Le Monde, I, pp
car sa nature consiste dans sa relation avec une volonté spéciale. Le bon absolu est donc une contradiction. Le bon suprême; sommum bonum, signifie une satisfaction finale de la volonté, après laquelle il ne surgirait plus de nouveau désir, un motif dernier dont Taccomplissement amènerait un contentement indestructible du vouloir. Or, pareille chose est inadmissible.
Telle est la théorie du bien de Schopenhauer. Nous ne pensons pas qu'elle ait jamais été énoncée avec plus de lég-èreté et de crudité.* La discuter serait faire injure à tous ceux qui savent ce qu*est le bien, c'est-à-dire à tous les hommes. Schopenhauer non seulement n'a pas compris la chose, non principale, mais unique, la seule qui mérite d'être vue, mais encore il ne s'est pas douté |de son existence. Il a amplement démontré, ce qu'il n'entrait certainement pas dans son dessein de laisser voir, la plus grande infériorité morale qui puisse exister.
Le monde est mauvais : comment en douter puisqu'il n'y a pas de bien. Mais Schopenhauer met à notre disposition des moyens de nous délivrer du mal de l'existence, VArt qu'il nous a déjà offert, mais qui n'est qu'un calmant, la Pitié qui n'est pas à dédaigner, surtout Y Ascétisme qui nous mène droit à la quiétude de V Anéantissement.
Il existe une connaissance capable d'engendrer la vertu, c'est la connaissance intuitive, qui nous transporte au delà du principe d'îndividuation, nous fait voir notre moi, notre être, notre vouloir dans toute créature. Un homme, sous cette influence, établit, moins qu'on ne le fait en général, une différence entre lui et les autres. On trouve déjà dans la justice, la résolution prise de ne pas affirmer sa propre volonté au point de nier celle d'un autre. A un degré plus élevé la vraie bonté se manifeste par l'acte pur, c est-à-dire désintéressé envers les autres. L'homme parfaitement bon met l'étranger sur la même ligne que lui-môme : la bonté ne saurait
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aller au delà, car il n'existe pas de raison de préférer autrui à soi-m^me.
La souffrance fait partie essentielle de la vie. Les désirs naissent d'un besoin ; toute satisfaction est la suppression d'une douleur , ^non un bonheur positif. Quoi que fassent pour les autres la bonté, l'amour, la générosité, elles ne peuvent qu'essayer de calmer leurs souffrances. Ce qui sollicite aux bonnes actions et aux oeuvres de charité, ce n'est donc toujours que la connaissance de la souffrance étrangère. Il en résulte que l'amour {àyànvi, caritas) est, par essence, de la Pitié.
Si la connaissance immédiate de l'identité delà volonté dans tous les phénomènes existe à un haut degi^é de netteté, elle manifestera une influence encore plus profonde sur la volonté. Quand le voile de Maïa s'est levé, quand l'homme prend part aux souffrances d'autrui autant qu'aux siennes propres, quand il est prêt à sacrifier son individu, s'il peut ainsi en sauver plusieurs autres, à partir de ce moment, sa volonté se détourne de l'existence, dont les jouissances lui font horreur, car il y voit l'affirmation de la vie. Il parvient alors à un état de renoncement volontaire, de résignation, de quiétude parfaite et de dépouillement absolu de tout vouloir. Sa volonté se convertit ; au lieu d'affirmer, elle nie sa propre essence dont le corps n'est que le reflet. Il ne se contente plus désormais d'aimer les autres comme soi-même et de faire pour eux autant qu'il ferait pour soi : il a horreur maintenant de cet être dont sapersonne est l'expression visible, il déteste ce vouloir-vivre, essence d'un monde dont il a reconnu la désolation. Cette transformation, c'est le passage de la vertu à V Ascétisme,
« Dans son corps, l'instinct sexuel se prononce par les « parties génitales, mais il renie son vouloir et fait men- « tir son corps. Une chasteté volontaire et absolue est la « première étape dans la vie ascétique ou négation du « vouloir vivre... La nature, toujours véridique et naïve,
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« atteste que, si ce précepte devenait universel, la race « humaine s'éteindrait, et, d'après ce que j'ai dit sur . « renchaînemcnt des phénomènes de la volonté, je crois « pouvoir admettre qu'avec sa manifestation la plus écla- (( tante disparaîtrait aussi son reflet plus pâle, les ani- « maux, ainsi qu'avec la lumière du soleil s'éteig-nent « les demi-teintes. Or, la connaissance s'évanouissant « totalement, tout le reste du monde s'évanouirait de soi, « car sans sujet il n'est plus d'objet j*. »
L'ascétisme, ou l'anéantissement intentionnel delà volonté, est obtenu par la pratique volontaire d'une vie de pénitence et de macérations, par la souffrance. Quand un homme a parcouru tous les degrés d'une détresse croissante, nous le voyons parfois rentrer soudain en luimême, s'élever au-dessus de soi et de la souffrance, et comme purifié et sanctifié par elle, avec un calme, une béatitude que rien ne peut troubler, attendre la mort avec joie. Bien différent de cet anéantissement de la volonté est l'anéantissement de son phénomène, de l'individu, par le suicide. Loin de nier la volonté, il l'affirme énergiquement. La négation ne consiste pas à détester les maux, mais les jouissances de la vie. Le suicide veut la vie; il n'est mécontent que des conditions dans lesquelles elle s'offre. En tuant le corps, ce n'est pas au vouloir-vivre qu'il renonce, c'est seulement au vivre. Il nie l'individu, non l'espèce *.
La libération générale ne peut être obtenue que par l'extinction de la vie humaine au moyen d'une continence universelle.
Une grosse objection se présente. Il n'y a de liberté que pour la chose en soi, pour la volonté, qui oblige les
i. Le Monde, p. 609.
2. St-Augustin, Du libre Arbitre, 1. III, ch. vin. Le repos est une stabilité qui est la plus parfaite idée qu'on puisse avoir de 1 être. Celui qui se suicide ne désire que d'être en repos, c'est-àdire d'avoir encore plus d'être.
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individus qu'elle a produits à agir avec nécessité, suivant leurs caractères et à Toccasion des motifs. Lancés par elle comme une pierre du haut d'une montagne, il faut qu'ils suivent la courbe, sauf à ricocher de motifs en motifs, comme sur des saillies et des aspérités, jusqu'à ce qu'ils tombent au bas. Gomme donc se fait-il que cet individu donné comtne nécessité devienne libre, s'il lui convient, de manière à remonter du bas de la montag-ne au sommet, à nier et renverser cette volonté qui lavait lancé ?
Schopenhauer n'est pas embarrassé... « La contradic- (( tion entre ce que j'ai affirmé d'une part, concernant la « nécessité avec laquelle la volonté est déterminée par les « motifs en raison du caractère, d'autre part, concernant « la possibilité d'une suppression totale de la volonté, en- « levant par là toute efficacité aux motifs , n*est donc que « renonciation, dans lelang^g-ede la raison philosophique, « de la contradiction réelle qui se produit, quand la li- «berté de la volonté en soi, de cette volonté à qui lanéces- « site est étrangère, intervient directement dans son phéno - « mène, qui est entièrement régi par la nécessité. Pour « concilier ces contradictions, il suffit d'observer que la « disposition intérieure qui soustrait le caractère à l'emf pire des motifs ne vient pas directement de la volonté, « mais de l'intellig-ence qui a changé dénature. En effet, « aussi longtemps que la connaissance est soumise au « principe d'individuation, aussi longtemps qu'elle se « guide sur le principe de raison, le pouvoir des motifs « est irrésistible; mais dès que le principe d'individuation (( a été pénétré, dès qu'on a compris directement que « c'est une volonté, la môme partout, qui forme l'Idée et « l'essence de la chose en soi, dès qu'on a puisé dans cette « connaissance l'apaisement absolu du vouloir, les motifs (( perdent tous leurspouvoirs, parce que cette nature d'in- « telligence qui pouvait s'en laisser influencer a disparu « et a été remplacée par une connaissance de tout autre
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« espèce. Le caractère peut être annulé entièrement par « la conversion de la connaissance '. »
Nous sommes tirés de peines : le moyen est admirable de simplicité. La Volonté seule libre forçait Tindividu qui était nécessité par son caractère à être et à se perpétuer ; mais Tintelligence annule le caractère ; alors l'individu devenu libre pousse à son tour la volonté nécessitée et la force à se nier elle-même.
La voilà sur le bord de Tabtme du néant : elle n'a plus qu*à se précipiter. Elle est bien excusable de faire quelques façons. De bonnes paroles de Schopenhauer, pour la consoler, la décider, ne sont pas déplacées. A vrai dire, la grosse affaire ne sera pas de convaincre la Volonté, mais d abord les individus.
Qu'est le Néant? Il y a le nihil prioatioum ou nég-ation de ce qui existe, le néant relatif, puis le nihil negativamy le néant à touség-ards, absolu. Le dernier se transforme dans le premier, quand on le subordonne à une notion supérieure. Ces distinctions sont empruntées à Kant -. Le néant consiste donc dans la nég'ation, la suppression de tout ce qui est positif, de tout ce qui existe, du monde de la représentation. « Supprimées dès lors, « ces impulsions et ces agitations sans trêve et sans but, (f qui constituent le monde à tous les deg'rés objectivés ; « supprimées ces formes diverses se succédant et s'élevant « prog-ressivement ; avec le vouloir, supprimé aussi l'en- « semble de son phénomène; enfin, supprimées les formes « générales du phénomène, celles de temps et d'espace, (( ainsi que la forme fondamentale, celle de sujet et