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Le Monde, I, pp

2. Kl les sont empruntées à Kant effectivement, mais pour un usage bien différent. Dans son Essai pour introduire dans la philoso,)hie les notions de grandeur négative, Kant établit que si Ton déduit des forces opposantes les forces concordantes, il reste zéro. L'univers est positif, quant à un autre être, néant en lui-même.

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<< d*objet. Plus de volonté, plus de représentation, plus {( d'univers ^ »

Reportons nos regards vers les hommes qui ont surmonté le monde, chez qui la volonté a renoncé à ellemême : nous n'apercevons plus que paix, calme absolu de l'esprit, profonde quiétude, sérénité imperturbable. Nous sommes pris d'une profonde mélancolie quand nous comparons cette condition à la nôtre, car le contraste n'en fait que mieux ressortir encore l'incurable désolation. <c Méditer la vie des saints, voilà pour nous Tunique « moyen de dissiper l'efiFet lugubre de ce néant que nous (( voyons planer, comme résultat final, derrière toute (( vertu et toute sainteté, et qui nous épouvante comme a des enfants que l'obscurité fait trembler. Gela vaut « mieux môme que de vouloir éluder ces terreurs, à « l'exemple des Hindous, par des mythes et des mots « vides de sens, tels que l'absorption en Brahm ou le K Nirwana des Bouddhistes. Oui, nous le reconnaissons a ouvertement : ce qui reste après la suppression de (( la volonté pour ceux que la volonté anime encore, ce (( n'est efiFectivement que le néant. Mais à l'inverse <( aussi, pour ceux chez qui la volonté s'est supprimée et (( convertie, c'est ce monde si réel avec tous ses soleils et (c toutes ses voies lactées qui est le Néant, »

Telle est cette construction fantastique, gigantesque, bâtie avec les matériaux de toutes les religions et de toutes les philosophies, avec les ruines de toutes les civilisations, comme ces maisons élevées par les barbares sur les villes conquises et renversées. Dans cette masse énorme, sombre, incompréhensible, on voit les lourdes pierres de taille étagées des temples hindous, des contreforts gothiques, des marbres grecs pesant sur des murs de paille et de boue, de fines sculptures antiques enfoncées dans la brique, des statues de saints, des têtes de satyres noyées dans la maçonnerie, des colonnes, le chapiteau

l. LeMondCy I, p. 660.

en bas, des parties massives reliées par des planches et des clous, pas de fenêtres, une seule porte basse. Si on applique une échelle et si Ton approche Toeil des fentes, tout paraît obscur. Ceux, qui se sont . aventurés à Tintérieur ont parcouru un labyrinthe de couloirs sans issues, des salles sans air ni lumière où de monstrueuses idoles de l'Inde , des rang-ées de mamelles pendantes sur un ventre rebondi, sont assises sur une pile de jambes, déployant de nombreux . bras, la tête g-onflée, vide, empreinte d'une béatitude hébétée et sinistre. A travers les murs, on entend les cris effroyables, les plaintes, les gémissements de toutes les douleurs humaines.

La discussion du système de Schopenhauer présente de grandes difficultés. Ce panthéisme, auquel conviendrait mieux le nom de panthélisme, est une cosmologie, une encyclopédie. C'est le monde naturel arraché de ses bases et pétri, refait sur un nouveau plan : ce sont les travaux des hommes, philp^ophies, religions, sciences, mis en pièces, disloqués, raccommodés, refondus. Autrefois les philosophes, Locke et Hume par exemple, se contentaient de formuler une proposition, ce qui donnaitassezà faire. Gomment examiner une à une les pierres innombrables d'une construction de grandeur démesurée, prises aux quatre coins du monde, enlevées à tous les systèmes, rattachées ensemble d'une façon nouvelle, inouïe ?

Il suit l'idée qui le domine, le mépris universel. Il a arrêté dans sa tête le roman de la volonté : il faut que tout l'univers y entre, s'y accommode. Sa méthode est celle des explications vraisemblables qu'on regarde aisément comme assurées. Il ne se préoccupe pas beaucoup des preuves. Il arrange, il assemble : il se recule, pour jouir du coup d'œil d'ensemble, à une distance où les jointures, les détails échappent. — C'est effrayant! — Il est satisfait.

Il se rassure en invectivant Fichte, Schelling, Hegel,

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avec lesquels il a peut-être une crainte secrète qu'on ne lui trouve de la ressemblance, ou en s*appuyant sur d'innombrables citations g-énéralement faites mal à propos ». Thaïes, Démocri te, Euripide, Stobée, IT-King, les Oupunischad, Ange Silésius, le maître Eckhard, saint Paul, saint Bonaventure, Suarez etChamfort, Galderon, saint Aug-ustin, les philosophes, les poètes, les tragiques, les naturalistes se sont tous trompés, à la vérité, mais ce qu'ils ont dit et ne pensaient pas confirme merveilleusement la théorie de la volonté. G est un concert des penseurs et même des Gazettes et des Messagers des petites villes allemandes en l'honneur d'une vérité dont ils ne se doutaient pas, l'affirmation et la négation de la volonté. Nos saints eux-mêmes sont forcés de descendre des toiles où Raphaël et le Gorrège avaient peint leurs têtes radieuses de calme et de sérénité, pour venir se ranger devant le goufiFre du néant, nihil prwativum,ei en augmenter le formidable effet. La théologie des Hindou > est particulièrement employée; Schopenhauer a prophétisé que la connaissance qu'en venait d'acquérir l'Europe y produirait une renaissance semblable à celle dont le XVI® siècle est redevable à l'étude de l'antiquité. Nous aimons à croire qu'il l'avait mieux pénétrée que le christianisme, avec lequel il en prend à son aise. Il se réclame particulièrement de Platon ^ et de Kant, de celui-ci avec trop de raison. Ge Descartes n'a pas manqué de Spinozas : mais on cherche en vain son Malebranche et son Leibniz.

Gomment refuser sa confiance à un système qui explique tout, l'attraction et la connaissance, la méthode de démonstration des mathématiques et la physiognomonie, la saillie, l'extravagance, le calembourg, le quiproquo et

1. Citons un exemple. Le Monde, I, p. 609 : La nature attend son salut de la continence de l'homme, etc.

2. Voir la préface de la 2* éd. de la. Philosophie de Platon, t^o^t M Fouillée.

la convenance des Da Gapo en musique ? Les contradictions fourmillent, les inconséquences abondent, les impossibilités se multiplient : Schopenhauer, avec la quiétude d*un Hindou affranchi de la volonté, continue à expliquer l'univers entier, sauf ses contradictions. Cependant, quand il en surg-it une de telle taille qu'elle lui barre le chemin, telle que celle de la volonté en soi, laquelle a le monopole de la liberté, et de l'individu nécessité qui prend la liberté de nier et d'anéantir cette volonté sans laquelle il ne peut rien faire, Schopenhauer lui consacre un chapitre : en deux pages, il tranche le nœud de la contradiction, d'une main si leste qu'on ne voit rien (nous l'avons cité), et repartant aussitôt, dans les huit autres, il n'explique rien de moins que la fameuse question théolog-ique de la nature et de la grâce : il trouve que les Cartésiens, Malebranche, Leibniz, Clarke, Arnaud n'ont rien éclairci eux-mêmes et n'ont fait que tourner dans un cercle perpétuel. « Bayle est le seul qui « laisse entrevoir qu'il entrevoit quelque chose. » Toutefois nous ne savons pas comment se résout la contradiction de son système, puisque, à la pag-e 647, c'est Tintellig-ence qui a changé le caractère, et qu'à la page 656 c'est la volonté qui l'a supprimé.

Il est facile de suivre la marche de la pensée de Schopenhauer et de le surprendre faisant plier tous les obstacles pour former le nœud et le dénouement de son roman. Le monde doit être vide et misérable. La chose en soi est donc une force aveugle et inintelligente, la même que nous appelons volonté, qui se tend sans savoir €e qu'elle fait, qui veut mais ne veut rien ou veut vivre, ce qui est pris pour équivalents. Elle rencontre, on ignore comment, la matière qui n'est pas ce que nous pensons, mais la jonction de l'espace et du temps (lesquels, avec la causalité, sont des formes de l'intelligence, et paraissent cependant la précéder), et elle s'objective en êtres innombrables, minéraux, végétaux, animaux, La chose en soi

ne tient pas aux individus, mais aux espèces, aux Idées, sans doute pour rendre le sort des individus pi us précaire, car, puisqu'elle ne pense pas, on ne peut se rendre compte de sa préférence. Avec les animaux et l'homme paraît rintellig-ence, et le monde comme représentation se fait voir. Mais comme il n'existe que dans la pensée, il faut en conclure, soit que tous les objets ont existé instantanément comme ils sont, dès le commencement, sont éternels, soit que nous sommes en présence d'une difficulté insoluble : en effet, si les objectivations ont eu lieu successivement, ce qui est l'opinion commune, les minéraux ayant paru d'abord, on se demande comment ils ont existé avant l'intelligence, puisqu'ils n'existent qu'à titre de représentation dans l'intelligence. C'est sans doute pour éviter cette question que Schopenhauer a établi que l'on ne pouvait connaître ni le passé ni l'avenir, mais seulement le présent, quoiqu'il ne se fasse pas faute d'annoncer l'anéantissement dans l'avenir.

L'intellig'ence a plusieurs sortes de connaissance, l'une abstraite, due à la raison qui était la plus noble et qui est réduite à un rôle méprisable, parce qu'il ne peut y avoir rien de grand dans le monde, ni raison, ni bien, l'autre, l'intuitive, qui fait voir tout ce qui est utile au roman de la volonté, môme la chose en soi. Les produits de la raison, science, morale, n'amènent à rien. Surtout il n'y a pas de bien; nous en savons trop le motif: il faut un tour de force pour mettre debout la justice qui n est que nég-ative ; Schopenhauer ne s'est pas aperçu que la justice n'a pas de sens sans la morale; il n'est pas injuste de prendre une femme à son mari si la morale ne les a préalablement liés ensemble. 11 conserve l'art : on ne peut se faire passer pour un barbare ou pour un homme né dans l'air épais de la Béotie : même tout est beau mais, il est vrai, bien peu; l'art n'est qu'un soulag-ement insuffisant. Pas de liberté : on doit s'en consoler, puisqu'il n'y a pas de bien.

• Cependant tous les êtres s'agitent au milieu d incalculables.

Ils participent au dissentiment avec soi de la qui est pourtant unique et possède un vouloir ide Les animaux se dévorent, les hommes se ruent sur les autres. Les misères sont intolérables, rhomme acquiert à point cette liberté qui lui était reusement interdite.

Il pousse la volonté à se nier par persuasion. Le par représentation s'abîme dans le néant.

Tout ce que l'humanité s'était plu à considérer grand, est donc rapetissé à dessein et à plaisir teur de la nature n'est qu'une force inintelligen laquelle ce qu'il y a de mieux à faire est de s'an L'individu n'est qu'un partie insignifiante de 1 qui souffre les douleurs de tous, commet les cri tous. La raison n'est qu'un appareil , une form mouvement d'horlogerie; elle est bonne tout ai produire l'erreur. Le bien n'existe même pas.

Quelle logique opposer à un homme qui la ( systématiquement, qui, avec sa connaissance ic voit tout ce qu'il veut voir, et nie en même tempj valeur de la connaissance abstraite, tout ce qui plaît pas. Il n'a pas de preuves? — C'est un a\ dit-il. L'intuition n'en fournit pas. C'est sasupéri

La partie, non plus romanesque, mais philos< du • système de Schopenhauer pourrait faire l'ob examen approfondi. Mais d'abord l'entreprise sei ficile, car il emprunte de toutes les mains. En lieu, ce travail serait inutile, car la partie romane dépend pas de la partie philosophique, c'est au c celle-ci qui a été subordonnée à celle-là. Le pes! ne serait pas. atteint par la ruine de la philoso] lui est attachée et non à laquelle il est attaché lu

Disons un mot de ses théories de la connaissi la volonté et de la liberté.

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Que de critiques à faire au sujet de cette connais* sance que, pour simplifier^ ce qui équivaut ici à rabaisser, on réduit à des éléments menus, sans usag«, avec lesquels on a la prétention de tout expliquer. Le temps et Tespace, partant on ne sait d'où, se rencontrent et, en se joignant, forment la matière. Cette dernière est toute causalité.

La causalité ef t la forme de Tentendement : c'est elle qui relie le temps à Tespace. Donc, avec l'entendement, on connaît sans doute, sans erreur, les complications les plus extrêmes des causes et des effets dans la matière, la gravitation, le jeu d'une poulie, on découvre Toxyg-ène. Cet entendement est commun à l'homme et aux bêtes. Pourquoi les bêtes ne voient-elles pas le jeu d'une poulie, ne saisissent-elles pas la g-ravitation ? C'est que l'entendement a des degrés.

La grande question du sujet et de l'objet n'est-elle pas esquivée aussi par un procédé trop simple qui consiste à les mettre ensemble dans un côté du monde, celui de la représentation où ils ne peuvent exister l'un sans l'autre, et dont l'autre côté est occupé par la volonté seule.

Si l'on réunit trop facilement le sujet et l'objet, on sépare sans assez d'explication deux choses qu'on était habitué à voir confondues : la volonté et l'intelligence. La première parvient bien à produire l'intelligence, mais loin d'elle, à la périphérie de ses efforts, et l'intelligence qui éclaire tout, qui connaît tout, pénètre partout, ne peut remonter jusqu'à la volonté et lui faire voir clair dans son vouloir. Et ceci se passe sous le régime du monisme !

Mais la plus grave des erreurs de Schopenhauer eti d'avoir méconnu, réduit à rien la raison, erreur qu'il n'a pas créée, mais accentuée, et il nous a rendtf le service de nous montrer le danger d'un système qui permet de rabaisser^ de détruire ce que nous avons de plus précieux, car, avec le bien, la raison est notre principale

richesse : toutes les deux ont la môme origine et une parenté étroite. Elle n*est pas une forme, le cadre d'une fenêtre sur le monde, un mécanisme à répétition, un moule de concept, la réflexion des rayons lumineux. Elle est la lumière môme. Sans elle, Toeil ne verrait pas, mais, elle n'est pas une partie de Tœil. Elle était dès le commencement, elle précède la connaissance, et quand le monde par représentation * s'évanouit avec la pensée, elle demeure, et elle ne s'éteindra jamais.

Quand Fhomme aperçoit le monde, il voit la matière et ce qui n'est pas en elle, mais lui donne un sens, identité, différence, unité, pluralité, proportion, convenance, ordre, régularité, causalité, beauté et autres rayons de la raison. Il peut cesser de penser et la matière pourrait cesser d'exister, mais cette raison qui lui a donné un sens pour l'homme ne peut pas ne pas être. On tourmentera sa pensée tant qu'on voudra, on n'arrivera jamais à croire que la raison ne puisse pas ne pas être, qu'il y ait un moment où elle n'ait pas été, ou ne soit plus. Elle est nécessaire, éternelle. Elle ne peut être , sans une intelligence. Il y a donc une intelligence nécessaire, éternelle^

Elle est le véritable objet, et elle est aussi sujet, objet plus que la matière, sujet autant que nous : elle entre en nous comme la lumière dans l'œil. Si elle s'effaçait, c'est ; alors que la représentation s'évanouirait ; nous et la ma- / tière, le sujet et l'objet restant face à face, seraient : comme s'ils n'existaient pas.

Aujourd'hui, lorsque les hommes veillent et s'endorment, autant de mondes identiques ne naissent pas et ne disparaissent pas au bout de chaque nerf optique, comme des fantasmagories. L'œil de celui qui a créé la matière continue à lavoir, et sa main continue à la faire tourner. L'humanité disparaîtrait, le monde resterait ce qu'il est : une autre humanité serait créée, elle le retrouverait comme il est.

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Schopenhauer raille le malérialisme qui refait le monde, en partant de l'objet : d'abord le mécanisme ag-ite la matière, puis apparaissent successivement le chimisme, la végétation, l'animalité, la vie, Tintelligence ; à ce point, Schopenhauer est pris d'un rire inextinguible, en s'apercevant que le résultat si péniblement amené, la connaissance, était déjà implicitement'admis comme condition inévitable, dès le point de départ. (( Tout ce qui est objectif est conditionné comme ob- «.jet par le sujet avec ses modes de connaissance et les « suppose d'avance, tellement que si, par la pensée, « l'on élimine le sujet, l'objet disparaît entièrement ^ »

Il ne se soustrait lui-môme à la raillerie que par un procédé trop commode, en déclarant que sa connaissance intuitive ne lui permet pas de voir avant ni après, en se dispensant de faire connaître l'origine de son monde. Encore n'y échappe-t-il pas complètement, car, dans le moment actuel, il nous montre sa volonté sans intelligence précédant les phénomènes de la représentation , donnant naissance à l'intelligence, ce qui est justement la faute qu'il reproche aux matérialistes.

Le sujet, avec ses modes de connaissance, précède l'objet: oui, nous n'en doutons pas. Mais ce sujet n'est pas le phénomène éphémère d'un cerveau précédant le reste du monde, d'une représentation faisant l'objet, c'est la Raison éternelle qui a créé le monde et l'homme, et fait voir à l'homme le monde par son aide à elle, la Raison, le vrai, l'unique mode de connaissance.

Cette objection, qui s'oppose au matérialisme et à d'autres erreurs, est affaiblie par les systèmes qui méconnaissent le rôle de la raison dans la connaissance:

En ce qui concerne la volonté, notre observation ne sera pas longue. La chose en soi est la force et la volonté, dit Schopenhauer. Il n'a fait que choisir l'un de ces deux noms pour désigner un être unique. Quelle preuve

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