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La cause de cette destruction des chose

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de ce rapetissement des hommes, de la pulvérisation, est un bas optimisme. On a renoncé au Bien qu'on ne peut avoir sans peine, pour s'en tenir au bien-être sans grandeur. — Le ciel est trop haut; bornons-nous à la terre, arrangeonsnous et jouissons. — C'est une erreur complète sur notre destinée. Puisque mériter est le but, rien ne nous est plus funeste que son contraire, renoncer à l'effort, oublier la vertu et jouir. Tous nos maux viennent de là : effets, ils ressemblent à leur cause, qui est une sorte de faiblesse et de lâcheté. La Révolution, qu'on regarde à tort comme la raison de tous nos changements, n'est elle-même qu'un produit et un épisode d'un mouvement plus vaste qu'elle.

Voyons-nous maintenant le résultat du pessimisme? Devant cet optimisme dégénéré qui arrive avec une naïve confiance, il se présente avec ses railleries amères, pour lui barrer le chemin. Il vient en son temps. Tout animal, tout agent physique, toute force naturelle, foute créalicn humaine, toute erreur a son ennemi. Ainsi se balancent Icb pouvoirs pour que rien, ni du bien, ni du mal, ne soit stable, n'ait une prépondérance nuisible au mérite, n'ait un succès définitif. Le pessimisme s'oppose àToptimisme, mal contre mal, excès contre excès. Il est son antagoniste.

Bornons-nous là et ne prophétisons pas les pé-

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ripéties de la lutte. Nous avons assez fait tre les armes redoutables du pessimisme nière de combattre. Il ne fait que d'à l-improviste sur des frontières mal dé Laissons-le accomplir sa mission.

Nous ne cessons de répéter que, dans divin de l'épreuve, le mal sert au bien, le mal. Le pessimisme, qui est une errei bons résultats et de mauvais. Nous somu dés à ne pas nous étendre sur ces dernier qu'ils n'ont rien de plus que ceux des aut tèmes hostiles à Dieu. Ils nient, ils attaqi côté leur est commun : par là ils sont ur et également funestes. Ils font en outre d tructions: celles-ci sont peu dangereuses sont que des curiosités-philosophiques; e travailler l'esprit des savants et ne font ser les autres. Remarquons cependant qu que. nous avons vues naître ont la ma temps, sont dues uniformément à l'esprit démonisme, Taffaissement, une lâche h Pour ne parler que des plus célèbres, h visme fait profession d'impuissance, re l'univers pour s'enfermer dans un cab réduit aux lois et aux phénomènes ; les p de l'Évolution s'abandonnent à une force pour l'homme, espèrent le progrès et l'a d'elle, réunissent dans leur rêve ces d(

nous sont connus, indépendance, pas d'efforts, et jouissance.

10. — Nous avons reconnu un des bons résultats du pessimisme, la guerre qu'il fait à notre optimisme. 11 en a un autre aussi utile que nous allons découvrir.

A l'idée agréable qu'on se faisait du monde, il en a opposé une contraire. Quant à l'idée que l'on a, non plus de l'œuvre, mais de l'auteur, non du monde, mais de la puissance qui l'a produit, il ne va pas la laisser subsister.

Le résultat est plus important, car la question domine l'autre : celle de l'ouvrier est supérieure à celle de Tœuvre.

C'est dans le bilan des biens et des maux qu'est contenu son arsenal contre notre eudémonisme. Nous trouverons dans ses constructions métaphysiques la machine dressée contre l'athéisme.

L'athéisme commet une erreur énorme. Arrivant dans un monde oii le déisme a accumulé les richesses, il a pris ce capital dû à l'idée de Dieu et qu'elle seule a le secret de produire, pour des fruits naturels qui lui appartiennent à lui, athéisme, incapable de les obtenir et même de les conserver : il n'a qu'à en jouir en niant Dieu.

Ce sont les déistes qui ont préparé le festin du bien et du beau où l'athée s'asseoit, qui ont découvert et parcouru le monde immatériel, qui

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Tont défriché, ensemencé, qui ont remonté le cours des principes, fortifié le courage, exercé la volonté, exalté les sentiments, rei échauffé l'amour, pénétré les cœ dresse chrétienne.

Dans le cerveau de l'athée, il j dont aucune conséquence n'est tout le reste est déiste sans qu'il s lui, malgré lui. Rien en lui n'esi notre table, à nos frais. L'alim( enfle ses veines d'un sang vigoure une force qu'il emploie à insult( nourrissent. Il fait ce qu'il voit f lui, ce qu'ont fait ses pères : aujc est chrétienne. Ses idées de lafem de la famille, de la beauté, de les idées chrétiennes et non les listes. Sa fierté, ses joies, sa se quillité, tout ce qui lui vient à monte au cœur, quand il aime, ments vieux, les uns de 1800 an 2400, et plus encore.

Le déiste et l'athée sont dans cur, le premier tenant un flamber second aussi bien que lui. « J'y v et je t'éclaire. »

11 est moral comme le déiste, valoir autant que lui. Mais pourqi

vit dans une société depuis 6000 ans théologique, à Tabri de ses voûtes, nourri de ses idées, soutenu par ses exemples, entraîné par ses habitudes. ïl a trouvé les caves et les greniers, les coflFresforls remplis ; la vie est si large, si abondante, qu'il croit que les provisions dureront toujours, que les fruits poussent naturellement, sans que nul les ait tirés du sol, que le vin coule seul dans les verres, que le pain naît sur la table, enfin que la morale est indépendante. Il jouit du bien, du beau, de l'amour, du respect, de la tendresse^ de l'admiration , il s'enthousiasme ou s'indigne, il a la honte et l'horreur du mal, profite dés fruits du spiritualisme, sans se demander d'où ils viennent, comment ils se produisent, se conservent. Il vit des restes de la table théologique, s'habille des vieilles robes des prêtres et des rois, et, quand le garde-manger sera vide et que les défroques seront usées, il restera nu et aflamé, parce que ce parasite ne peut rien faire.

Le capital moral que nos pères ont amassé est mille fois plus considérable et plus coûteux que le capital matériel, que les champs défrichés, les inventions, les machines, les digues, les routes, les villes. Il est au déiste : il lui coûte assez cher ! Comptons d'une part les sueurs qui ont coulé pour retourner la terre, creuser les sillons, construire les édifices, prqparer notre vie matérielle.

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et de l'autre les sacrifices, les soupirs, les rés gnations,les dévouements, les luttes pour fair ridée du bien, dé la grandeur, de la dignité, d l'amour, pour produire la femme belle et pure l'homme bon et fort. Approchez l'oreille de 1 terre, interrogez les morts, demandez-leur q\ leur a coûté le plus d'effort, du pain ou de l'idée combien ont péri pour lui ou pour elle, qu( nombre a préféré celle-ci à celui-là^ martyrs ( guerriers, dont les os sont dispersés, parce qu'il ont aimé le bien, l'honneur et la vérité.

Quand l'athée fait des reproches au déiste ameute contre lui l'opinion, il a des motifs qi échauffent son zèle : ce sont les sentiments di bien, les vues du mieux, des qualités, des ver tus. Or ce bien, ce mieux, ces vertus, c'est 1 déiste qui les lui a donnés. Quand il se gonfl d'orgueil, c'est avec notre dignité ; il admire ave noire enthousiasme, il flétrit avec notre indigna tion, il assemble la foule avec notre autorité, il 1 séduit au nom de notre liberté. Il dit : « Ceci es grand, » avec notre idée de grandeur; « Cela es injuste, » avec notre idée de la justice; « Celui ci est bon ou mauvais, » avec notre idée du bien

Après avoir posé cette question : « Y a-t-il ui Dieu ? » et après avoir répondu « non » au lieu d( <( oui »,il s'imagine que le monde est devenu ins tantanément athée, et qu'il continue à rouler ave(

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la même splendeur. Il n'y a que trois lettres différentes au bout d'une question, mais le monde est toujours spiritualiste. Il faudra le changer molécule par molécule, détruire et refaire la pensée de l'humanité. Combien y a-t-il d'idées qui, comme les atomes dansant dans un rayon de soleil, s'agitent dans la boîte de notre cerveau, et sont les conseillers de notre volonté? Elles sont sans nombre. Parmi elles, combien s'en trouvet-il de matérialistes dans la tête d'un athée, ayant pris la place des adverses ? Le Christianisme, qui a eu la plus belle discipline, n'a pu faire qu'après dix-huit siècles une bonne partie de l'homme ne fût encore païenne ; nous avons en quelque coin des penchants, des troubles, des incitations qui nous viennent du temps où nous campions dan» les plaines d'Asie, dans les forêts germaines ou celtiques. Quel est Thomme simple qui sème le blé le matin, comptant qu'il lui donnera du pain le soir, qui plante un gland de chêne, puis s'asseoit, s'imaginant que l'arbre étend déjà son ombre sur sa tête? Que l'athée attende que sa doctrine négative ait produit des fruits pour s'en nourrir. Son oeuvre sera plus vite achevée que celle du déiste, car il est plus facile de détruire que d'édifier. Il ne remplace pas nos idées, il les éteint, une à une, comme les cierges de l'église. Et alors il sera dans l'obscurité. Il ne pourra plus.

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dire : « Il n'y a pas de Dieu, rintelligence, le bien, le beau, la puissance ne sont pas aussi grands que possible, no sont pas infinis ; le monde n'est pas leur œuvre : il est vide... Que le monde est beau I »

Ils sont à nous, ce bien, ce beau ; ils sortent de ridée de Dieu dont nous l'avons exprimé, comme le vin du raisin. Rendez-nous notre bien, notre beau. Faites-en pour vous avecvos lois, vos phénomènes et votre nature inintelligente. Restez enfermés dans votre petite île aride et ténébreuse: vous n'avez pas le cœur ceint d'un triple airain pour lancer une barque sur l'océan insondable de l'infini. Il n'y a que ce terrain de ferme : sur cette poignée de sable, bâtissez donc un monde pour vous. Hors du nôtre, que nos rêveries théologigues et [métaphysiques ont fait si beau 1

Profiter du bien des autres, leur reprocher de ne pouvoir le produire, croire le faire soi-même, le nier en ses principes, le ruiner en ses moyens, se flatter d'en jouir davantage, voilà ce qui fait l'orgueil de l'athée. 0 dérision divine !

L'erreur de la méthode des athées est manifeste. Pour faire une expérience valable, un chimiste ne met dans sa cornue que les corps qu'il veut voir agir, et il les éloigne soigneusement des autres. L'athée ne prend aucune précaution; il modifie une proposition, dans la spéculation, sans

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se préoccuper de la pratique ; il supprime la cause et conserve l'effet; il nie et admire; il détruit et maintient. Avec trois lettres « non » en réponse à la question de l'existence de Dieu, il croit que tout est changé dans les âmes et que cependant rien n'est changé. Bayle se demandait si unç société d'athées pourrait subsister. Qui en douterait maintenant? Tant que nos provisions ne seront pas épuisées, ils vivront très bien. Les sauvages dont parle Montesquieu, qui coupent les arbres pour avoir le fruit, font un bon repas. L'armée humaine fait encore bonne contenance contre le mal, parce que les chrétiens sont les cadres de la société. Tant qu'il y aura des hommes religieux, ne fût-ce qu'un seul, dans une île au bout du monde, on aura peur de son mépris et on ne jettera pas les armes. Si l'humanité avait commencé par l'athéisme, nous serions tous encore des Fuégiens, mais nos six mille ans de théologie et de métaphysique ont assemblé assez de biens pour que les athées aient de quoi vivre pendant des siècles.

Le pessimisme a fait l'expérience plus régulièment. Et le résultat est tel qu'il devait être. La grandeur infinie supprimée, il n'est plus resté de grandeur. Dieu ôté, le monde est vide de bien et de beau : il est mauvais; mieux vaut le nonélre. — Voilà ce que nous avons à montrer.

H. — Au commencement de Thistoire de la philosophie, dès que les athées se montrèrent, on sut leur faire une objection : a Expliquez Texistence, le mouvement, sans les Dieux. » Remarquons que dès lors on vit Talliance de Tathéisme et de Teudémonisme : Épicure qui était, comme nos positivistes, un athée honieux, avait aussi la prétention de rendre la vie agréable et facile. L'erreur dans la doctrine et l'illusion dans la pratique sont inséparables.

L'athéisme essaya, sans succès, du reste, de mettre l'univers en branle et de le produire avec ses formes physiques.

Voici une autre objection qui doit leur être faite: « Supposons que les formes physiques soient prou- (( vées exister sans Dieu. Sans Dieu, quelle est a leur valeur, celle non seulement de Tintelli- « gence, mais de son objet, le bien et le beau, « qu'elle a vu jusqu'ici dans cet univers. Ce n'est « pas un bien, un beau quelconque qu'il faut exce pliquer, mais celui auquel nous avons cru jusa qu'ici, qui fait tout le mérite de la jouissance. « C'est le bien, le bemi^ V^mour des Déistes qu'il « faut retrouver, justifier, dans votre univers athée ; « sinon, le monde, que vous vous flattez de rendre « meilleur, est mauvais. On ne peut survivre à ce « désastre : mieux vaut le non-être. »

Les philosophes qui s'appliquent à larecherche

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de Tagenl à qui Ton doit le monde, du remplaçant de Dieu, obéissent à deux préoccupations inspirées par les deux frères jumeaux, qui vont toujours la main dans la main, Teudémonisme et l'athéisme. Ils veulent expliquer le monde, s'y arranger pour vivre tranquillement et commodément, satisfaire la raison, la conscience et les appétits, au meilleur marché possible.

On est unanime à reconnaître qu'indépendamment de la matière et de l'homme, il y a quelque chose qui fait tourner la matière dans la grande chaudière cosmique. Nous n'avons pas tout fait, du moins nous ne nous sommes pas faits nousmêmes. Est-ce quelque chose ou est-ce quelqu'un? Qu'importe, si le quelqu'un n'est pas plus gênant que le quelque chose ? A-t-il une conscience ou n'en a-t-il pas? Sait-il ce qu'il fait ou non? Qu'importe encore, si, avec cette conscience, il n'a pas assez d'intelligence pour dominer l'homme ? Le problème consiste à trouver un certain être qui explique la façon du monde, que nous ne pouvons nous attribuer, et, d'autre part, ne nous empêche pas de nous étaler à notre aise, qui fasse ce que nous ne pouvons pas faire, et qui nous laisse faire ce qui nous plaira.

Cet idéal, c'est aussi bien la Force aveugle des matérialistes que (nous rougissons de le dire) le Dieu des bonnes gens, ou l'Inconscient, ou la Vo-

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lonté, OU l'Evolution, ou d'autres, car on n'a que l'embarras du choix. On croirait vraiment qu'il est plus facile de donner un gouvernement à l'univers qu'une constitution à un pays, ou même de faire un Dieu qu'une paire de sandales. Il est tel écrivain renommé qui en a proposé une douzaine. Le grossier matérialisme, c sorti en rampant de l'œuf du basilic, » est répugnant, car il faut être bien ingénu pur s'en faire gloire. L'Inconscient ou l'Évolution ont bien meilleur apparence. Celle-ci se recommande par des qualités sérieuses. C'est un Dieu qui est susceptible de progrès, comme son nom l'indique, qui s'améliore en avançant dans l'éternité. Le point particulièrement délicat de ses rapports avec l'homme est très satisfaisant ; tant qu'il remue la matière, qu'il ait la toute-puissance possible : c'estbien ; mais qu'il n'en ait pas trop quand il s'adresse à nous. Or, nos relations avec lui sont si heureusement indéterminées que nous paraissons avoir une bonne part dans son pouvoir, sans avoirà craindre son autorité. Qu'on nous permette de comparer sa situation près de nous à celle du chien de l'aveugle; on ne sait si c'est le chien qui mène l'aveugle, ou l'aveugle qui mène le cf»*'^"

Les positivistes, sages et circo mêlent pas de soins si élevés, ne de l'auteur des biens, pas même (

supposent un ouvrier et valent ce que vaut l'artiste, mais, les considérant comme des phénomènes,cherchent à les consolider en les expliquant selon leur méthode bornée, par d'autres phénomènes. M. Littré a reconstitué la justice avec cette formule : A — A. Quanta trouver la morale proprement dite, ses efforts ont été infructueux. Mais nous passons rapidement sur ce point, pour ne pas ébruiter cet insuccès, de peur qu'instru it .de cette vacance de la morale quelqu'un ne commette des délits en toute innocence, et avec l'espoir de l'impunité. Une telle défiance est rare. D'autres philosophes sont moins embarrassés, et ks fondements de la morale abondent. Les explications du beau ne font pas non plus défaut.

12. — Le système de M. Fouillée plonge ses racines au plus profond de notre être : (c L'induc- <r tion, au point de vue du mécanisme cérébral, n'est « elle-même que la persistance d'un mouvement « commencé dans le cerveau selon la ligné de la (( plus faible résistance. En effet, par cela même que a j'ai conçu une première fois un fait, par exemple « la flamme et la brûlure, il s'est établi dans mon a cerveau un courant nerveux qui a suivi une cer- « taine ligne : cette ligne déjà frayée se trouve <L plus facile... Donc, par cela même que j'ai conçu a une chose une première fois, il m'est plus facile « de la concevoir une seconde... Après avoir dit

<c qu'un objet est, nous éprouvons une résistance « invincible à dire qu'en même temps il n'est pas, « parce que le courant nerveux qui a lieu dans « une direction n'a pas lieu également dans une « direction contraire : de là l'axiome d'identité; et « nous éprouvons une résistance à dire que la « chose qui est cesse d'être, parce que cette asser- « tion suppose un nouveau courant et une nou- « velle ligne tracée dans le cerveau, autrement dit « une nouvelle cause, de là l'axiome de causalité a et d'induction... Nous percevons sans effort^ a conséquemment avec plaisir... L'amour esthéti- « que de la ligne droite et de la ligne courbe est « au fond l'amour de la conservation : ce sont les « lignes qui permettent la plus grande conserva- « tion de force et la moindre dépense : ce sont des <( lignes économiques. Traduisez la géométrie a mécanique dans le langage de la sensibilité, « vous remplacerez la ligne de la moindre résis- « tance par la ligne de la moindre peine, le maxi- « mum d'eflet par le maximum de plaisir, le plus <ï court chemin d'un point à un autre par le plus « agréable chemin, la symétrie par l'équilibre le « plus commode, le parallélogramme des forces a par le parallélogramme des désirs, la résultante « en diagonale par la moyenne des intérêts, etc., € etc. » C'est là la beauté I Voilà pourquoi l'homme s'agite, ouvre de grands bras. Voilà pourquoi

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Roméo aimait Juliette : couple infortuné, que le parallélogramme des désirs unissait, tandis que la résultante en diagonale des intérêts de tes parents te séparait, ton sort me paraît plus lamentable depuis que nous savons que tu as trouvé la mort tout uniment pour avoir trop aimé les lignes économiques.

Pour M. Fouillée, le beau est dû à la paresse de Tesprit, qui perçoit les formes régulières avec moins d'effort que les irrégulières. Pour M. Spencer, il est dû à l'activité de l'esprit, qui se plaît à dépenser son trop-plein en jouant : d*où l'unité du plaisir, du beau et de celui du jeu. D'après lui, la condition du beau est le jeu, l'inutilité de l'occupation ; d'après M. Fouillée, l'utilité. « La « beauté géométrique n*estdonc au fond que Tuti- (( lité pour la force et pour la vie. Elle est la plus « radicale et la plus profonde des utilités, ou pour « mieux dire des nécessités. »

Le plaisir du beau et celui du jeu sont identiques. C'était déjà l'opinion de Kant, qui ramenait le beau au libre jeu de notre imagination et de notre entendement. C'était la théorie de Schiller, disant que l'art était par excellenceun jeu. L'école de Schopenhauer considère l'art comme une sorte de jeu propre à nous distraire quelques instants des misères de la vie. M. Spencer prend ce système, ou plutôt ces jeux d'esprit au pied de la lettre.

- Le bien, d'après les évolutionnistes, est fondé sur rintérêt, le besoin ; le beau est désintéressé. Il a cette supériorité ou cette infériorité sur le bien d'être inutile. En systématisant la pensée de MM. Spencer et Grant Allen, on décide que la caractéristique du beau est de n'avoir pas de but ou d'en avoir un simulé ou imaginaire. M. Guyau tente une conciliation : « La beauté pourrait bien <( être une utilité dont nous ne nous rendons pas (( toujours bien compte. » L'un la fait consister dans l'inutilité, l'autre dans une utilité dont on ne se rend pas bien compte. Quand on s'en rend compte, c'est l'utile, le bien, puisque M. Spencer, comme M. Darwin et toute l'école évolutionniste, donne pour origine aux sentiments moraux le besoin et l'intérêt. Donc ce n'est plus le beau. Pour que ce soit le beau, il faut qu'on ne se rende plus compte que c'est le bien. Triste sort f Il n'est rien, et il ne devient quelque chose que quand on ne sait plus ce qu'il est.

M. James Sully explique par l'organisation de la rétine notre préférence pour les lignes groupées autour d'un centre ou d'un axe, les formes circulaires, étoilées, celles des arbres, des fleurs. Cette disposition économise le travail des muscles de l'œil. Ainsi on a transformé en qualités la similitude, l'analogie, l'égalité, la proportion. « Les « formes senties ne sont que des mouvements sen-

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« tis, et ceux-ci ne sont que des mouvements exé- « cutés. Dans la perception, nous déployons notre « force en harmonie ou en conflit avec les forces « extérieures. S'il y a harmonie, il y a moins de « force perdue ; il y a, par cela même, sentiment « d'une vie plus intense et plus facile. Il y a beauté.»

M. Fouillée, qui défend l'utilité, et l'école anglaise, qui tient pour l'inutilité, s'appuient sur la même théorie de l'origine du plaisir esthétique dans la facilité de la perception, dans la dispense du travail mental et musculaire, ce qui estle comble de l'accord et du désaccord. De plus, pendant qu'identifiant le plaisir du beau et celui du jeu, on le met dans la dépense de la surabondance de notre activité nerveuse, on le place aussi dans l'économie de ladite activité.

Inertie ou activité, économie ou rejet de superflu, le beau n'est qu'un état de la machine, une commodité de l'appareil subjectif; il n'est pas même question d'un objet, d'un être, d'une réalité. Le beau peut-il tomber plus bas 1

13. — Concluez donc. Achevez votre raisonnement. Vous ne nous donnez que des morceaux de cosmogonie. Les uns s'occupent de Fauteur du monde sans le rapprocher de ses œuvres, les autres des œuvres sans les rapprocher de l'auteur. S'il est petit, comment l'œuvre sera-t-elle grande? Si l'œuvre est grande, comment l'auteur serait-il

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petit ? Choisissez : L'ua et l'autre sont petits ou sont grands.

Comment voulez-vous que le bien et le beau, ceuvre de rencontre, du hasard, de l'habitude, de la force, d'un état organique, d'un je ne sais quoi intelligent ou non intelligent, soient aussi bien et aussi beau que ceux de l'Être d'une intelligence et d'une puissance démesurées, qui a toutes les perfections à l'infini, de Dieu. Ils se ressemblent comme un grain de poussière et un soleil.

Valent-ils moins ? Ce n'est pas assez dire. Ils ne valent rien. Il n'y a pas à choisir entre la lumière, l'ombre et la pénombre. S'il n'y a pas de lumière, il n'y a pas de pénombre.

Puisque cela ne vaut rien, cela ne vaut rien. Ce raisonnement est doncau-dessus de vos forces? Votre bien et votre beau ne sont pas ce que nous appelons ainsi, ce qui nous fait jouir et vous également. Enfin rendez-vous en compte, renoncez à ce qui ne vous appartient pas, bornez-vous à votre grain de poussière. C'est de notre pain que vous vivez, notre air que vous respirez : fermez votre bouche. Vous avez soufflé sur le soleil et vous le croyez éteint pendant que vous jouissez de la chaleur et de la lumière qu'il verse sur blasphémateurs.

Suivez l'exemple des pessimistes : nous a^ dit qu'ils vous donnaient une leçon profitable

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ont également cherché l'explication du monde. Ils ont attribué à son auteur la Volonté, l'Intelligence, mais limitées ou isolées : mais ils ont conclu, eux. Ils n'ont pas omis de tracer le rapport de l'ouvrier à son œuvre, et de tirer la conséquence de l'œuvre défectueuse. Et ils ont prononcé la conclusion : « Le monde est mauvais ; mieux vaut (( ne pas être ! »

Vous, après avoir nié la construction théologique et métaphysique, vous restez accrochés à la corniche, suspendus sur le vide. Tombez donc. Faut-il vous pousser ou vous tendre la main ?

Soyez donc pessimistes. — A quoi bon ? Euxmêmes disent que le monde est mauvais et ne le croient pas. Ils se penchent sur le gouffre béant, mais se retiennent au bord. Serait-il donc aussi difficile de s'avouer que le bien et le beau sont un néant que de reconnaître qu'ils sont infinis, — de nier Dieu que d'y croire?

14. — Nous devons vous désillusionner et vousdécourager complètement, vous et les pessimistes. Sans Dieu, le bien et le beau ne sont pas possibles.

Ne dites pas : « Le bien et le beau existent ; « nous en avons la certitude, car nous les voyons^ <i nous les possédons. Seulement ils viennent par c( d'autres canaux que ceux qu'ont imaginés les Déis- (L tes. Nous les trouverons. » Ne faites aucun fondement sur eux : considérez-les comme non avenus.

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Ils existent? Assurément. Onles trouve dans tous les cerveaux. Mais pour une raison bien simple : les prêtres les ont fabriqués, il y a 6000 ans ou plus. On publie même que la morale actuelle a été imaginée aux premiers âges par les forts pour asservir les faibles, et que ce que nous appelons notre conscience n'est que le souvenir de nos habitudes d'esclave que l'hérédité a écrites plus profondément dans les lobes de nos cerveaux que sur les tables d'airain ; nos idées sur tout l'univers, jusqu'à l'astre le plus éloigné, en sont imprégnées, et toute chose en a reçu sa raison d'être. Us existent, mais à l'état d'erreur.

Le phénomène existe, mais il s'explique historiquement; c'est tout : chercher à l'expliquer naturellement est une entreprise inutile. On l'a fait pour la chaleur, la vie, l'intelligence qui ont apparu successivement, et on l'a fait de la manière la plus heureuse. Nos pères avaientla simplicité de croire qu'un être tout-puissant les avait tirées du néant; nous savons maintenant qu'elles en sont sorties seules, que le néant a la propriété de créer, de tirer quelque chose tout seul de lui-même; que le moins produit le plus. Voilà enfin une genèse raisonnable. Il y a toutefois une grande diflFérence entre la chaleur, la vie, l'intelligence, d'une part, et le bien et le beau. Nous ne pouvons douter que les premières existent quoique nous

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ne les comprenions pas, et il convenait d'en re- • chercher l'origine. Mais pourquoi croirions-nous à la beauté, au bien, que nous ne comprenons pas, dont rien ne prouve l'existence objective, et dont l'erreur suffit à expliquer la présence, l'existence subjective. Nos ancêtres les ont fabriqués : nous les retrouvons dans leur héritage. Nous avons conservé l'habitude d'en user; nous n'avons aucune raison pour les prendre au sérieux, pour les conserver. Leur universalité dans tous les temps, chez tous les hommes, serait-elle un motif de croire à leur existence objective ? Ne l'admettez pas, car voyez quelles en seraient les conséquences : nous serions obligés de professer que Dieu aussi existe réellement, puisque son idée est au moins aussi universelle que celles du bien et du beau. Non, nos aïeux avaient imaginé Dieu pour s'expliquer les phénomènes naturels, les mouvements des vents, des fleuves, pour effrayer les faibles d'un être redoutable qui foudroyait le Rhodope et versait la grêle sur les moissons ; ils ont inventé le beau et le bien pour donner un agrément à tous les objets, un but à nos actes, pour étendre la jouissance dont nous sommes avides, et qui, dans ce monde terne, n'était originairement que la cessation d'un besoin, d'une souffrance, c'est-à-dire rien. Le bien, le beau, la jouissance sont des erreurs théologiques.

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Ils n'existent pas dans la nature. Quel agent les aurait produits ? Est-il inBni ou flni ? Vous ne voulez pas du premier. S'il est fini, est-ce nous ou un autre ? Nous est-il inférieur ou supérieur ? Inférieur, que peut-il donc faire? Supérieur, comment le préférez-vous? Mauvais et impuissant ou mauvais et puissant, car il est bien entendu que vous ne l'acceptez pas bon et puissant.

Reste donc la dernière alternative : c'est l'homme qui a créé le bien et le beau. Est-ce possible ? Pour bien juger sa puissance, examinons ses œuvres. Il use de ce qui existe pour l'adapter à ses besoins : du minerai il fait du fer, du fer un outil, avec l'outil un meuble. Qui ne voit que tout cela est dans la nature, le minerai, le métal, le tranchant, la résistance, toutes les qualités physiques de rinstrument et du meuble. Il creuse la terre, trace un chemin : il a déplacé, mais pas un grain de poussière neuf n'est produit. Il découvre les lois, les utilise, n'en fait aucune. Il combine, transforme, juxtapose, façonne, rassemble, disjoint, il fait du feu, sème le grain, emmagasine l'électricité, la vapeur, mais il ne crée rien : pas une molécule, une forme, un pouvoir qui n'existe déjà. Ses œuvres étaient prévues c -n--

de la nature. Ses meubles, ses mac faits d'avance, comme l'œuf de V( pensons que Dieu les avait prép

rhomme n'a que le mérite de les trouver. Il n'y a qu'une chose qu'il fait de toutes pièces, qu'il crée. Il suffit de savoir qu'il l'a créée pour qu'elle soit aussitôt jugée mauvaise, condamnée au mépris. C'est le subjectif, l'erreur. Il a rêvé, il s'est trompé, il a suscité des êtres sans réalité, des fantômes, la théologie et la métaphysique, l'ontologie, le bien et le beau.

15.— Le bien et le beau ne peuvent pas exister. Il n'y a pas de loi naturelle. Quelle est votre prétention lorsque vous dites qu'à la vérité l'homme ne crée pas la morale, mais qu'il la tire de la nature ? C'e$t de vous faire honneur de sa collaboration, de lui emprunter ce qui vous manque, de présenter la loi morale comme offerte par elle et reconnue par vous. Elle doit garantir la grandeur, la raison de votre loi et lui imprimer son sceau de gravité et de nécessité.

Elle n'a rien à vous donner. La voix que vous croyez entendre dans la nature n'est que l'écho de la vôtre. Tous les deux impuissants, que ferez-vous ensemble? Seul, Thomme fait l'erreur; seule, elle fait l'insignifiant, Tirraisonnable, et tous deux vous feriez le bien et sa loil

'est pas préparée pour l'homme, re d'une intelligence antérieure et omme. La nature est un ordre de ar des forces inintelligentes ou, tout

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au plus, par une intelligence qui nous propose, mais ne nous impose pas le choix des meilleurs procédés pour en tirer parti. Elle n'est donc pas établie par une Raison qui tienne en échec la nôtre; mais alors la nôtre n'a pas à en tenir compte, n'est arrêtée que par des impossibilités physiques, et s'avance autant que le demande la commodité. La nature n'a pas voix consultative ni délibérative au chapitre de notre raison.

Nous ne reconnaissons pas de causes finales pour le monde physique : nous ne devons pas en reconnaître pour le monde moral. Rien de bien physiquement. Rien de bien moralement.

Dans la nature, il n'y a pas de prescriptions. Il n'y a pas d'indications, pas même de matériaux pour une morale naturelle. Il y a un milieu tout simplement, des conditions pour la vie et le développement, des diversités d'êtres, de formes, d'objets; il y a des intérêts, des appétits, des concurrences, des périls, des angles saillants, des trous à éviter. C'est l'occasion de nos actes, le lieu, la matière de notre activité. On y voit des faits, le pain et l'estomac; des proportions, le pain et la population. De règles, d'indications, il n'y en a pas. L'homme seul fera la morale et il ne lui donnera de valeur que celle qu'il er' ^-^ ^ lui donner. Ce ne sera que des formu duite, qu'une collection de préceptes pc

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39 i LE PESSIMISME

modor aux choses, que des recettes, des expédients.

Rien n'est plus facile que de mettre la main sur rillusion de ceux qui s'imaginent que la morale est indépendante de l'idée de Dieu, et il suffît do la toucher du doigt pour l'écraser. Us croient que la morale vient de la nature et qu'ils n'ont qu'à la reconnaître, la dresser, la construire; ils sont persuadés qu'elle nous fournit un moule pour notre vie, des jalons pour tracer notre conduite, des rainures pour emboîter nos actions.

Voilà ce fameux fondement de la morale 1 — La nature offre des parties résistantes et des ouvertures où l'on peut passer. C'esttout. C'est une indication pour 1 usage, mais non un plan, une base, un échafaudage de morale. La ;nature, sous tous ses aspects, n'est qu'un milieu que nous avons à traiter avec le sans-façon dont nous usons tous les jours avec le milieu matériel. Ne mettons-nous pas notre gloire à changer ce milieu, à le modifier pour nous, non à nous modifier pour lui ? Qu'est-ce que nos arts, notre civilisation, notre progrès, si ce n*est notre conquête sur la nature, que nous défaisons, torturons, en défrichant, bouleversant le sol, coupant, brûlant les végétaux, fondant les minéraux, tuant les animaux?L'ouvrier, l'ingénieur ne voient que les besoins, et s'en prennent aux obstacles. Dompter la nature, la méconnaître, la redresser, nous ne faisons pas autre chose. Nous sommes

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les maîtres, nous ne reculons que devant l'impossible, ou pour mieux dire nous ne nous arrêtons pas même devant lui ; nous stationnons jusqu'à ce que nous ayons détruit la barrière et nous le repoussons depuis des milliers d'années.

Pourquoi ne pas faire pour les satisfactions du sentiment comme pour les besoins du corps ? Pourquoi le progrès moral s'arrêterait-il devant le changement de notre milieu, tandis que le progrès matériel ne se borne pas à user, mais transforme, déforme, produit, détruit. Nous faisons comme si, au moment d'abattre un arbre, nous nous arrêtions sur cette réflexion : « La loi de l'arbre est de vivre ; si je le coupe pour en faire un siège, je méconnais une loi naturelle. J'aime mieux rester debout. » Faucher le blé, saigner un animal, c'est méconnaître les indications de la nature. Nous ne vivrions cependant pas une heure si nous les respections. Pourquoi dire : « Notre vie morale est prise dans un milieu destiné à nous enfermer : ne remuons pas. » Puisque nous étouffons, donnons-nous de l'air. Le prétendu échafaudage nous gêne ; il plie : poussons-le. L'aire de nos satisfactions coïncide-t-elle avec celle des indications de la nature ? Le prétendu fondement de la morale est inutile. Est-elle plus étendue ? Ne tenons pas compte de ces indications : élargissons-nous. Le fondement imaginaire est non

seulement inutile, mais nuisible. Nous avons deux termes qui se contredisent à mettre d'accord; l'un est la satisfaction, l'autre l'obstacle, tous deux fournis par la nature; le premier est sacré et l'autre l'est d^autant moins qu'on peut le faire reculer, et que c'est la nature elle-même qui nous y excite et nous en donne le moyen.

Arrangeons notre morale seuls, à notre convenance, sans plus craindre de satisfaire les désirs du sentiment que les besoins du corps, mettant notre gloire à les augmenter, comme fait notre industrie pour la matière. Changeons notre milieu moral, comme nous changeons l'argile en briques, le bois en charbon, le minerai en or.

On ne méconnaît pas les lois naturelles, on en use. On ne viole pas la nature quand elle consent à la violence.

Schopenhauer, contempteur delà femme, a des pages honteuses où il joue avec un vice infâme qui est le dernier degré de l'ignominie. Vous n'avez pas le droit de dire : « C'est mal. » Un soufflet d'un habitant de Sodome sur la joue de l'athée n'y fera plus monter la rougeur.

16. — La morale n'est pas absolue. Avant que l'homme ait parlé, il n'y avait ni bien ni mal. L'homme fait et défait le bien et le mal, fait sa morale par la loi, sa loi par l'opinion, et l'opinion par ce qui lui plaît. Maître de la loi et de la

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morale, il ne se fait pas une loi contraire à sa morale, il n'a pas une morale contraire à sa loi : on ne saurait laquelle est bonne. Il n'est pas possible que ce qui lui plaît soit mauvais. S'il lui convient de renverser les fausses indications de la nature, ce qu'il décide de faire, eût-il passé pour mal jusque-là, devient le bien.

Le bien est simplement un mode d'agir qu'il nous convient d'adopter pour notre avantage. La liberté de critiquer le bien actuel, la morale courante, est complète. Ce n'est pas le bien qui est absolu, c'est la liberté. Ce bien est conventionnel, arbitraire, car ce qu'il y a de nécessaire, ce sont des besoins d'une part, des objets de l'autre; mais le modo d'adapter les objets aux besoins dépend de nous .seuls. Nous avons besoin d'eau bouillante, mais nous pouvons user de bois, de houille, de vases en terre, en fonte, comme il nous plaît, en ne tenant compte que des avantages, commodités, dépenses. Nous avons besoin de plaisir des sens, d'affection : le procédé est aussi arbitraire. Donc tout ce qui s'ajoute à ces considérations naturelles, natives, élémentaires, dans ridée du bien, immutabilité, gravité, grandeur, et le reste est une superfétation théologique due à l'erreur séculaire au sujet d'un Auteur du monde infini en sagesse.

Notre idée du bien, tout à fait antiscientifique,

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398 LE PESSIMISBfE

est à refaire. Eq conséquence, tout le monde est fondé à critiquer, à réformer la morale, comme l'on fait pour nos arts industriels, notre éce^ nomie, notre législation. Tout homme est invité à enfreindre la loi morale, s'il a une raison de croire que ce qu'il fait est mieux, car le mal d'aujourd'hui peut devenir le bien de demain; son action est louable, car il donne le premier l'idée, l'exemple du bien de demain, en saisissant de la question l'opinion. Celle-ci, d'un autre côté, ne doit plus distribuer l'approbation et la honte pour une morale passagère. Le bien n'est plus que la légalité, sans la vieille idée du bien indépendant, absolu, pour en soutenir l'honneur. La morale n'est pas seulement transitoire, elle est nulle. Ce qui peut être bien, devenir mal, redevenir bien, n'est ni bien, ni mal. Le bien est le mal possible, le mal le bien possible, l'épanouissement du bien.

Dans la morale divine, on peut ignorer la raison de ses lois. Il en est autrement dans une morale humaine; puisqu'elle vient de l'homme, il est évident qu'il s'est rendu compte et qu'il doit rendre compte de ses motifs. Nous n'admettons plus que ce que nous pouvons comprendre, nous ne croyons plus à une Raison suprême qui montre et cache à la fois aux hommes la raison des choses Toute raison est en nous, comme toute loi vient de nous.

Nous ne devons pas conserver ce que nous ne pouvons pas justifier.

Or le bien est un mystère : la part la plus importante de la morale, l'amour, la famille^ a une raison inaccessible, divine. Les extrémités qui aboutissent à la matière, les limites qui s'adaptent à nos actes, les utilités d'ordre matériel ne sont que des applications^ des indications. Ce qui est saisissable, cognoscible, n'est qu'un petit côté de l'incompréhensible. Tout précepte n'est que le sommet d'un angfle, c'est-à-dire un point, tandis que" ses côtés, s'étendant à l'infini, embrassent un espace incommensurable et invisible : mais la plus petite erreur dans l'angle en cause une im-mense dans la base.

Seuls, les motifs que peut faire valoir une morale humaine ne peuvent attacher l'infamie à cerainst actes jusqu'ici réprouvés. La honte ne peut subsister : elle flétrissait la violation de la loi divine, nullement celle d'une loi humaine. Celle-ci, jusqu'à nos jours, ne faisait que constater la première, n'était que son expression, l'écho de la voix de Dieu et non de celle d'un homme. Une fois la loi divine niée, la loi humaine isolée n'est qu'une défense motivée par un arrangement commode, une combinaison d'utilités ; derrière elle, rien de saint, d'inviolable. Aucune chose n'est plus sacrée que l'autre. C'est obéir, désobéir à

nos semblables; ce n'est ni bien ni mal. II n'est pas en notre pouvoir de décider que ceci sera méprisable et cela honorable, un jour franc après la promulgation de la loi.

Aujourd'hui toutes nos lois sont faites de la même manière : cependant elles n'éveillent pas toutes la même émotion dans notre conscience. Les unes sont calquées sur la loi divine, les autres n'en touchent que des conséquences si éloignées qu'ellesdevicnnent presque uniquementhumaines. Leurdonne-t-onle même respect?Nullement.Combien est grande la différence que l'on fait entre les lois sur la famille, dont l'organisation est divine, et celles sur les chemins, les impôts, la chasse, arrangements humains I Moins les lois restent divines, plus elles deviennent humaines, plus leur autorité s'affaiblit, quoique l'obligation soit la même, et souvent la pénalité plus sévère pour compenser le manque de respect. Cette différence provient du résidu de nos idées théologiques et métaphysiques non encore évaporées, mais elle doit disparaître.

La loi, objectera-t-on, continuera d'emprunter sa gravité à la nature. La gravité I Qu'appelle-ton de ce nom? On ne désobéit pas inégalement en une matière égale. La matière est égale, car il n'y a pas de plus ou de moins dans les choses, ni de plus ou de moins dans la loi. Comment tire-t-on la

gravité de ce qui est en soi insignifiant, indifférent ? Comment classer en légèrement répréhensibles, blâmables, enfin honteuses, des choses uniformes en inanité ?

La nature I On oublie qu'elle est vide de sens. D'ailleurs la loi n'est pas l'expression delà nature, mais ce qu'on y ajoute du nôtre en la réformant. Ses indications ne nous lient pas, et il paraît qu'elles sont même très difficiles à lire. M. Spencer ne nous dit-il pas qu'elle a la bonté d'écraser les faibles, qu'elle donne le précepte et l'exemple aux forts et aux injustes? Ce n'est donc plus seulement la partie haute de la morale, mais la partie basse, la justice, sous laquelle toute base se dérobe.

Mais les éléments de la gravité sont dans les conséquences, le préjudice. — Fort bien. Nous mettrons donc sur le même pied les lois économiques, morales et hygiéniques. Mais que de difficultés I Faire une fausse spéculation, gâter des matériaux, se ruiner est préjudiciable : c'est donc un crime ? D'autre part, dérober n'est peut-être pas blâmable, car la richesse ne se perd pas en circulant de la bourse du volé à celle du voleur. Une insulte, une vengeance, procure un détriment à l'un, une satisfaction à l'autre : comment faire la balance ? Mentir peut être très avantageux : ce sera donc bien. Quoi de plus pernicieux

que de s'exposer à l'air frais quand on est en sueur ? Il s'agit de la vie. Un homme sans précaution est un homme sans moralité; les imprudences, le mauvais régime, doivent perdre de réputation.

On ne trouvera plus de raison pour condamner ce que nous appelons une infamie. L'amour n'est plus un extrait de l'infini, le reflet d'une lumière qu'on a éteinte. C'est un phénomène bien simple. Toute émotion est la satisfaction d'un besoin, l'annulation d'un mal, le retour au néant. L'ondulation a deux temps, le besoin et sa suppression : rien d'abord, moins que rien ensuite. Et c'est au sujet d'une chose aussi terre à terre, aussi mesquine et misérable que cet amour athée, que l'on conserverait des scrupules !

17. — Croyant en Dieu, l'homme attribuait à sa raison inaccessible les lois morales, dont nous sommes désormais incapables de fournir le motif. Viciée par sa foi en la Divinité, l'ancienne opinion ne mérite plus de créance. Les motifs qui nous restent ne peuvent ni justifier ni conserver l'horreur du mal.

Ou le bien et le beau viennent d'un Dieu infini, et alors ils sont infinis; ou ils viennent de l'homme et, dans ce cas, ils ne valent rien. La position intermédiaire n'est pas tenable. Plus on s'approche de l'idée de Dieu, plus il y a de grandeur dans les

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objets, et moins d'indépendance en nous. Plus on descend vers Thomme, plus les objets se rapetissent, ainsi que nous-mêmes, mais moins nous sommes dépendants : dans le vide, nous avons toute notre liberté. C'est cependant sur cette équivoque que campent les athées, les pessimistes qui ont horreur du plat matérialisme et certains déistes. Quand ils pensent [à la jouissance, ils voient un auteur puissant des phénomènes du monde . Quand ils pensent à la liberté , ils ne voient que l'homme. Leur sécurité est assise sur cette épave flottante entre deux extrêmes ; leur foi s'appuie sur la confusion de leurs pensées, leur extase contemple à la fois deux termes inconciliables.

Il faut choisir. Si Dieu n'existe pas, le monde n'est pas moindre : il est nul. Il y a des choses illégales, il n'y a pas de choses immorales. Le mot immoral n'a plus de sens. Est-ce qu'il existe deux origines du bien et du mal, la loi, œuvre humaine, puis, au-dessus, la morale, oeuvre d'un esprit supérieur proposant, imposant, réformant la loi? C'est de la théologie et de lamétaphysiqucl L'immoralité et l'illégalité se confondent. Tout est indifférent en soi, mais la loi ordonne ou défend: ce n'est pas que ce soit bien ou mal comme on l'entendait autrefois. L'homme ne peu bien ou mal ce qui ne Test pas natur Mais c'est utile pour la régularité, afin qt

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monde aille dans le même sens. Il n'y a plus de Bien, il n'y a que de TOrdre.

Ce qu'ordonne la loi devient instantanément le bien, ce qu'elle défend instantanément le mal. De plus, il n'y a pas de choses plus ou moins mauvaises : ce qui est défendu est défendu également. S'il y avait une gravité, elle proviendrait de la nature. Il y aurait donc une Raison s'imposant à l'homme, lui forçant la main pour prendre sa loi absolue, ce qui ramènerait tout droit à la croyance en Dieu. Entre l'adultère et la chasse en temps prohibé, il n'y a plus de différence.

Non seulement il n'y a plus de morale, mais il n'y a pas même de loi. Celle-ci suppose celle-là. Puisqu'il n'y a rien avant la' loi, elle ne repose sur rien. L'homme reste avec ses tables d'airain entre les mains^ sans trouver où les attacher. Les violer, soit qu'on y croie, soit qu'on s'en rie, de mauvaise foi et persuadé qu'on fait le mal, n'est pas faire le mal. Celui qui fait la loi ne crée pas le bien, et celui qui la viole ne crée pas le mal.

Il n'y a plus rien I — Le monde est d'une certaine façon : il a des phénomènes et des lois : que valent-ils? Rien. La matière s'agite sans qu'aucune raison préside au mouvement. L'ordre, la répétition des phénomènes, ne sont ainsi que parce qu'ils ne peuvent être autrement. Quand une poussée, une forme réussit, elle se répète et

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LES CONSÉQUENCES DU PESSIMISME 40â

devient loi. Autrement, elle n'aurait pas réussi et ne se serait pas répétée : voilà tout. C'est ainsi parce que c'est ainsi, et si ce n'était pas ainsi, ce ne serait pas ainsi : telle est la formule de la cosmogonie athée. 11 faut bien que ce soit d'une manière ou d'une autre. Faute d'une raison maîtresse, une manière ne vaut pas mieux qu'une autre : rien ne vaut rien.

Avec les balayures des rues, faites un tas que vous grossirez en imagination jusqu'à des milliards de rayons terrestres de diamètre. Vous aurez de3 masses, des distances aussi vertigineuses que celles de notre univers, mais rien à admirer. Notre univers, sans son Dieu, aurait encore moins de sens que cet univers imaginaire de débris qui gardent l'empreinte d'une raison qui avait façonné les objets détruits.

Et maintenant, travaillez, peinez, luttez, tournez dans le cirque fermé, comme des animaux auxquels on jetterait un os sec pour dix gueules béantes. Disputez-vous, déchirez- vous, écrasez* vous. Pourquoi? Pour le bonheur, le plaisir? Il n'y en a pas. Il n'y a que des besoins. Souffrez raille peines pour ne pas souffrir un instant d'un besoin. Ce n'est rien encore : la loi vous retient, arrête la main du plus fort sur la proie qu'il a gagnée, disant : a Privez-vous, abstenez-vous, sacrifiezvous ; affamé, lâche ton morceau'; pauvre, laisse

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le riche se gonfler : ce monceau d'or est àcelui-ci ; cette femme est à cet autre. Travaille, souffre, envie et meurs. Pour te distraire, tu regarderas du seuil de la porte l'indigestion et les dégoûts de ta douzaine de maîtres. Jusqu'à ta mort, tu n'auras rien. Après ta mort, il n'y a plus rien.

Le Christ avait dit : « Bienheureux ceux qui « souffrent, ceux qui pleurent. Les vraies richesses « ne sont pas l'or et Targent, qui périssent. » Elles sont à la portée de toutes les mains et offertes à poignées aux pauvres et aux petits. Aux plus dévoués le plus d'amour, aux plus meurtris dans la bataille de la vie, les récompenses de la vaillance. — Nous sommes devenus trop lâches pour accepter ces rudes exercices; nous ne voulons plus mériter; nous ne voulons plus d'un Dieu si exigeant. Nous n'y croyons plus. Nous l'avons conduit à la fosse commune de l'ontologie. Maintenant soyons heureux.

Soyons heureux I Avec quoi? Il n'y a plus rien. — Nous verrons des choses nouvelles. L'éprouve sera la même, au fond, jusqu'à la fin, mais sa forme change. Attendons-nous donc à voir des choses qu'on n'a jamais vues, puisque nous serons dans une situation qui n'a jamais existé. Le monde depuis le commencement n'a pas encore été athée. Quand les provisions spiritualistes seront épuisées, il n'y aura plus ni bien, ni beau,-

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ni morale. Il y aura encore la faim, le besoin, le désir, mais pas d'objet pour rassasier et pas de frein moral pour retenir la brutalité.

18. — Si quelqu'un croit que la morale est impérissable, parce qu'elle a toujours subsisté malgré les discussions d'idées et les luttes d'intérêts, parce qu'elle est seule survivante dans le désastre perpétuel, seule debout au milieu des chutes des philosophies et des religions, il se trompe. Tout a ses conditions d'existence et périt quand elles manquent. On n'a encore rien vu jusqu'à ce jour qui, frappé mortellement, reste debout. Ainsi ont paru, puis disparu les royaumes, les nations, les nuBurs, les religions, ce qu'il y a de plus sacré, de plus cher, de plus universel, et ni la force, ni l'amour, ni le nombre, ni l'éloquence, ni le dévouement, ni la victoire même n'ont pu les sauver. La morale a été inébranlable parce que le monde a toujours cru en Dieu : leslois delà morale que les religions ont défendues ont été suivies, celles qu'elles ont abandonnées ont été méconnues. La morale elle-mèmejUon soutenue par l'idée de Dieu, ne lui survivra pas. Sa force s'est écoulée secrètement. Elle s'écroulera seule comme les murailles de Jéricho au son de la trompette.

La multitude n'agit que par ha^'*"'^^ rlirîo-p*» par l'autorité, soutenue par l'ej mot, c'est l'opinion qui la mène, r

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mais reine constitutionnelle, qui ne veut que ce que veulent ses sujets. Elle n'a pas la science, elle ne connaît pas la vérité, elle ne regarde que le gros des hommes, ceux qui parlent le plus haut et entraînent les autres. On respecte, on bafoue, on agit, on s'abstient, non pour des raisons tirées des choses, mais d'après l'exemple. Avant de se risquer à suivre l'appétit, on regarde à droite, à gauche ; on se compte. La jeune fille est vertueuse dans un milieu où l'opinion est ferme, vicieuse avec une autre mère. La mieux douée de pureté ne reste immaculée que parce que la famille l'entoure, la garde, la cache, lui place les mains sur les yeux. Celle qui a de mauvais exemples près d'elle a encore le secours de l'opinion commune, dont elle sent de loin la force.

Tout est dans Topinion. Terrifiante, elle épouvante. Facile, elle permet non seulement ce qu'elle approuve, mai^ encore ce qu'elle laisse incertain, c'est-à-dire tout. Si elle est unanime, on est solide : qu'elle se divise, il n'y a plus d'appui.

La morale tient à l'opinion, et l'opinion actuelle à quoi tient-elle ? A l'idée de Dieu. Les athées honnêtes se font illusion, parce qu'ils ne voient pas que l'opinion a été jusqu'ici toujours attachée à l'absolu; la multitude ignore encore que le câble invisible pour elle est usé et ne tient plus que par un fil. Ceux-là le savent bien, qui le coupent :

ces plus forcenés ennemis de Dieu, qui n'inspirent pas de défiance, ne sont pas des hommes de plaisir, bravant le mépris, mais ceux de vertu extérieure, d'apparence correcte, qui, retenus par Fopinion et poussés par le désir, étouffant entre Torgueil et la passion, écument décolère contre ce lien qui est entre leurs mains. L'opinion n'avait encore fait que chasser sur l'ancre. Encore une secousse, et, sans le savoir, elle va s'en aller à la dérive.

Si les idées étaient détruites tout d'un coup, le vide efifraierait les athées. Ils continuent à en jouir; la ruine, longue, insensible, ne fait pas ouvrir les yeux. Le danger est plus grand pour le capital moral que pour le capital matériel. On ne supporterait pas longtemps des barbares qui dévasteraient nos villes, détruiraient les machines, brûleraient les monuments. Mais la ruine morale se fait sourdement comme le travail de la nature. Chacun de nos actes est lié à tous nos autres actes, à ceux de tous les hommes. Quel résultat immédiat espère une molécule qui s'insurge contre une ondulation qui lui arrive du monde entier et des profondeurs des siècles? L'action provoque la réaction de tout ce qui environne. Ce n'est pas soi seulement qu'il faut soulever, mais la masse entière. Ce n'est qu'à force de secousses que la direction du mouvement est changée, mais alors ilem-

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porte le tout à la foia, de sorte que les individus, serrés par leurs voisins, marchent dans un sens nouveau avant de s'en apercevoir.

L'athéisme a commencé, et va détruire lentement, les uns après les autres, nos pensées, nos habitudes, nos principes, nos désirs, nos émotions. Il détruit et ne remplace pas. Il est négatif; il est le nom de l'impuissance à comprendre et à voir, à croire et à agir. Il n'a pas encore mis la main sur un principe qui ait obtenu l'assentiment de deux hommes. Il n'a pas encore trouvé la première pierre de la construction nouvelle, ni arrêté l'emplacement, ni levé une pelletée de terre pour la placer. On le voit bien creuser profondément, mais c'est pour enterrer tout ce que nous aimons.

EnBn, il viendra le temps nouveau. Alors on verra ce qu'on n'a pas encore vu, parce que l'humanité sera comme elle n'a jamais été. Quelle angoisse quand nos vieilles idées du bien et du beau s'effaceront, quand la lumièrequi éclaire tout homme venant en ce monde, après s'être abaissée insensiblement, s'éteindra I II y aura un malaise comme au soir, quand l'ombre s'épaissit, s'élève le vent et la solitude serre le cœur. Ce ne sera pas le soir et la nuit^ car la [nuit a des étoiles et un lendemain. Ce ne sera pas l'automne, puis l'hiver, caries feuilles jaunes qui tombent laissent voiries

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bourgeons des feuilles vertes du printemps. Dieu est plus mêlé à notre vie que les êtres qui noup soiit les plus chçrs. Quand il sera parti, il y aura un grand vide, plus grand que celui qu'on retrouve à la maison lorsque, après avoir conduit un être chéri au cimetière, on ouvre sa porte et que personne ne vous attend. L'objet aimé disparu, l'amour reste. Mais quand l'amour lui-même sera parti, qui nous consolera ?

S'il nous reste une espérance, ce ne sera qu'une illusion. Si l'on ressent un tressaillement de joie, ce sera une dernière idée religieuse qui agonise dans un coin du cœur. Dieu entièrement disparu de la pensée, la « représentation » ne reproduira plus que des fantômes s'agitant dans les formes vaines d'un univers dénué de sens ; le miroir du monde ne réfléchira plus que du mouvement sans la vie ; les voies lactées s'enfonceront dans la nuit ; les soleils du bien, du beau, de l'amour tourneront morts et refroidis dans les ténèbres glaciales.

19. — Le débat est entre ceux qui désirent le Bien et ceux qui le haïssent, parce qu'il est trop grand pour eux et qu'il leur est insupportable.

Les premiers croient que tout ce qui nous paraît le plus admirable, le plus cher, le beau et le bien, l'intelligence, la bonté, la puissance, l'amour, enfin toute qualité, toute perfection, sont

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aussi grands que possible, infinis, absolus, éternels, surtout conscients , ce qui est la moindre chose, car l'être qui ne sait pas ce qu'il fait, loin d'être parfait, est au-dessous de l'imbécillité. Ils appellent cette concentration de perfections » Dieu. En outre, poussés par le désir de grandeur, ils tiennent à ce que l'homme et les objets qui lui donnent la puissance soient créés par Dieu ordonnés par la Raison, imprégnés du Bien et du Beau. On voit là toute la théologie et toute la métaphysique .

Les autres suppriment toutes les conditions de la possibilité de la grandeur du bien, parce qu'ils ne savent pas le voir. Ils sont inintelligents du bien. Lui-même ils l'ignorent; mais ils connaissent les désirs, les jouissances des hommes qui les entourent, ce qui s'est répandu dans la pensée, la vie humaine, et ils espèrent les conserver sans leurs conditions, garder l'effet sans la cause. Point d'efiorts pour croire et pour agir, sécurité et commodité, ordre et convenances, un plat eudémonisme, sont ce qu'on peut attendre de leur force et de leur courage. Ils ne mettent pas le prix au bien, parce qu'ils ne savent pas ce que c'est.

Ces deux grandes armées se divisent les hommes; les uns veulent tout grandir, les autres tout rapetisser. On se classe soit-même : chacun

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rejoint son 1 drapeau . Quand on n'a pas décourage parce qu'on n'a pas le désir, pas de désir parce qu'on n'a pas l'intelligence, on le proclame en se rangeant dans l'armée de l'athéisme. Elle est reconnue comme belligérante. Elle a des chefs, des hommes d'état, des savants. Mais il n'y a qu'une chose à savoir, le bien, et ils ne le connaissent pas. Ils ne comprennent rien.

'Ils nient Dieu. C'est apparemment un mince sujet, qui ne peut avoir de conséquence. Quand on raisonne sur une chose minime, ordinaire, avec une grande disproportion entre la cause et l'effet, entre les moyens et le résultat, on est puni par le ridicule. On n'a sans doute rien à craindre quand il s'agit de si peu que Dieu. Que le monde et nous soyons l'œuvre d'une Raison infinie, d'un Bien infini, d'un Beau infini, ou de n'importe quoi d'inintelligent et d'inintelligible, le monde et nous sommes aussi grands et aussi fiers.

Plus il y a d'intelligence, de bonté, de puissance, plus il semble qu'on doive être satisfait. On est en admiration devant le génie humain, on se précipite devant une toile peinte par un artiste, on dévore le livre qui vient de pa^^nr» on court visiter les vieux monuments qu'ils disparaissent. Un chef-d'œuvre antic buste, un bras de femme est retrouvé ;

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complimente. Une machine est inventée qui nous éclaire la nuit à quatre pas alentour, on porte à mille lieues en un clin d' œil le prix des marchandises ; on dresse la tête plus haut. Et la grande Intelligence, le Savant qui a fait les forces que vous utilisez, les secrets qu'il a cachés dans la nature pour vous donner la joie de les découvrir, l'Artiste qui a fait les mers, les montagnes, la femme vivante et aimante, et qui, après avoir tracé le plan du monde pour Tépreuve, secouant ses doigts trempés dans la matière, a fait jaillir les étoiles du ciel, — ce n'est rien I II n'est indifférent à personne d'avoir affaire à des chefs justes, de compter sur l'aide d'amis puissants ; mais qu'il existe ou non un Être Tout-puissant, Très bon, Très grand, cela importe peu ! Est-il désirable ou non qu'il y ait une intelligence souveraine, une justice parfaite, une raison, un bien, une beauté sans bornes? C'est désirable. — Vous désespérez -vous de perdre Dieu, de vous apercevoir que vous n'aviez fait qu'un rêve? Non, vous vous réjouissez, vous devancez les preuves, vous frémissez d'impatience. — Pourquoi? Parce que vous êtes las de l'épreuve. Vous voulez qu'à tout prix la lutte cesse. « Reposons-nous ; étendons-nous; contentons-nous du bienquicst sous notre main. »

Le cœur leur manque, parce que l'intelligence

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leur manque. Ils ne comprennent pas le bien! Dieu est tout le bien, tout le beau ; à ceux qui le nient il ne reste rien.

Réduits à la matière, à se5 effets sensibles, aux objets dénués de la raison, de la valeur empruntées à l'idée de Dieu, les athées n'ont plus de quoi apaiser la faim. Us vivent, mais des restes du déisme. Jouir de qui ne vous appartient pas est un vol; croire à ce qu'on nie, une contradiction ; prétendre conserver ce qu'on détruit, une absurdité.

Nous, nous croyons en Dieu. Donc, le bien et le beau sont infinis. Nous ne les comprenons pas, parce qu'ils sont au-dessus de notre intelligence . Nous n'avons pas la vue, mais la vision d'un éclat qui aveuglerait nos yeux de chair. Nous n'avons pas la possession^ mais le gage d'un amour qui consumerait nos cœurs. Nous souffrons, mais pour mériter; nousacceptons les maux et les biens, les biens comme un goût de la félicité, les maux comme un titre pour la posséder. De même que la végétation d'une année nourrit les hommes et que ses débris enrichissent le sol pour les jours à venir, de même nos joies et nos espérances nous font vivre ici-bas, et nos peines, nos illusions perdues, nos déceptions, pareilles aux feuilles mortes d'automne, engraissent les sillons de la terre des vivants pour la moisson future de l'éternelle félicité.

Digiti

Vous, VOUS ne croyez pas en Dieu. Donc le bien et le beau n'existent pas. Il n'y en a pas plus de finis que Dieu n'existe fini. Vous n'aurez ni vue, ni vision, ni possession, ni gage. Vos biens seront vains et vos maux réels. Vous ne vivez que de ce que vous appelez nos erreurs, et quand la provision sera épuisée, vos fils reconnaîtront ce qu'a dit Schopenhauer en finissant :

a Ce monde, avec tous ses soleils et toutes ses « voies lactées, — est le Néant. »

Digiti

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