Le Monde, I, pp. 440 à
(( revanche qu'à nous rappeler le passé de notre propre « vie, à en évoquer les scènes dans notre imagination, et « alors à nous demander de nouveau : Qu'était-ce donc « que tout cela ? Qu'en est-il advenu ? — Ce qui a été, « ce qui est, c'est la volonté dont la vie est le miroir, et « la connaissance séparée du vouloir, qui, dans ce mi- « roir, aperçoit distinctement cette volonté... L'objet, « c'est la volonté devenue représentation , et le sujet est le (( corrélatif nécessaire de l'objet; mais d'objets réels, il n'y « en a que dans le présent, car le passé et l'avenir ne ren- (( ferment que des abstractions et des fantômes de l'es- (( prit : donc le présent est la forme essentielle et insé- « parable du phénomène de la volonté. Le présent seul « est ce qui est toujours et ce qui demeure inébranlable... « Chacun peut dire : « Je suis à tout jamais possesseur « du présent et il m'accompag-nera comme mon ombre à (( travers l'éternité : par suite, je n'ai plus à m'enquérir « d'où arrive le présent et comment il se fait qu'il existe « précisément en cet instant. »... Celui qui aime l'exis- « tence telle qu'elle est peut, en toute sécurité, la consi- « dérer comme infinie et bannir la crainte de la mort « comme une illusion qui lui fait redouter, sans motif, « de pouvoir perdre un jour la possession du présent et « qui lui présente l'image trompeuse d'un temps qui « serait sans présent. Cette illusion est, par rapport au (( temps, ce qu'est, par rapport à l'espace, cette autre (( illusion qui fait que chacun s'imagine que le point « occupé par lui sur le globe terrestre est le haut et que « tout le reste est le bas. C'est ainsi également que cha- (( cun relie le présent à sa propre individualité, s'imagi- « nant qu'avec elle tout présent disparaît et que le passé (( et l'avenir en restent alors dépourvus. Mais, de même « que sur notre globe le haut se trouve en chaque point , « de même le présent est la forme de toute vie : craindre « la mort, parce qu'elle nous arrache le présent, n'est pas « plus raisonnable que d'avoir peur de glisser vers « le bas du globe terrestre, au haut duquel on a l'heu-
« reuse chance de se trouver en ce moment. . . Craindre « la mort comme étant le destruction, c'est comme si le (( soleil, à son coucher, s'écriait en gémissant : Hélas î « voilà que je vais me perdre dans la nuit éternelle * . »
Pour laisser descendre dans son cœur la consolation que nous offrent les éloquentes considérations de Schopenhauer, il faut se pénétrer de ces deux vérités, àsavoir» que le passé et l'avenir sont des abstractions sans existence réelle et que le présent ne peut jamais nous faire défaut. Or, ces deux propositions ne peuvent manquer leur effet, car, si nous sommes convaincus que le présent nous est assuré à jamais, nous voilà consolés d'après l'hypothèse, si cette conviction a quelque difficulté à s'asseoir, c'est le moment de se réjouir. En effet, le passé et l'avenir n'ont pas d'existence, le présent cesse aussitôt d'exister : donc rien n'existe, et nous voilà tout d'un coup au comble des souhaits de Schopenhauer, qui n'a qu'à clore ici son livre, sans nous montrer le détail des moyens d'en finir avec la volonté de vi\Te, pour rentrer dans le néant.
Le présent est assuré indéfiniment ; ' il est vrai que c'est pour les autres. En élargissant ce point de vue, nous pourrions même nous consoler non seulement de la mort, mais des douleurs de la vie. Nous n'avons ni ces richesses, ni ces honneurs, ni santé, ni amour, mais d'autres en jouissent à notre place. Peu importe que ce soit notre individu, affamé, dévoré de désirs, qui s'assoie à cette table, près de cette femme, ou bien notre rival, tous les deux phénomènes "de l'idée : l'affamé resté à la porte doit se persuader qu'il sent la chaleur du vin et des baisers par les lèvres de l'autre. C'est vraiment trop de bonheur pour un monde aussi mauvais.
Cette éloquente page que nous venons de citer pourrait passer pour l'œuvre d'un optimiste exalté. Schopenhauer s'en est peut-être aperça ; mais la logique, procédé de
i. Le Monde, I, pp. 443 à 447.
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mince valeur comme tout ce qui tient à la raison, n'était pas pour l'arrêter et nous priver d'un morceau d'un si grand eftet : cependant hâtons-nous de l'oublier, de peur que nous n*écoutions d'une oreille distraite le philosophe qui va nous révéler les maux incurables de l'existence.
Enfin nous arrivons à la grande question. Quelle est la destinée propre et essentielle delà volonté ? — Vivre, cest souffrir. Voilà la réponse.
« L'existence proprement dite de l'individu humain « n'est que dans le présent. Celui-ci fuit librement vers « le passé et cette fuite est un passage incessant vers la « destruction, un mourir perpétuel. Abstraction faite des « conséquences possibles pour le présent, ainsi que du « témoignage qu'elle apporte sur la nature de la volonté « dont elle est l'empreinte, sa vie passée est définitivece ment close; elle est morte, elle n'existe pi us, et raisonna- « blement il devrait lui être indifférent qu'elle ait été « remplie de tourments et de joies. Mais entre ses mains « le présent devient à tout instant le passé; l'avenir est « entièrement incertain et toujours de courte durée. En « conséquence, à ne la considérer même que dans sa « forme, sa vie est un déversement continuel du présent <( dans le passé évanoui, une mort perpétuelle *. » Que nous sommes loin du dithyrambe en l'honneur du présent éternel î
Après la forme de la vie, voyons le fond. Sous le rapport physique, la vie est une mort incessamment empêchée, une destruction toujours retardée de notre corps. Nous luttons contré elle chaque fois que nous prenons notre nourriture, que nous dormons, que nous réchauffons nos membres : chaque souffle de notre respiration repousse la mort qui nous assaille. Mais elle est appelée à vaincre finalement, car nous lui sommes échus en par-
i. Le Monde, I, p. 497.
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tage, par le fait môme d'être né, et elle ne fait que jouer un instant avec sa proie avant de la dévorer.
La souffrance ne se borne pas au corps. Les efforts incessants pour la bannir n'ont d'autre résultat que de la transformer. A Torigine, elle se manifeste comme dénûment, besoin, soucis pour Tentretien de la vie. A-t-on réussi, ce qui est bien difficile, à bannir la douleur sous cette forme, elle se présente immédiatement sous mille autres, variant avec Vàge et les circonstances, instinct sensuel, amour passionne, jalousie, envie, haine, angoisse, ambition, avarice, maladie. Si finalement elle ne trouve pas d'autre forme pour s'introduire, elle arrivera sous le triste et sombre costume de la satiété et de l'ennui contre lesquels alors on essaie tous les moyens. L'on ne parvient pas à les écarter sans ouvrir Tâccès à la douleur sous une des formes précédentes, et alors le branle recommence, car la vie de chaque homme est ballottée entre la souffrance et l'ennui. Sa vie oscille entre eux conune un pendule ; ils sont ses éléments constitutifs.
Que vaut la satisfaction elle-même ? Voici cette fameuse théorie : « Toute satisfaction, ce qu'on appelle vulgairece ment le bonheur, est en réalité d'essence toujours né- « gative et nullement positive. Ce n'est pas une félicité « spontanée et nous arrivant d'elle-même ; elle doit « toujours être la satisfaction d'un souhait : car souhai- « ter, c'est-à-dire avoir besoin d'une chose, est la condi- « tion préalable de toute jouissance. Mais avec la satis- « faction cesse le souhait, et, par suite, la jouissance. (f La satisfaction ou le bonheur ne peut donc jamais être (( quelque chose de plus que la suppression d'une douleur, a d'un besoin, car à cette catégorie appartiennent non (( seulement les souffrances réelles, manifeste (( encore chaque désir dont l'imporlunité trouh c repos et même le mortel ennui qui fait de no a tence un fardeau. — Et puis, comme il est
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(( d'arriver à uq but, de venir à bout de quelque chose ! « Chaque projet nous oppose des difficultés et réclame « des efforts sans nombre ; à chaque pas s'accumulent (( les obstacles. Quand enfin tout a été surmonté, quand « nous sommes arrivés au but, quel autre résultat avons^ (( nous acquis, sinon de nous être libérés d*une souf- (( France ou d'un désir, c'est-à-dire de nous trouver exac- (( tement dans le même état qu'auparavant? — Il n'y a « de donné directement que le besoin, c'est-à-dire la (( douleur. La satisfaction et la jouissance ne peuvent « être reconnues qu'indirectement, par le souvenir de la (( souffrance et de la privation passées, qui ont cessé « quand les autres se sont montrées *. »
L'impossibilité d'arriver à un contentement durable, ainsi que le caractère nég-atif du bonheur, proviennent de ce que la volonté, dont la vie humaine est l'objectivation, est une tendance sans but et sans fin. On peut admettre trois types extrêmes de la vie humaine, une volition puissante, deg'randes passions (Radscha-Guna), — la connaissance pure, la conception des Idées ayant pour condition une intelligence affranchie du service de la volonté (Satwa-Guna), — enfin la léthargie de la volonté et de l'intelligence, l'aspiration creuse^ l'ennui engourdissant (Tama-Guna). La vie individuelle erre entre ces extrêmes, sans s'y maintenir ni même y parvenir, allant de l'un à l'autre, d'un pas lent, hésitant. « C'est un vouloir (f débile d'objets mesquins qui se renouvelle sans cesse (( pour échapper à. l'ennui. II est vraiment incroyable « combien, vue du dehors, la vie de la plupart des « hommes s'écoule insignifiante et futile, et combien, (( sentie à l'intérieur, elle s'écoule morne et irréfléchie. (( C'est une aspiration vague, des tourments sourds, une « marche chaincelante et endormie à travers les quatre (( âges de la vie jusqu'à la mort, le tout accompagné « d'une série de pensées triviales. Ils ressemblent à des