Pensées de Schopenhauer. Fragments de correspondance
2. « En prévision de ma mort, je fais cette confession que je « méprise la nation allemande, à cause de sabôtise infinie, et que « je rougis de lui appartenir. » Pensées de Schopenhauer, p. 225. II ne traite pas mieux les Français. « Les autres parties du monde a ont des singes; l'Europe a des Français. Gela se compense. » Idem, p. 223.
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dent que Schopenhauer n'a imaginé un système monstcueux auquel Une croyait pas que pour épou*> vanter le public, jouir de la crédulité des philosophes, philosophorumgens credula^ et rire lui seul de sa mystification ^.
Quand on trompe les hommes pendant une vie entière, c'est qu'on se trompe soi-même en même temps. En somme, le plus facile à abuser de nous et des autres, c'est encore nous.
La sensibilité (on a essayé d'expliquer par elle son caractère) nous parait la moindre de ses qualités. Elle n'a pas été en état de faire équilibre à l'intelligence. Il a cherché deux grands plaisirs, celui de mépriser et celui d'étonner. Il a dédaigné toutes les satisfactions, encore plus les bonnes que les mauvaises, et il s'est donné la joie de les
1. « Le plus curieux, c'est que Schopenhauer lui-même était un « poseur. Il n'était nullement pessimiste : je l'ai connu person- « nellement Je n'ai jamais connu un compagnon plus gai ... Tous « les jours, du Champagne, et d'une gaielé (bile... Ce drôle de a philosophe ne connaissail pas la Bible. Il n'avait lu que les a Védas. Il se moquait aussi bien de la Volonté que de l'Impéra- « tif de Kant. Et moi donc !. . . » — Alexandre Weil. Paris-Mensonge, n« d'avril 1886. — A rapprocher de l'article cité de M. Challemel-Lacour, qui a vu aussi le philosophe à la table de rh^tel d'Angleterre. « Ses paroles lentes et monotones, qui « ra'arrivaient à travers le bruit des verres et des éclats de gaieté « de nos voisins, me causaient une sorte de malaise, comme si « j'eusse senti passer sur moi un souffle glacé à travers la porte « entrouverte du néant... Je le quittai fort tard, et il me semblaa longtemps après l'avoir quitté, être ballotté sur une mer hou- « leuse, sillonnée d'horribles courants... » — Qui sait si les deux portraits ne sont pas ressemblants! Schopenhauer s'est amusé avec M. Alex. Weill, et s'est amusé de M. Challemel-Lacour.
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prendre dans la main des hommes qui en jouissaient naïvement, et de les couvrir de son mépris, en riant de leur stupéfaction. Il y aune jouissance supérieure aux jouissances, c'est de les refuser ; mais il est déraisonnable d'abandonner ces biens inférieurs si ce n'est pour un Bien supérieur, et ridicule de les repousser parce qu'on ne les comprend pas : l'envie arrive à rabaisser ce qu'elle renonce à atteindre. Le désintéressement de Schopenhauer n'a pas été universel, car, en ce qui concerne l'amour-propre, il a laissé voir son avidité sans lamoindre précaution. D'autre part, iln'apas connu le Bien supérieur: il a passé 72 ans sur la terre, sans se douter de ce qu'est le Bien, l'Amour. A-t-il compris, n'a-t-il pas compris ce qu'il méprisait? Voilà la question.
10. — Voici les lignes principales, les grandes masses du système esquissées en quelques traits *.
« Lemonde est ma représentation. » En d'autres termes, il n'existe pas : ni ciel ni terre, ni arbres ni montagnes, ni hommes ni animaux. Tout ce que nous croyons voir, entendre, n'a d'existence que dans notre esprit. Lorsqu'un homme s'endort, le monde ne cesse pas d'être perçu : il cesse d'être. « Il n'existe que dans ces sphères qui sont c nos cerveaux, grosses comme des fruits de belle
d. Nous rappelons que l'aualyse des systèmes de Schopenliauer et de M. de Ilartmaou est reportée à Tappendice.^ ^
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« taille, et il périrait si ces gros fruits ne se repro- « duisaient à foison comme des champignons. »
Qu'est-ce qui existe donc? C'est la Volonté :elle est la chose en soi.
Le mondé n'existe qu'en nous : ses phénomènes, ce sont nos sensations ; ses lois, ce sont nos idées. Qui les produit? La Volonté. Elle est la cause unique, l'unité dumonde, le fond universel» la réalité.
Cette expression volonté est prise dans un sens large : c'est le nom de l'espèce la plus élevée appliquée à tout le genre. Elle comprend la force, mais ce concept de force est ramené à celui de volonté qui nous est mieux connu par la conscience, et en conséquence est choisi comme le type.
La chose en soi n'est pas l'Intelligence : c'est un point essentiel du système. L'Intelligence n'est qu'un phémonène de la Volonté.
Au-dessus de l'Intelligence est la Sensibilité : c'est par cette dernière que la Volonté se révèle à nous: elle est sentie, non comprise.
La Volonté est universelle, indestructible : l'Intelligence est partielle, successive : aussitôt formée, la pensée se détruit, s'oublie. La Volonté est au-dessus de l'individualité, de la causalité, car elle est le tout, elle est la cause sans cause. L'Intelligence, avec les formes subjectives de l'esprit, le
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temps et l'espace, façonne l'individualité, les relations de cause à eflet. La Volonté pe cause véritablement pas; elle s'objective : ainsi notre corps est la volonté objectivée : ils sont ^donc identiques : nous les séparons par la faute de TlntcUigence qui connaît le corps, pendant que nous sentons la Volonté.
La Volonté est impersonnelle, sans but, sans conscience, sans liberté, fatale : il n'y a pas de différence entre la volonté et la force aveugle, entre le vouloir et le mouvement. LaVolonté a la manie de s'objectiver, de produire des êtres : l'univers est son œuvre. La tendance du minéral, rinstinctdu végétal, Fintelligence deTanimalsont de la Volonté. Les premières objectivations sont les Idées, les types des espèces.
La chose en soi, l'âme du monde, la Volonté, a précédé l'Intelligence, qui n'est qu'un accident malheureux de son histoire. Puisque la Volonté no pense pas, elle ne se trompe pas. C'est Tinte ligence qui se trompe : c'est elle qui est coupable d'avoir fait ce misérable monde, en prêtant ses lumières à la Volonté, qui n'a rien à se reprocher, puisqu'elle ignore ce qu'elle fait.
Le monde n'existe que dans l'esprit, par Tlntelligence. Or, il est mauvais. La libération ne s'obtiendra que par l'anéantissement du monde.
La Volonté est absurde. Son vouloir l'entraîne
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à s'objectiver, à produire un monde qui no peut être que détestable, absurde comme elle. Le mal consiste à vouloir vivre. Vouloir est un effort né d'un besoin. Non satisfait, il cause de la douleur; satisfait, il engendre un nouveau besoin, et ainsi de suite. Donc vouloir, c'est souffrir, et comme vivre, c'est vouloir, toute vie est douleur. Toute satisfaction n'est que la suppression d'une douleur. La douleur est seule positive. Sans l'Intelligence, la Volonté ne réussirait ni à produire le monde ni à le détruire. L'Intelligence, qui s'est faite jusqu'ici sa CQjnplice, doit apprendre que la vie est mauvaise, et être engagée àtenirtête à la Volonté, à ruiner ses efforts, à nous faire repasser du monde actuel ou Sansâra, à l'anéantissement du monde ou Nirvana.
Le premier affranchissement de l'intelligence est l'Art. L'Art est désintéressé : il fait oublier le désir de vivre, l'individualité, dans la contemplation de l'idéal ou des Idées Types.
L'égoïsme est la tendance à conserver la vie individuelle : l'individu, en afflrmant sa volonté, nie celle des autres ; d'où l'égoïsme et l'injustice: celle-ci est positive : la justice n'est que négative, car s'il n'y avait pas au préalable d'injustice, il n'y aurait pas de justice. Trois moyens sont proposés pour vaincre l'égoïsme : la Pitié (mitleid), qui nous fait croire que tous les hommes ne sont
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qu'un, le Renoncement ou l'Ascétisme, enfin le
d moyen est héroïque : il consiste à espèce humaine par une chasteté abnature, toujours véridique et naïve, 3 si ce précepte devenait universel, la line s'éteindrait, et, d'après ce que j'ai ichaînement des phénomènes de la vo- Tois pouvoir admettre qu'avec sa ma- 1 la plus éclatante, disparaîtrait aussi plus pâle, les animaux, ainsi qu'avec 5 du soleil s'éteignent les demi-teintes, inaissance s'évanouissant totalement, ;te du monde s'évanouirait de soi, car, , il n'est plus d'objet ^ »
)as de peine à croire que si le précepte iversel, l'espèce humaine s'éteindrait, ra peut-être plus de peine à lui per- ) pratiquer : aussi Schopenhauer fait-il Furieuse à la femme, qui est l'instruitelligence pour maintenir la vie.
le Schopenhauer est son originalité osoplie Ot surtout comme écrivain :
a pas manqué de la lui contester et de plagiat. 11 faut le justifier, car il conjusle même envers un philosophe qui
omme volonté et comme repréàenlation, traduclioa p. 609.
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prétend que la justice est négative. On lui reproche d'avoir pillé Chamfort et beaucoup d'au!res. N'en a-t-on pas dit autant des plus illustres philosophes ? Bacon aurait mis à contribution Roger Bacon. Hume et Kant auraient emprunté leurs objections à jEnésidème, Spinoza sa méthode géométrique à Alain de Lille, Leibniz son optimisme àAbeilard, enGn la moitié des philosophes aurait vécu aux dépens de l'autre.
Nous nous engagerions à montrer que Schopenhauern*a rien dit qui n'ait été dit. Dans le Phédon, la réflexion de Socrate, lorsqu'il se frotte les jambes délivrées de leurs fers, a pu suggérer au philophe pessimiste la théorie de la douleur. Mais, bien plus, nous Ja trouvons très nettement proposée dans un petit livre de Scaliger {Problemata Gelliana. Amsterdam, 1643, problema LXIV) : « Utrumsi sustuleris dolorem, voluptas extinguea tur?»Schopenhauerra-t-illu ? Dans ce cas, il y aurait trouvé aussi une autre question, àsavoir: si la justice ou l'injustice est seule positive. « Quid « vero insulsius quam dicere : nisi injuriée essent, « sensus justitiaeesse nonpotest. > EnGn il aura pu voir cet autre problème : « Quamobrem fœmineus « sexus maxime obvius est calumniis ? » avec cette explication qu'il n'a pas adoptée : « Quin « et ipse (homo) imperfectus est, scd judex suus € est, suamque causam agit » (p. 326).
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Athénée a conservé ce fragment du poète comiaue Timoclès : « Mon ami, écoute bien ce que^ Bii à te dire. L'homme est un être dont la vie est ondamnée par la nature à la souffrance et est iijette à toute espèce fle maux : il a donc dû [lercheretil a trouvé des moyens de seconso- ^r. L'âme oublie ses douleurs propres, quand, ar une sorte d'enchantement magique, elle est otnme fascinée par les douleurs d'autrui ; elle ^rtde cette participation sympathique à la fois liarmée et meilleure.» N'est-ce pas la théorie de itié ?
>n sait que los Manichéens condamnaient le îage, parce qu'il ne faisait que perpétuer la tivité des âmes.
quoi bon poursuivre ? Si Schopenhauer a pris Ique chose, il l'a si bien transformé qu'on ne le )nnaît plus. Il lui appartient légitimement ce qu'on appelle en droit civil le droit d'acces- L Un de nos grands écrivains ne se faisait
de scrupule de prendre son bien où il le ivait. Schopenhauer en a fait autant pour le
e système entier ne se prête pas à un examen osophique : la plus grande partie est du donc de la fantaisie : c'est la plus intéressante. Dpenhauer est un remarquable écrivain. Par le ange des émotions pessimistes, la crainte, la
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pitié, 9060; xûK IXeoç, et le mépris, il obtient des effets saisissants. Il convoque la sainteté, la douleur ; on entend une voix grave de prédicateur qui amène sur les bords des abîmes qui effraient la pensée, et soudain le ricanement du pessimiste qui glace d'effroi : on croit être précipité.
Voilà les qualités qu'on nepeut refuser àSchopenhauer.En ce qui concerne saphilosophie,nous ne sommes pas disposé à la louer. Les principa* les théories pessimistes seront examinéesplusloin. Nous nous bornons ici à protester contre des erreurs qui, dans la bouche du philosophe, deviennent des injures à la vérité *.
11. — M. de Hartmann n'appartient pas à l'histoire. Tout ce qu'on peut dire de lui, puisqu'il nous a conviés à contempler sa félicité au sein de "sa famille, c'est que ses malheurs ou son caractère n'expliquent pas son pessimisme. Dans de nombreuses publications, il a abordé tous les sujets, depuis l'histoire de son propre développenient jusqu'à celui de la nature, le darwinisme et la religion de l'avenir. Plus heureux que Schopenhauer, dont il balance laréputation, il a obtenu tout jeune un succès immense. La philosophie de Tlnconscient^ publiée en 1869, a remué tous les
1. Le mérite de Schopenhauer comme physicien et physiolo^ste est reconnu. A ce point de vue, il a été étudié par M. Janet, Revue des Deux-Mondes, 45 mars, 15 juin 1877.
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its en Allemagne. M. Nolen, qui l'a traduit, e la prodigieuse érudition, non moins que le \ de Tauteur. Il avait 27 ans. Celte érudition récoce a été vivement contestée, pour les îces naturelles. Quant à l'admiration des ments de son style et au succès de sa philolie, c'est un secret de plus à ajouter à ceux de onscient, dont M. de Hartmann n'a deviné in.
)us connaissons la pensée qui Ta dirigé. Un itre de l'Anthropologie de Kant : « Des idées nous avons sans en avoir conscience, » la lui jgérée. Le sujet est beau et suffirait pour per un homme. Mais M. de Hartmann ne erme pas dans la psychologie et la logique; 30ussé ses recherches dans tous les coins du de. "
)ici sa méthode. Il couvre sa table de livres de iologie, de zoologie, de sciences de toute S et les feuillette. A mesure qu'il rencontreun omène que nous ne pouvons ou ne savons )rendre, il le met sur le compte de cet inconqui il a conféré le titre d'Inconscient, li fait remuer les pattes de l'insecte ? Il n'en s conscience, et nous non plus quand nous is la main. Donc c'est l'Inconscient. — Qui epousser la queue du lézard? Nous l'igno- C'est l'Inconscient. — Qui apprend au furet
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à se défier des vipères et non des serpents qui ne sont pas venimeux? Qui forme notre corps, qui le conserve, qui le guérit? Toujours l'Inconscient, cette « anus fatidica », comme disait Varron, cette sorte de sorcière, ignorante, débile, et qui sait tout, qui peut tout. Quand nous avons lu le premier volume consacré à la Phénoménologie de rinconscient, que savons-nous de plus? Rien. Malgré l'appareil scientifique et le déploiement de chiffres faits pour en imposer, les phénomènes sont aussi obscurs : nous les attribuons comme auparavant à un auteur inconnu. Seulement, il y a une chose qui nous est connue, c'est son nom, parce que M. de Hartmann le lui a donné. 11 s'appelle l'Inconscient.
Voilà pour la Cosmologie. Plus hardi que Schopenhauer, M. de Hartmann, son disciple et son rival, qui le continue comme Aristote a continué Platon, en le contredisant autant que possible, nous offrira une Cosmogonie. Ici il n'y a plus de secrets pour lui. Ce n'est pas seulement le nom de l'Inconscient qu'il sait à fond, mais sa nature et son histoire. Pour se distinguer de son maître, qui avait fait un drame bien sombre, M. de Hartmann nous donne une tragi-comédie. Le programme du spectacle nous suffira.
L'Inconscient se divise en deux principes, la Volonté et l'Idée, qui finit par arriver à la Con-
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science. Mais, à l'origine, la Volonté n'était que le vouloir vide, t Tant que le contenu ne s'a- € joute pas au vouloir vide, la Volonté semble com- € me prendre sans cesse son élan pour réaliser un € saut qu'elle ne fait jamais... L'état du vouloir <c vide est donc une éternelle aspiration vers un « contenu qui ne peut lui être donné que par l'Idée : € c'est une souffrance absolue, un tourment sans € mélange de plaisir, même sans trêve... » L'Idée se détache du sein maternel de la Volonté et lui donne un contenu. Celle-ci goûte quelques moments de tranquillité : mais bientôt l'Idée arrive à la Conscience .
€ La Conscience exprime la stupéfaction que (( cause à la Volonté l'existence de l'Idée qu'elle € n'avait pas voulue et qui se fait pourtant sentir à (( elle... Tout à coup, au sein de cette paix que € coûte l'Inconscient avec lui-même, surgit la ma- « tière organisée dont l'action, suivant une loi né- « cessaire, provoque la réaction delà sensibilité et « impose à l'esprit étonné de l'individu une idée qui « semble tomber du ciel . .. L'étonnement delà Vo- « lonté devant cette révolte contre son autorité, la c sensation que fait l'apparition de l'Idée au sein de € l'Inconscient, voilà ce qu'est la Conscience., r »
Les agitations de la Volonté recommencent. D'ailleurs le monde qui s'est produit dans ces circonstances est pitoyable. La Conscience, qui
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sait à quoi s'en tenir sur ces défauts, profite de sa supériorité intellectuelle sur la Volonté pour la pousser, moitié de gré moitié de force, à anéantir le monde.
Les hommes seront les instruments de la libération : ils seront les sauveurs du monde en le détruisant. Un jour, ils se réuniront dans une volonté commune: se tenant par la main, faisant des efforts incroyables, ils verront le monde craquer, se fendre et disparaître, comme une fusée qui s'éteint, dans le néant, en entraînant ses libérateurs.
12. — Tels sont les systèmes des deux illustres pessimistes. La nouveautéparaîtètre leur qualité la plus remarquée. Ne consisterait-elle pas simplement à dire le contraire de ce qu'on croyait jusque-là? La vie est présentée à l'envers. On la croyait bonne. Yoyezr que de maux I
C'est la base du système. La conclusion est la Rédemption retournée. Ce n'est plus Dieu qui sauve l'homme : c'est l'homme qui sauve Dieu !
L'école pessimiste, on pourrait même dire l'église, car la mémoire de Schopenhauer est l'objet d'un culte malsain, a pris, en Allemagne, un développement considérable, que la décadence de l'HégéUanisme, au moment où s'offrait la nouvelle doctrine, est loin d'expUquer. Des discussions passionnées se sont engagées entre les pessimistes et leurs adversaires, hégéliens, socia-
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)giens, entre les pessimistes eux- [îdèlcs se sont fortifiés dans leur foi, divisions, et se sont multipliés. La ît s'être établie solidement en Alle- Bnace de se propager dans le reste
jer eut de zélés disciples qu'il appees et qu'on a nommés ses évangémmencèrent à propager la doctrine, i exécuteur testamentaire, écrivit sa 1 1862.
vante, Lindneret Frauenstàdtpublièespondance, sous ce titre : « De lui, a Mémorabilien », fit œuvre de vulgarisation dans ses it ses a Nouvel/es lettres sur la phichopen/iauer * »,
r les amena à corriger la doctrine 3ur la rendre plus acceptable, sous B l'interpréter. Ainsi le schisme se 'église. Comme THégélianisme, le it sa gaucho et sa droite, chérit sur Schopenhauer. Pour lui, jlagement que donne l'art, la con- D ridée. Eflectivement, c'est se B de prétendre trouver un peu de
é, (lés 1854, un exposé de la philosophie de
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HISTOIRE ca
paix dans la vue de Tldce, et la paix totale dans la disparition de l'Idée, obtenue par l'ascélisme. Mais ce n'est pas une contradiction qu'il cherche à éviter, car il supprime à la fois Tart et la délivrance ; il n'espère même pas l'anéantissement final.
Rien n'est plus sombre et plus décourageant que Bahmen. Lorsqu'à paru la Philosophie de l'Inconscient, il s'est élevé de toutes ses forces contre M. de Hartmann, qui se permettait de réhabiliter l'élément intellectuel. {Zur Philosophie der Geschichte.)
Au contraire, Frauenstâdt etTaubert ont adouci la doctrine : le premier trouve même que Schopenhauer n'est pas, à proprement parler, un pessimiste. Traubert joue le rôle deMélanchthon dans la nouvelle Réforme : il est accommodant, il est peut-être plus optimiste que pessimiste. Il est d'avis que le pessimisme donne du piquant à nos plaisirs et double la jouissance, en attendant qu'il nous débarrasse delà soufirance, parla délivrance finale. « Il entoure le plaisir d'un cadre noir qui fait ressortir et embellit le tableau. » {Der Pessimismus und seine Geg7ier,)
Schopenhauer a eu de nombreux disciples, Emdem, Dorguth, Ky, Asher, et combien d'autres qui combattirent le bon combat. Dès 1880, Laban dressait le catalogue de tous les ou-
vrages parus. {Die Schopenhauer-Literatur.)
M. de Hartmann a eu, outre d'innombrables admirateurs, un disciple qui en vaut beaucoup : c'est lui même, qui, sous le voile de l'anonyme, a pris sa défense : il fallait le dévouement d'un tel disciple pour soutenir toutes les attaques.
Le clergé protestant, qui avait d'abord montré de la sympathie, sans doute parce qu'il calculait que le pessimisme allait faire diversion à l'hégélianisme,etqu'il aimait moins encorel'Idée d'Hegel que l'Inconscient, était promptement revenu de sa bonne impression. Le succèsde M. de Hartmann n'était pas fait pour le rassurer.
Volkelt répondit en Hégélien : il refit le bilan des biens et des maux, en suivant du doigt les colonnes et les chiflres. {Das Unbewusste und der Pessimismus .)
Jean Huber s'est placé au même point de vue. {Der Pessimismus.)
Les socialistes, qui sont essentiellement optimistes, répondirent avec vigueur aux attaques des pessimistes. Diihring s'est surtout signalé : sa conclusion est précisément celle de Traubert : le malheur relève le goût du plaisir : ce n'est qu'un assaisonnement. {Der Werth des Lebens.) Mais il est beaucoup plus logique que Traubert, car, puisque le plaisir est doublé parla souffrance, on aurait grand tort d'anéantir une vie si agréa-
ble. Pourquoi s'arrête-t-il? Peut-être même seraitil maladroit de chercher à diminuer la souffrance. Un autre socialiste, Tautour de VHistoire du Matérialisme^ Lange, essaie une conciliation entre l'optimisme et le pessimisme : les faits poussent au pessimisme, l'optimisme relève de l'Idée. — Mais qui a raison^des faits ou deridée?lui demandet-on. — On n'en peut rien savoir : par conséquent, il faut se placer dans un juste milieu. — Il est pourtant difQcile de se placer dans un juste milieu entre deux contradictions, d'être à la fois optimiste et pessimiste.
Waihinger déclare le problème, insoluble. {Hartmann^ Dûhring und Lange.)
Le pessimisme eut aussi à essuyer les critiques de la science.
Funck Brentano crut pouvoir démontrer que les opérations mentales inconscientes sont sans effet sur les phénomènes conscients. {Psychologie,) Cette proposition ruinerait effectivement la théorie de M. de Hartmann : mais elle est bien loin de la vérité.
Ce qui a dû être sensible à celui-ci, ce sont les coups des naturalistes, de Stiebeling, Thobias, et par-dessus tout de Schmidt, dont l'ouvrage a été traduit en français : « Les Sciences naturelles et la Philosophie de V Inconscient, » La réputation d'érudition et Tautorité de M. de Hartmann en ont
ce LE PESSIMISME
été fort ébranlées : or, le crédit de sa doctrine reposait sur ses démonstrations scientiflques.
Oscar Schmidt le traite durement, nie sa compétence , l'accuse d'avoir fait une compilation dans des ouvrages sans valeur, et déclare que les sciences naturelles déclinent sa protection et même son alliance.
La science n'a pas toujours été aussi heureuse. Meyer a expliqué le pessimisme de Schopenhauer par l'état pathologique du philosophe et même de ses ascendants, procédé qu'il est permis de rie pas louer.
Enfin l'ironie aussi a été employée par Pfeiderer, qui se borne à exposer les anciens arguments optimistes, par Zeller, lequel ne prend pas au sérieux Schopenhauer et le paradoxe du pessimisme.
Fishcr a été plus loin : il a tourné en ridicule les conceptions de M. de Hartmann, et a fait uno charge bouffonne de l'Inconscient et de ses mésaventures.
Tous ces débats paraissent avoir été sans profit pour la science et même sans effet sur la propagation du pessimisme.
L. Weiss et Jurgen Bona Meyer ont eu beau s'agiter, ils n'ont pas arrêté une expansion presque fatale . La discussion faisait beaucoup de bruit, mais de l'orage il ne sortait pas d'éclair. Les
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parties s'aveuglaient en se jetant aux yeux de la poussière d'arguments, dont aucun n'était assez solide pour être remarqué.
Que vaut, par exemple, celui de Strauss, disant sérieusement que, puisque le monde est mauvais, la démonstration des pessimistes est par conséquent mauvaise, et qu'il ne faut pas les écouter!
Alors , ne pouvant arrêter le torrent, on a essayé d'expliquer son origine et sa marche, de prévoir son cours.
Au lieu de voir la cause, on n'a vu que des circonstances. On a attribué ce succès à la disposition d'esprit des Allemands que la campagne de France a mis en contact avec une civilisation plus raffinée qui leur a fait perdre leur antique vertu, comme il était arrivé aux Romains, après leurs conquêtes en Orient, ou bien on l'a expliqué par le talent de Schopenhauer, l'adresse même de M. de Hartmann, qui s'y est pris de manière à captiver l'intérêt par son œuvre, mélange habile de science et de surnaturel, decalculs et de mythes.
La doctrine ne se propage pas chez les savanis et chez les philosophes, mais chez les lettrés et même chez ceux qui ne le sont pas, circonstance qui n'est pas rassurante.
Un fait paraît certain. Deux torrents, le pessimisme et le socialisme, venant de deux sources opposées, roulent et grossissent, en Allemagne.
îs torrents n'est pas de se détruire itres, mais de joindre leurs ravages, êchera d'inonder T Allemagne?
terre, la vie de Schopenhauer par n a fait connaître le pessimisme, qui rs l'objet de l'attention des philoso- Sully l'attribue à l'état pathologique Is, développé par les' circonstances.
me.) M. Adamson a trouvé un arguit : puisque la volonté est tout le il n'y a rien hors de lui, comment )ir besoin d'une chose qui n'existe t encore observer que M. Mallock a ilivistes une réponse qui s'adresse âen aux pessimistes. {La vie : est-ce ivre ?)
) le nihilisme, en Russie, est dû aux smands, notamment aux pessimistes.
, M. Foucher de Careil paraît être le jt attiré le regard sur l'étrange figure auer, qu'il avait vu à cette célèbre de l'Hôtel d'Angleterre, qui lui a Portique ou d'Académie. Le titre de « Hegel et Schopenhauer », réunis - : noms, suffit à produire de l'émotion . Qe a fait naître depuis une quantité t d'appréciations.
B voit qu'une crise spéciale à l'Alle-
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magne, sansportée, sans avenir. {Le Pessimisme,) Bien'diflFérente est l'opinion de M. Funck-Brentano. Il l'accuse, en termes exprès, d'être le père du nihilisme, qui n'est que son premier né, auquel il donnera des frères aussi mauvais que lui^. {Les Sophistes allemands et les nihilistes russes.) L'attention, la curiosité redoublent, non sans raison. Les conférences *, la chaire elle-même^ instruisent ou préviennent le public.
Mais jusqu'ici le pessimisme n'a pas eu d'autre eflfet chez nous que d'exciter cette attention, cette curiosité. On en parle jusqu'au dégoût, mais on ne le connaît pas: c'est notre usage.
1 . M Funck-Brcniano est. sans pitié pour M. de Hartmann. 11 prétend qu*en remplaçant, dans son livre, le mot Inconscient par celui d'Abracadabra il ne perdrait rien de sa valeur et serait ftussi lumineux.
M. Franck l'avait jugé avec plus de bienveillance. (Les Philosophes modernes.)