‹ Le pessimismeChapitre 62 sur 79 · Le Monde, I, p · texte numérisé non relu

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La cause de la lutte entre les individus est VEgotsme. La Volonté existe entière, indivise, dans chacun des individus qui sont ses manifestations : aussi chacun veut tout pour soi, veut tout posséder : ce qui lui oppose de la résistance, il voudrait Tanéantir. De plus, le monde entier, la nature, tous les êtres n'existent que dans la représentation de l'individu.

Tout être connaissant est donc en réalité la totalité du vouloir-vivre et la condition du monde comme représentation, un microcosme ég-al en valeur au macrocosme. Il est prêt à sacrifier tout ce qui n*estpas lui, pour conserver un instant de plus son propre moi, cette goutte dans la mer. Cette disposition, c'est Tégoïsm ).

Pressé par TEg-oïsme, l'individu peut pousser l'affirmation de la volonté se manifestant dans son corps, jusqu'à la négation de celle qui se manifeste dans d'autres corps. Cette conduite est Vinjustice, Le mensonge est une injustice : le mensonge le plus parfait est la violation d'une convention.

La notion d'injustice est primitive et positive : son opposée, celle de justice, est dérivée et négative. En effet, on n'eût jamais parlé de justice, s'il n'existait pas d'injustice. La notion de la première ne contientque la négation de la seconde.

La notion du juste, comme niant celle d'injuste, a trouvé son origine première dans les cas où une tentative d'injustice est repoussée parla force ; cette dernière action est une négation de négation, par conséquent une affirmation. Onaledroitde contraindre une volonté étrangère à se désister de sa négation de notre volonté, en d'autres termes on a un droit de coercition. Ce droit à la violence est aussi celui au mensonge, dans les limites du droit du coercition.

La raison a compris que le meilleur moyen d'épargner à tous la douleur de subir l'injustice était de les faire renoncer tous également à la jouissance de la commettre.

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APPENDEGE 463

Ce moyen est \e pacte social ou la loi. La morale s'occupe exclusivement du juste et de Tinjuste, au point de vue actif. Au contraire, la science sociale, la théorie de la législation, n'a en vue uniquement que l'injustice soufferte et ne s'occuperait jamais de l'injustice commise, si ce n'était à cause de son corrélatif nécessaire et inséparable, l'injustice subie. Elle emprunte à la morale le chapitre qui enseigne la justice, mais pour en utiliser l'envers. De môme qu'on a appelé spirituellement l'historien un prophète à rebours, l'on peut dire du législateur que c'est le moraliste à rebours.

Nous venons d'étudier la justice tempo réelle. Il y a aussi une justice éternelle. Celle-ci ne peut être rémunératrice; elle n'a pas, comme l'autre, besoin du temps pour compenser les mauvaises actions par leurs mauvaises conséquences. Ici la peine doit être si intimement wnie à la faute que les deux ne fassent qu'un. Cette justice n'est pas incertaine, chancelante; elle est infaillible, ferme et sûre.

« Pour l'intellig-ence issue de la volonté afin d'être sa « servante, telle qu'elle est donnée à l'individu comme « individu, le monde ne se montre pastel qu'il se révèle « ensuite à l'observateur, à savoir comme objectivé par « une même et unique volonté de vivre, identique avec « lui. Le regard grossier de l'individu est troublé par « ce que les Hindous appellent le voile de Maïa. Au « lieu de la chose en soi, il ne voit que les phénomènes « qui se montrent isolés, séparés, innombrables, variés, « et môme opposés. Il lui semble alors que la volupté et « la douleur sont des choses toutes différentes ; tel « homme lui apparaît comme bourreau et meurtrier, tel « autre comme martyr et victime; la perversité est pour « lui une chose et la souffrance une autre. Il voit l'un « vivre joyeusement dans l'abondance et la volupté, pente dant qu'à la porte un autre meurt d'une mort cruelle, « d'inanition et de froid. Il demande alors : ft Où donc

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est la justice ? » D'après Tessence véritable des choses, chaque homme doit considérer toutes les douleurs du monde comme étant les siennes, et tenir pour réelles celles mêmes qui ne sont que possibles... Celui-là seul comprend la justice éternelle qui sait s'élever au-dessus de la connaissance procédant selon le principe de raison et bornée aux choses particulières, qui sait concevoir les Idées, voir au delà du principe d'individuation, et qui reconnaît que les formes du phénomène ne conviennent pas à la chose en soi... Il comprend que, la volonté étant le principe de tout phénomène, les tourments infligés aux autres, ainsi que ceux subis parlui-mème, le mal ainsi que la douleur ne frappent toujours qu'un même et unique être, que les phénomènes dans lesquels le mal et la douleur apparaissent se montrent seuls sous forme dlndividus distincts, séparés par des temps et des espaces éloig-nés. Il comprend que la distinction entre celui qui inflige les souflrances et celui qui doit les subir n'est que phénomène et n'atteint pas la chose en soi, la volonté qui vit dans les deux. Celle-ci, abusée par rintelligence attachée à ses ordres, se méconnaît elle-même et, en cherchant dans l'un de ses phénomènes un surcroît de bien-être, elle produit dans l'autre un excès de douleur : emportée par sa véhémence, elle déchire de ses dents sa propre chair, ignorant que c'est elle-même qu'elle blesse, et manifestant de la sorte le conflit avec elle-même qu'elle recèle dans son sein . Persécuteur et persécuté sont identiques. L'un s'abuse en ne croyant pas avoir sa part de la souffrance, l'autre en ne croyant pas participer à la culpabilité. Si leurs yeux parvenaient à se dessiller, le méchant reconnaîtrait que, dans ce vaste monde, il vit lui-même au fond de toute créature qui souffre; le malheureux à son tour comprendrait que tout le mal qui se commet ou s'est jamais commis sur terre dérive de cette volonté qui constitue aussi son essence à lui, qu'il a assumé toutes

« les souffrances qui en découlent et qu'il doit les suppor- (( ter en toute justice, aussi longtemps qu'il continue « d'être cette volonté! Veut-on savoir ce que valent les « hommes au point de vue moral, au total et en général ? fic Ce n'est que besoin, misère, désolation, tourment et « mort. Il règne une justice éternelle. Si,~ pris en masse, « ils n'étaient pas indignes, leur sort, pris en masse, ne « serait pas aussi triste. C'est en ce sens que nous pouce vons dire : « Le monde lui-même est la sentence du « monde *. » Si l'on mettait dans un plateau de la ba- « lance toute la détresse du monde, et dans l'autre toute « sa culpabilité, l'aiguille resterait au repos*. »

Schopenhauer ne fait qu'étaler sous un nouveau jour une doctrine qu'il nous avait déjà révélée. Il nous avait consolés de la mort, en nous apprenant que le présent nous est éternellement assuré, en la personne d'autres individus, phénomènes de la volonté unique : il ajoute que les maux sont soufferts par tous, et les crimes commis par tous.* A le bien prendre, le meurtrier Hsouffre des coups qu'il porte à sa victime, celle-ci expie justement le crime du meurtrier, et d'ailleurs après sa mort elle n'aura pas perdu le présent dont celui-ci continuera à jouir. Le plus à plaindre sera le législateur que nous venons de voir occupé à prévoir et empêcher les injustices dans l'avenir, car, sans compter qu'il n'y a ni avenir ni liberté, s'il sait voir au delà du principe d'individuation, il se rendra compte qu'il n'y a pas d'injustice possible, puisqu'un être unique ne peut se faire tort à luimême, qu'il n'y a donc pas de crimes mais une innocence éternelle, et que les châtiments sont une injustice temporelle et éternelle, les seules injustices qui puissent exister, en supposant qu'il puisse en exister.

Les considérations précédentes sur la conduite ont facilité la tâche d'élucider, dans un esprit philosophique,

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