit de poussière.

Vraiment, l'histoire offre un merveilleux spectacle, quoique sans dénoùment, car les flls seuls connaissent la fin de l'acte joué parleurs pères et ignorent comment finira celui qu'ils jouent. Ceux qui sont tués au milieu de la bataille ne savent pas si la cause à laquelle ils donnent leur vie va l'emporter une heure plus tard. Les premiers hommes n'avaient pas dépassé et pas même d'avenir, car, dansleurs longues soirées au fond d'une caverne, avaient-ils seulement l'idée qu'il y aurait un jour une ville, concevaient-ils une route, un champ de blé, une maison? Qu'auraient-ils dit en voyant des armées, des empires, des monuments?

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Les belles pages de l'histoire sont finies : c ne reverra plus les grands événements, les ép< pées, les conquêtes, les cours magnifiques d< rois, les révolutions, les fêtes; il est aussi in possible de recommencer la découverte de ÏAtùi rique que de revoir Tentrée d'Alexandre dans Bi bylone, une Grèce, un Empire romain, un^paj cassé et chétif faisant mettre à genoux un emp( reur, une exaltation de la grandeur humain< comme celle de Louis XIV. Les monuments n mains, gothiques, tomberont en ruine, les vilk orientales disparaîtront ; il ne restera des tableau du monde ancien que les déserts quifinirontpar s couvrir de cultures et d'habitants gris et ternes. De champs d'orangers dans les pays chauds, deseigl dans les pays froids, seront les seules curiosité qui amèneront les voyageurs à parcourir le globe

Le X® siècle croyait que le monde allait finir Le XIX' s'imaginait avec autant de raison qu' allait enfin commencer. Les plus beaux jour sont derrière nous . Comme on a dit que les mira clés étaient nécessaires au commencement de 1 religion, mais que l'on n'ec voit plus parce qu nous avons maintenant assez de preuves pou croire, la Providence a de même suscité des év^ nements exti'aordinaires à l'origine de l'humanité pour nous faire comprendre notre grandeur, notr but, notre destinée.

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Les utopistes qui analhématisent le passé, parce qu'il nous montre de grandes inégalités, des rois, des aristocraties et des pauvres, des palais et des chaumières, seraient bien étonnés si le tableau qu'ils rêvent s'était réalisé dans le passé. Supposez que tous les hommes, depuis le premier jusqu'à nos contemporains, se soient bâti une maison modeste, avec un jardin, un carré de légumes et une treille, où ils aient vécu tranquilles; nous ne saurions pas même ce que c'est que l'homme. Ce sont ces personnages un peu plus fiers qui ont donné l'idée de la dignité, delà puissance humaine, à ceux qui les détestent.

Il n'y aura plus de grandes figures et de grands événements. Regardons-les bien : on ne les reverra plus, on no les comprendra plus. Le défilé des héros et des grands hommes est fini. Dans le monde pulvérisé où nous allons, il n'y aura ni vertu, ni vices, mais leurs succédanés ; au lieu du bien, l'ordre; au lieu du beau, le luxe; au lieu de l'invention, .l'imitation; au lieu de Tamour, le libertinage légal; au lieu de l'ambition, la cupidité; au lieu de la grandeur, des titres et des* places; au lieu du génie, de l'esprit et du cœur, de l'argent.

Les superbes batailles des peuples, les glorieuses luttes de la pensée seront remplacées par la spéculation. L'argent fera plus de mal que le fer.

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Pour violenter un homme, il faut payer de sa personne. L'homme d'argent écrase, sans s'exposer, des milliers de familles qui ne savent d'où vient le coup : il gagne par des combinaisons mesquines, basses œuvres de l'intelligence. Le sang, injustement 'répandu, fume et crie vengeance, mais les ruines de fortune se voient à peine : on a honte des blessures reçues et 'on les cache.

5. — La bataille de la vie coûtera moins de sang, mais plus de larmes; elle ne durera pas quelques heures dans un champ clos, mais toute la vie et minute à minute, les ruines, les privations, les déceptions serreront le cœur et déchireront Tamour-propre. On verra des oppressions légales, des persécutions sans bruit, des souffrances sans plainte. On a cessé de croire au bien éternel, absolu, qui donnait leurs lois aux législateurs et jugeait les juges. Ce sont les hommes qui feront le bien, la morale et la loi; le nombre, la foule brute et inculte chargera l'État de ce soin. L'État qui estdéjà la force, ayant niéle droit absolu, éternel qui le gênait, se l'étant attribué à lui-même, deviendra la force et ''le droit. On ne se battra plus à coups de pique, de canon, mais avec l'arme de Ja loi, sans sortir de sa maison, à l'abri derrière la force publique, sans redouter ni les hommes, ni la conscience, ni Dieu. Autrefois, le vainqueur avait encore à craindre le remords, le mépris. Il

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354 LE PESSIVnSME

suffira désormais d'avoir l'appui du nombre, et, pour ToMenir, on n'hésitera pas à faire des injustices, puisque la loi est le bien, n'est jamais injuste. Avec elle on opprimera ses ennemis, on les appauvrira, on leur fermera la bouche. Pour se débarrasser d'un homme, il y aura une arme plus sûre que le couteau, que le nœud coulant : ce sera la loi. On assommera les justes avec la main de justice.

Pour les opprimés, pas de consolation dans la conscience, pas de soutien dans l'opinion, pas de recours à l'État, pas d'appel à Dieu, pas d'espoir dans un^vie future; il n'y a à compter que sur celle-ci pour jouir, et elle manque.

Nous précipitons l'avènement de l'ère nouvelle. Nous sommes orgueilleux de notre ignorance et de notre imprévoyance : nous croyons édifier, nous ne savons que démolir; nous nions parce que nous ne sommes plus capables de voir, nous méprisons ce que nous ne comprenons plus, nous haïssons parce que nous ne pouvons plus ni admirer, ni aimer; tout ce qui gêne et dépasse notre médiocrité, nous le détruisons avec frénésie. Cependant nous sommes contents de nouA Nos pères avaient élevé jusqu'au ciel un superbe et solide édifice social : nous trouvons que les murs et les colonnes nous empêchent de circuler : on les sape; mais nous sommes à l'abri jusqu'à ce que le toit

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s'effondre sur nos têtes. Le fameux char de 1-État continue à rouler tout seul sur les larges routes impériales pavées par les Romains ; assurément il va bien, mais jusqu'à ce qu'il se renverse et nous écrase.

Tout se corrompt : le bien que nous comprenons encore, nous ne l'employons qu'à détruire celui que nous ne comprenons plus; nous y tenons d'autant plus qu'il ne nous reste que cela ; nous l'exaltons parce que nous en faisons un mauvais usage. La liberté n'est plus le droit con- ^ testable de professer toute opinion, mais Tinterdiction de manifester celles qui déplaisent, même les plus anciennes et les plus vénérables, ce qui est tout à l'avantage de ceux qui ne croient pas. L'autorité est au service de ceux qui se débarrassent des gênes et rabaissent les supériorités.

Il fut un temps où les nations, ayant confié leur fortune à des chefs, étaient contentes qu'ils les conduisissent fièrement. Elles se croyaient honorées parleur vaillance, leur génie, comme par ses écrivains et ses artistes. Elles ne cachaient pas la satisfaction d'être, grâce à un roi, respectées etprospères, elles se miraient en lui et le faisaient contemplerdansunpalaisqu'elleslui avaient construit, entouré d'hommes et de femmes arrivés à un goût et à un esprit qu'un milieu spécial peut seul produire. Le souci des électeurs jaloux S3ra dé-

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sormais de choisir des pasteurs des peuples assez médiocres pour ne pas leur porter ombrage. Il faut qu'ils se vengent, en les méprisant, de la supériorité de ceux qu'ils représentent et continuent, de ces rois et de ces puissants qu'ils détestent pour leurs qualités et leurs grandeurs ; il faut que ces élus soient assez petits pour balancer la hauteur de leurs prédécesseurs, et soulager de Tennui que donne aux âmes (ières la vue d'un être plus élevé que soi. Le soleil couchant de Louis XIV éclairera de ses derniers rayons le spectacle que nos neveux verront au crépuscule de la grandeur humaine : les derniers potentats seront des mannequins que le peuple habillera du manteau royal pour le couvrir de crachats.

Qui donc disait que dans la lutte pour la vie, les forts supprimaient les faibles ? Ce n'est pas vrai dans la nature, où les animaux les plus puissants disparaissent, ni dans l'histoire, où les plus redoutables empires ont passé, ni dans la société, où les tètes élevées ont été abattues ou courbées. Les forts attirent la haine, sont traqués et périssent ; nous verrons s'achever la revanche des faibles.

Au commencement, l'organisation était simple; la cité ne se trompait pas dans le choix du chef ; on savait que, s'il n'était pas adroit et vaillant, les voisins forceraient les portes et emmèneraient les

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habitants en esclavage; maintenant la machine du gouvernement est devenue très comph'quée; le suffrage ne la comprend plus, se donne au maladroit qui brise les ressorts pour lui plaire et prend en haine celui qui les fait jouer pour le maintenir. On se repose de tout sur TÉtat par suite d'une incapacité générale, et, au moment où l'on confie un soin universel à cet instrument monstrueux et démesuré, l'envie soupçonneuse le remet aux mains les plus incapables de le manœuvrer.

Cette grandeur exagérée est-elle donc un signe que lui aussi est destiné à périr ? Existe-t-il donc une loi qu'on pourrait formuler ainsi : « C'est au moment où les institutions sont le plus brillantes qu'elles vont finir. » L'Église était à son apogée sous Léon X, quand la Réforme commençait, la monarchie sous Louis XIV, dans le siècle qui devait voir tomber la tête de Louis XVL Y a-t-il une tension d'admiration qu'on ne peut dépasser sans déchirer les fibres du cœur ? Ou le triomphe du bien ne provoque-t-il pas le mal à faire un effort suprême ? Y a-t-il des ondulations morales séculaires d'action et de réaction, ou des alternatives, comme les jours elles nuits? Rienn'est donc sûr, puisque le moment de la plus grande force marque la fin? Le progrès indéfini n'est donc pas possible, puisque aucun élément ne dure.

Peut-être ne s'occupe-t-on tant des choses que

des. Ce serait là tout le r, la faiblesse ! Les instimenacées de mort I On a mot de Patrie au moment les couleurs des pays sur ù s'eSacent les différences ;,de pensées et de mœurs, iestruction, ni la Patrie^ îe. Le génie ne prospère îidenté, inégal, exposé au )s le fortifient. L'ancienne issaient les grands arbres

bosquets de lauriers et inée, en friche. Le platifîque où nous sommes 3UX, ne produit que dos IX , rabougris. Inventez ique, un minaret, une coous avez des télégraphes transmettre la pensée, des re des conserves d'élo- »z ni pensées, ni éloquence ; s transportent rapidement

n'avez à admirer que les de nos pères. 11 est vrai laces de statues aux moin- Montesquieu se plaignait B Tadmiration. Quand on

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ramasse les miettes, c'est qu'on craint la famine Les honneurs aux médiocrités sont une injui aux grands hommes. Ceux-là, s'il s'en produi on ne les reconnaîtra pas, on ne les supportei pas. Il a fallu, dans le commencement, de la vra gloire à de - vrais grands hommes pour con truire un splendide échafaud dominant la foule vu de toutes parts, qui ne sert ensuite qu'à su| pliciêrles autres.

A défaut de Bien, peut-on du moins compta sur l'Ordre? Les excès sont Técueil des décadei ces, le moyen providentiel d'empêcher les soci< tés dégradées d'y séjourner, parce que la sécuri matérielle vient à manquer : un artifice divin q fait châtier le mal par le mal lui-même et charge de l'effort nécessaire pour revenir au biei Tant pis si l'on conserve l'ordre. Puisse-t-il r pas échapper à la ruine universelle ?

6. — Ainsi la fusion des races et la confusion d pensées amèneront l'uniformité. Le Sahara est i désert, parce qu'il n'a ni hauteurs pour appelerL nuées, ni profondeur pour retenir les eaux. I vent y roule le sjtble stérile. Ainsi de l'humanil Elle aura réalisé ses rêves d'égalité, de libert choses négatives, elle aura renversé les gênes di idées, déchristianisé le sentiment, déspirituali: la pensée, déféminisé la femme. Et comme \ sable sans couleur et sans forme, le vent agiter

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entre le Pacifique et le grand Océan, de l'uniforme poussière huniaine que rien n'arrêtera, pas même des ruines d'églises qui lui avaient donné un moment, encore de Tumbre et du repos.

Ce sera la pulvérisation, le retour à lanébuleuse.

Mais il n'y a pas de décadence définitive, pas plusqu'il n'y a pas de progrès indéfini. Les nations n'ont pas unejeunesse, une vieillesse et une mort, comme les individus. D'innombrables ont disparu, parce qu'elles se sont trouvées près de rivales plus fortes et plus voraces. Il en est d'elles comme des animaux : les uns sont dévorés vivants, d'autres meurent et leurs corps resteraient sur le sol, s'il n'y avait pas dans le voisinage des corbeaux pour les faire disparaître. Les nations ont deux genres de mort à craindre : la violente et la naturelle , celle-ci honteuse, celle-là souvent glorieuse, car ce n'est pas le succès, mais le mérite qu'il faut voir et, peuples ou individus, les vaincus valent quelquefois mieux que les vainqueurs*. Des nations qui se font des illusions, qui se vantent de leurs inventions, de leur science, de leur progrès, sont déjà mortes à cette heure, et leurs inventions, leur science, leur progrès sont comme

1. Ceux-ci n'ont dû souvent leur avantage qu'à co qu'ils sont rost«''S on arriére et sont entrés en lice avec des rivaux épuisés par leur gloire : tels les Macédonions et dix autres que l'on pourrait cilor. On pourrait trouver aujourd'hui en Europe des analogies propres à nous consoler.

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les poils elles ongles qui poussent sur les cadavn On ne sait pas encore si la nature a desmoye pour faire disparaître les corps morts trop giga tesques. Assurément l'humanité entière ne tro vera pas assez de vers pour la ronger. Plus d'in\ sionde barbares pour la régénérer: quel malheu Dieu trouvera un fouet, un aiguillon pour la fore à se relever, un fer rouge pour la tirer de léthargie, et, après cette ère de la pulvérisatio elle entrera dans une nouvelle : il n'y a ni progr ni décadence définitive, mais des alternatives des variétés d'épreuves dont nulle ne sera pi dure que celle où nous entrons par notre faul Et elles se succédcrontglorieuseset au grand joi ou misérables et dans la nuit, « jusqu'à ce que planète s'écaille et tombe en petits morceaux 7. — Nous croit-on égarés loin dfe notre suje Quel'on se détrompe: nous voici arrivés au cœ de la question.

Nous nous demandons quels sont les résultai les conséquences du pessimisme. La réponse e prête*.

1 . Pour éviter des répétitions, de nombreuses citations, m renvoyons au bilan dressé par les pessimistes, et, dans le systèmes, à ces deux propositions : 1« l'auteur du monde, ( n'est plus Dieu, n'a pu que faire ce monde déraisonnât 2» le bien n'existe pas et la morale est autre chose que ce ( nous connaissons sous ce nom. Ce sont ces conséquences c nous appliquons dans cette dernière partie et auxquelles m faisons constamment allusion.

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Nous avOQs fait voir nos deux maux : Tun est la marche vers une ère de pulvérisation, de destruction universelle, versun Nirvana de la pensée et du sentiment, avec la survivance du corps; l'autre n'est pas encore désigné, mais on le devine; c'est l'athéisme, de toutes les ruines la plus grande, celle qui entraîne toutes les autres et qui les explique. Donner autant de développement à la démonstration du danger du second mal qu'à celle du premier serait mal employer son temps. Les argnments an tiques représentés avec zèle et talent par les spiritualistes sont d'un aussi grand secours pour entraver la marche de l'athéisme qu'un brin de paille pour arrêter un incendie. Combien sont en état de peser les raisons pour et contre? La multitude est relevée de son incapacité et maîtresse d'ellemême. Depuis le jour où elle a eu des savants dans l'un et l'au-tre parti, le mal a été fait. Le déisme a perdu l'autorité, le seul argument à la portée de la foule. Les spiritualistes peuvent discourir : elle ne les comprend pas et ne les écoute plus; elle a débordé et l'opinion a submergé ces rochers inébranlables qui, noyés déjà dans la mer, se flattent encore d'arrêter le torrent. Dieu n'a plus pour lui que l'antiquité, qui est plutôt défavorable, le respect, dont la valeur est devenue bien mince, et l'habitude. L'athéisme se serait bien contenté du doute et de l'indifférence, qui est le droit

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tacite; il a de plus la neutralité, qui est le droit positif et formel ; il a pour lui Topinion et la loi, les deux seules puissances qui restent.

La cause de ces deux mots est un certain optimisme, une doctrine qui n'a pas deux siècles et qui nous a envahis et nous domine.

Le monde est organisé pour le mérite; on a la vision du bien et du beau ; on lutte pour les posséder plus tard, et on gagne dès maintenant les précieux gages d'une félicité infinie. Nos pères admiraient, aimaient ces biens élevés et faisaient les effort nécessaires pour les atteindre.

Un moment est venu oii des âmes sans courage ont trouvé Teffort trop pénible, parce qu'elles n'appréciaient plus le gain, oii elles ont renoncé au bien divin pour s'en tenir au bien-être, à la vertu pour se borner à la commodité. Abaissant les yeux sur les objets environnants, on a commencé à se dire : « Le monde est bon et la vie peut être heureuse. Accommodons-nous de cette terre. Débarrassons-nous de la peine et de la gêne. Écrasons l'infâme superstition. Faisons nous mêmes notre morale et notre loi, et unissons enfin le plaisir et l'honnêteté. »

C'est une nouvelle forme du mal. Il y a deux degrés de défaillance, le mal ancien, presque héroïque, qui cherchait le plaisir résolument, à ses risques, bravant Dieu et même la loi humaine, puis

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3M LE PESSUHSlfE

le mal nouveau^ lâche, qui ne désire pas ce qui est élevé, quise coutente de ce qui est facile. Il esthonnète, remarquons-le bien, mais par lâcheté. U n'a pas assez du triste courage qu'il faut pour affronter l'opinion. Il n'a pas de répugnance pour la jouissance mauvaise à la condition que le mal s'appelle le bien. Il faut qu'il ait l'opinion, et pour avoir l'opinion il faut qu'il ait la loi. Pour faire la loi, il est indispensable de renverser les dogmes, lessuperstitions qui la supposent toute faite, immuable, absolue. Le païen, qui avait TOIympe à sa disposition, déiûait ses vices ; maintenant on a la loi, on les légalise.

On n'est plus ravi au deuxième ciel, celui oii resplendissent les soleils du bien et du beau; on est même descendu au-dessous du ciel inférieur, théâtre des luttes de l'amour profane et de l'ambition. Filsdégénérés et faibles de conquérants, on a abandonné les conquêtes des ancêtres : on vit terre à terre, à plat, avec de petits désirs et de petits efforts. C'est la revanche de la médiocrité.

Il ne faut pas confondre les médiocres avec les petits, ceux-ci chers à Dieu, forcés par la pauvreté, les misères, à ne pas déposer les armes dans la lutte pour la vie terrestre, à mériter pour la vie céleste. Un certain milieu a été nécessaire pour préparer l'avènement des médiocres, cette sorte de tiers état des âmes : il a fallu que la vie fût

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devenue assez facile, que les satisfactions fusse assez nombreuses pour emplir les âmes étroite Alors tout était prêt ; il y avait comme une i tente ; aussitôt que quelques hommes parurer assez bons écrivains pour prendre place parmi 1 maîtres de la pensée, et qu'ils attaquèrent les vie les idées gênantes, un soupir de soulagement une immense acclamation s'élevèrent vers le ci( Tous ceux qui étaient las du bien, les inertes q refusent l'effort, les faibles qu'il effraie, tous 1 médiocres s'unirent pour exalter ces nouvell autorités qui allaient balancer les anciennes. J reconnaissance pour un tel service n'est pas las encore de leur dresser des statues.

Les dogmes furent attaqués d'abord. Dans i moment de frénésie, toutes les supériorités, to tes les hauteurs, insupportables aux petits, fure violemment abattues; l'envie est la passion pri cipale des médiocres et l'égalité leur convient a mirablement, car le niveau ne demande pas d'( fort, si l'on abaisse ce qui est grand au lieu hausser ce qui est petit. Après la religion, la méi physique eut son tour, après le surnaturel, l'insc dable . La vie est circonscrite au champ que nous pc vous parcourir avec le pied, toucher avec la mai Il ne reste plus qu'à s'arranger. Il faut que la 1 nous appartienne : qu'il n'y ait plus de plaii sans honnêteté. Nous préparons le bonheur

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rhumanité : Thumanité dans son ensemble ne peut pas ne pas être honnête 1 C'est le inonnent de reconduire Dieu à la frontière. Quoi 1 il y a encore des hommes qui ont des espérances que nous n'avons pas, qui aperçoivent des merveilles que nous ne voyons pas, qui ont des jouissances que nous ne possédons pas, qui s'imposent des devoirs dont nous sommes incapables. Nous ne sommes donc pas vertueux, nous! Ils sont meilleurs et plusheureux que nous. Ce n'est pas possible. Dieu est odieux à certains hommes, comme la femme aux impuissants.

8. — Tout est renversé, excepté la liberté et rÉtat, parce qu'ils servent d'instruments pour détruire le reste.

La liberté ferme la bouche à ceux qui croient pour ne pas gêner ceux qui ne croient pas; tout le positif est frappé d'interdit au profit du négatif: tout ce qui est doit disparaître dans l'intérêt de ce qui n'est pas.

L'État, après avoir tout détruit, a hérité des morts. Il y avait eu jusque-là deux grands pouvoirs, l'Idée etlaForce, par exemple, les religions et les gouvernements, l'Église et l'État. L'Église passait pour gênante, peut-être à tort; elle avait un très petit nombre de principes connus depuis longtemps, donttes conséquences s'infiltraient dans la vie, sans qu'on s'en aperçût plus que du sang qui

court jusqu'aux extrémités du corps ; ses préceptes tiendraient dans le creux de la main. Ceux de rÉtat forment une montagne. EUle ne connaiss pas la contrainte; elle ouvrait ses portes; on entr si on voulait; elle remettait la sanction aussi 1( que possible, après la mort. L'État n'a pas une pr cription sans châtiment ; les portes qu'il mon sont celles des prisons, et, loin d'attendre patie ment après la mort, il prend la vie. Il y a entre e une autre différence plus grande: l'État n'a pas t de lui-même les idées qu'il protège. Il n'est théologien ni métaphysicien. Il est le glaive, et idées ne sortent pas du glaive. Il les a reçi des religions et il sert à les appuyer de sa for( Pourquoi donc l'autorité la plus douce a-t-e été rejetée avec haine ? Parce que les précep fournis par l'Idée à l'État leur étaient imposée tous deux par une puissance supérieure, par qu'on a voulu rompre le câble qui rattach la loi à l'absolu, être maître de la loi et de TÉt qui ne se bornera plus à la défendre, mais la fei L'État aura toujours raison. Il a le monopole la fabrique du bien, comme celui du tabac et c cartes à jouer. Le bien est un produit manuff turé : la nature ne fournit que les matériaux, c jets, besoins, nécessités, habitudes, sensatioi Le nombre ou le suflrage constitue la force n trice nécessaire à cette industrie. Après les ma

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pulations et transformations opérées par TÉtat, le produit mérite le nom de bien, et est livré au public sous le nom de loi.

La théologie et la métaphysique s'adressaient au consentement; l'État ne connaissait que la contrainte. Elles donnaient la vie morale, naturelle, volontaire, la vraie; lui n'en produisait qu'une artificielle. De même que, lorsque le brasest fracturé, qu'une jambe est atrophiée, on vous aide d'une béquille, ainsi, lorsque quelque ressort moral était brisé, quand on ne faisait plus un certain bien ou qu'on faisait un certain mal, l'État appliquait une loi à la société infirme, comme un bandage, un emplâtre.

A mesure que l'idée a diminué, la force a dû augmenter, résultat nécessaire, puisque, la vie morale naturelle se ralentissant, il fallait l'entretenir artificiellement. L'on a donc vu les lois s'entasser en montagnes, en chaînes de montagnes. Elles garrottent l'individu de mille tours de corde, attachent ses mains, ses jambes, sa bouche, le font marcher, s'arrêter, pénètrent partout, se placent entre le mari et la femme, le père et l'enfant, prennent la bourse et la vident, prennent le cerveau, le vident des notions métaphysiques et l'emplissent de fatras scientifique, prennent le cœur, le trouvant vide et ne pouvant le remplir, se contentent de le serrer.

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Qu'importe d*être lié, puisque ce que Ton veut, 'C'est de ne pas faire d'effort, puisque l'on ne dé sire plus qu'une viefacile etheureuse, celle deTani mal attaché dans un herbage. D'ailleurs, l'État rj donne pas seulement la vie morale, mais encoi: la vie matérielle. 11 est chargé de tous les soins ( Ton n'a bientôt plus rien à faire. Il nourrit dan ses innombrables fonctions une multitude crois santé ; les prolétaires, les yeux menaçants att€ chés sur lui, en attendent la prochaine réalisatio de ce qu'on appelait les utopies et comptent rece voir de lui le bonheur tout fait. L'individualité l'initiative, le caractère, sont aplatis et réduil en une pâte informe sous les cylindres de 1 machine.

Tout est rapetissé. Il n'y a plus que de la deî truction : les ruines en s'abattant sur la poudi ne font même plus de bruit. L'homme tel qu'il ei sorti des mains de la nature, intelligent, aimani cherchant l'idéal, la vérité, la jouissance, n comprendrait rien à nos préocupations, à ne dénominations départis, à nos discussions byzai tines de textes, non plus théologiques, mais légii latifs, qui constituent notre politique, à noti poussière d'anciennes idées de plus en plus d pourvues de sens, à nos délayures de plus 6 plus incolores.

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