‹ Le pessimismeChapitre 59 sur 79 · Le Monde f I, p · texte numérisé non relu

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s'est développé à son usage, elle acquiert la conscience ainsi que l'objet de son vouloir. Elle reconnaît que ce qu'elle veut n'est autre chose que le monde, la vie. Il est indifférent de dire simplement la volonté, ou la volonté de vivre.

La volonté est la chose en soi, la substance, l'essence du monde. La vie, le monde visible, le phénomène est le miroir de la volonté. Il s'ensuit que la vie accompagnera aussi inséparablement la volonté que l'ombre accompagne le corps. La vie est donc assurée au vouloirvivre, et aussi longtemps que celui-ci existe en jfious, nous n'avons pas à être en peine pour notre existence, même à l'aspect de la mort. Nous voyons bien l'individu naître ou mourir, mais il n'est qu'un phénomène. La volonté de vivre, dont l'individu n'est pour ainsi dire qu'un exemplaire ou un spécimen singulier de manifestation, n'est pas plus affectée de la mort d'un être individuel que la nature n'en est troublée. C'est seulement à l'espèce que la nature s'intéresse, l'entourant d'un luxe de précautions par la surabondance inouïe des germes et par le pouvoir immense de l'instinct de reproduction. L'individu n'a aucune valeur pour elle, puisque son domaine embrasse un temps et un espace infinis, comprenant un nombre infini d'individus possibles. Elle est toujours prête à abandonner l'individu. Elle exprime par là tout naïvement cette grande vérité, que les Idées seules, et non les individus, ont une réalité véritable. Or donc, l'homme étant la nature môme à son degré suprême de conscience, et la nature étant la volonté de vivre objectivée, il n'est que naturel et que juste que l'homme, quand il a saisi ce point de vue et s'y maintien t, se console de sa propre mort et de celle des siens, par les regards qu'il jette sur la vie immortelle de la nature, qui n'est autre que lui même.

« La nutrition et la reproduction incessantes ne diffè- « rent de la génération, et l'excrétion ne diffère de la

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« mort, que quant au degré. Nous sommes parfaitement « satisfaits de conserver notre forme et nous ne reg^et- « tons pas la matière rejetée. C'est la même attitude qu'il « convient de garder, lorsque la mort vient réaliser en « gros et dans une plus forte mesure ce qui se passe cha- « que jour et à toute heure dans l'excrétion. Ainsi que « nous resterons indifférents dans le premier cas , ainsi de^ « vrions-nous ne pas nous épouvanter dans le second. « De ce point de vue, il est tout aussi insensé desouhai- « ter la perpétuité de notre individualité, dont d'autres in- « dividus viennent prendre la place, que de désirer la per- « manence de la matière de notre corps que d'autre ma- « tière vient à tout moment remplacer. N'est-il pas aussi « absurde d'embaumer des cadavres, qu'il le serait de « conserver précieusement nos déjections. »

« Pour ce qui est delà conscience individuelle, le som- « meil vient chaque jour la suspendre totalement. . . La « mort est un sommeil dont on a oublié de réveiller le « dormeur, mais tout le reste demeure éveillé *. »

« Avant tout, il faut bien nous convaincre que la « forme de la vie ou de la réalité n'est que le présent, et « non l'avenir ni le passé ; ceux-ci n'existent que pour l'ab- « straction, par l'enchaînement de la connaissance sou- « mise ail principe de raison. Aucun homme n'a vécu dans « le passé et aucun homme ne vivra dans l'avenir. C'est « le présent qui est la forme propre de toute vie : mais « c'est une propriété assurée, que rien ne peut jamais lui « ravir. Le présent est toujours là, avec tout ce qu'il ren- « ferme : contenant et contenu restent fermes, inébran- « labiés, comme l'arc-en-ciel au-dessus de la cataracte. « Car la vie est assurée à la volonté et le présent est im- « muablement assuré à la vie. Certes, quand nous pen- « sons aux milliers d'années écoulées, aux millions d'hom- « mes qui ont vécu, nous nous demandons : Qu'étaient- « ils ? Que sont-ils devenus ? — Mais nous n'avons en

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