‹ Le pessimismeChapitre 66 sur 79 · Le Monde, I, pp · texte numérisé non relu

Le Monde, I, pp

Digiti

donne -t-il de cette identité ? Aucune. G^est le nœud du système, tous ses efForts auraient dû se concentrer sur cette démonstration : il g-lisse. Il ne s*appuie pas sur Tinduction, mais sur Tanalogie. Quelle analog-ie entre ce qu'il y a de plus dissemblable, de plus hétérog-ène? Ces deux lourdes moitiés de la sphère, il les a attachées par un cheveu. Il faut retenir son souffle pour qu'elles ne se séparent pas et que le système ne tombe pas en morceaux.

De la théorie de la liberté on peut tirer aussi une leçon très profitable. Ceux qui nient la liberté s'appuient généralement sur ce que le motif entraîne la volonté par son poids. Le motif est un cube pesant qui, se plaçant sur un plateau de la balance, le fait pencher nécessairement.L'homme n'est que spectateur; il peut avoir l'illusion delaliberté. Schopenhauer, beaucoup plus clairvoyant^ ne met pas devant l'homme mais derrière lui ce qui détermine la volonté ; ce n'est pas le motif, c'est le caractère qui décide :1e motif n'est que l'occasion, la circonstance.

La théorie de la décision par le motif est manifestement contraire à l'expérience. En effet, il n'y a pas qu'un seul motif, simple, rég-ulier comme un cube, dont la densité est facile à calculer. Il n'y en a pas plusieurs. Il y en a une quantité innombrable, à la disposition de l'homme, pour toutes les éventualités; le monde contient des motifs à l'infini. En outre, c'est l'homme lui-môme qui les prend, qui les choisit pour les mettre dans la balance ; il les remue, les saisit, les abandonne, en cherche plus loin, les installe sur le plateau, et ce n'est que quand il ne le retient plus que l'aig-uille a la permission de s'abaisser. Pourquoi ces crises, ces incertitudes de la tentation, si le motif n'a qu'à sauter dans le plateau pour l'enfoncer dans le vide. L'homme tenté se familiarise avec le mal ou s'éloig-ne, cherche les occasions ou les fuit, délibère ou chasse la pensée par les distractions, se laisse fas-

Digiti

ciner en s'approchant, ou, évoquant de grandes considérations, remet sa décision ou la précipite. C'est lui seul que nous voyons ag-ir ; le motif est à sa disposition; jusqu'ici il n'y a rien qui ôte k Thommcla conviction de sa liberté.

Mais n'y a-t-il par derrière lui quelque ressort qui le pousse à faire un choix parmi les innombrables motifs, à s'avancer ou à reculer, à hésiter ou à se presser de les déposer dans la balance. C'est là la véritable question. Schopenhauer a eu le mérite de le voir : mais il a donné au problème, cette fois bien posé, une détestable solution. L'homme est déterminé par sôïi caractère qui lui est imposé par la chose en soi, odieuse doctrine, qui rend inutiles la morale, l'éducation, qui permet à la mère d'abandonner sa fille dans un milieu de débauche, qui rend indifférents les exemples d'honneur et d'immoralité^ et qu'il est du devoir de condamner et de flétrir, tant que le mépris sera en usag-e. Le caractère a une influence considérable, croissante ; il va en allég-eant l'effort de l'homme ou en le paralysant de plus en plus. Mais ce caractère, ces provisions de réflexions, cet exercice, ces habitudes, ce capital moral sont l'œuvre de riiomme et, lui, il n'est pas leur œuvre. A l'orig-ine, il a trouvé des linéaments, une pente, des incitations, mais il a été le maître dès le premier moment et il a eu longtemps le pouvoir de corrig-er l'esquisse de sa physionomie morale. Derrière lui il y a un vide qui le sépare même de Dieu ; le mouvement initial part de lui ; il donne aussi une chiquenaude qui met en branle son petit monde et lui choisit son cours dans la sphère du g-rand univers ; ce point de départ est un g*oût volontaire du bien ou du mal.

Nous ne devons pas nous étonner de trouver la nécessité dans un système moniste. Le monisme croit expliquer plus aisément certaines questions, mais il en est d'autres qu'il rend inexplicables complètement. Il ya des

Digiti

choses difficiles à réunir, d'autres difficiles à séparer: le monisme réunit bien, mais ne sépare pas. Il ne sépare pas le bien du mal, ni la liberté de la nécessité. Ce qui est foncièrement un se prête malaisément à des différences de nature, à des séparations aussi grandes. Cependant tout l'intérêt de la vie, l'honneur du bien et du beau, dépendent de l'intervalle qui existe entre eux et leurs contraires.

Ce qui pourrait nous étonner plutôt est l'opinion de M. Ribot,dans la conclusion de son très intéressant livre, où il trouve que Schopenhauer vaut surtout comme moraliste^. Schopenhauer ignore l'existence du bien, nia la liberté, supprime la morale, déclare la justice négative, ce qui ne serait exact que s'il voulait dire qu'elle n'est que subordonnée à la morale, qu'elle ne fait qu'en prendre les contours, mais n'a plus de sens quand la morale elle-même est supprimée, etil ne donne pour règle, de conduite que de tout anéantir, puisque rien ne vaut. Son titre à la gloire d'être moraliste consisterait donc à être l'homme du monde qui a été le plus éloigné de la morale, qui a le moins compris l'idée du bien.

« Avoir des idées et pourtant n'en pas avoir conscience, (( cela paraît contradictoire : comment pouvons-nous sa- (( voir que nous les avons, si notre conscience ne nous en (( dit rien ? Nous pouvons cependant connaître indirectece ment que nous avons une idée, bien que nous n'en (( ayons pas une conscience immédiate.» (Kant, Anthropologie, I 5, Des idées que nous avons sans en avoir conscience.) — Cette citation, qui se trouve dans l'introduction de la Philosophie de l'Inconscient, nous fait connaître la direction de la pensée de M. de Hartmann.

Dans son piemier volume, consacré à la phénoménologie de l'Inconscient, il cherche à pénétrer jusqu'à ^"î

1. La philosophie de Schopenhauer^ pp. 164-170. M. B tièie partage son admiration. Conférence au cercle Saint-Si Revue Bleue, n« du 30 janvier 1886.

Digiti

en l'étudiant dans ses manifestations, et, en premier lieu, celles que l'on peut saisir dans la vie corporelle. Il surprend aussitôt la volonté dans les fonctions spontanées de la moelle épinière et des g-ang-lions, et il ébauche sa théorie. « Le cours de notre étude nous a conduits à ad- (( mettre que, dans un môme individu, mais dans des cen- (( très nerveux différents, un plus ou moins grand nomce bre de consciences indépendantes les unes das autres, « de volontés également indépendantes, peuvent exister, (( dont chacune est tout au plus consciente pour le centre « nerveux qui lui sert à se manifester. Le sens restreint « qu'on attache habituellement au mot volonté est par là « naturellement écarté. Je dois donc reconnaître en moi (( une autre volonté que celle qui s'exprime par l'inter- « médiaire de mon cerveau et dont j'ai conscience comme (( de ma volonté propre. Après avoir élargi le sens du « mot, nous ne pouvons plus nous empêcher de regarder « désormais la volonté comme la cause immanente de « tout mouvement qui, chez l'animal, n'est pas purement (( réflexe... On voit maintenant qu'il n'est nullement es- « sentiel à la volonté, qu'elle traverse ou non la conscience (( cérébrale... La volonté est évidemment la résultante « de tous les désirs simultanés. Quand la lutte que les « désirs se livrent entre eux se déroule sous l'œil de la « conscience, la volonté paraît choisir le résultat auquel (( cette lutte aboutit et jouer le rôle d'arbitre. La volonté « inconsciente dérobe au contraire son action à la con- (( science et ne saurait produire l'apparence d'un choix (( entre les désirs*. »

Nous nous apercevons tout de suite que le terme d'Inconscient va englober la force et la volonté et que, pour augmenter la confusion, il lui sera attribué tout ce qui est inconnu pour nous et qui n'est pas moins inconnu pour lui. En conséquence, au fur et à mesure que nous parcourrons les phénomènes, tout ce que nous

Page 1