‹ Le petit arsenal du catholique ou Traité élémentaire de controverse [microforme] (volume 2)Chapitre 29 sur 49 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Baptême aes petiis enfants. — Baptême donné par les baptistes. — Le purgatoire. — Les Macchabées, des paiens.— Prières adressées aux saints. — Les Anges connaissent ce qui se passe ici-bas — On se voit et on se connait dans l’autre monde, — Les amis de Dieu, en ce monde.

Josepx Lam: On m'a ait que, dans votre société, on ne baptisait pas les petits enfants, mais les grandes personnes seulement . Est-ce vrai, Mr le colporteur ?

LE CoLPoRTEUR: Vous avez été bien informé, mon ami. Nous ne baptisons personne avant qu'elle ait l'usage de la raison. Nous sommes d'accord, en cela, avec ces paroles de l'Evangile : “ Allez, instruisez toutes les nations, et baptisez-les (2). Ce qui signifie qu’on ne peut donner le baptème à ceux qui ne sont pas capables d’être instruits ; or, les petits enfants sont incapables d'instruction (3).

Josepx LAM1: Je vous répondrai d’abord que les baptistes sont venus trop tard pour entendre de leurs oreilles, les explications que Jésus-Christ a dû donner à ses apôtres sur la manière d'entendre ces paroles rapportées par saint Matthieu ; je vous dirai ensuite que c’est au moins téméraire de votre part, de condamner la pratique de tout l'univers chrétien, pendant plus de quinze cents ans ; je vous dirai de

(1) Voyez à l’appendice, 13. (2) Matt. ch. 28, v. 19. (3) Voyez à l’Appeudice, 14.

plus que, excepté les Baplistes et peut-être quelques petites sectes fourrées dans je ne sais quel coin obscur du globe, toutes les autres sectes suivent la pratique de l'Eglise catholique, et baptisent les petits enfants. Je vous ferai enfin remarquer que les enfants sont nécessairement compris parmi les individus qui composent les nations vers lesquelles le Divin Fondateur de l'Eglise envoyait ses apôtres, et que, par conséquent, il faut admettre deux commandements dans les paroles que vous citez.

Premier commandement : Instruisez d'abord tous ceux qui sont capables d'instruction, et ensuite baplisez-les.

Second commandement : Baptisez d'abord ceux qui ne sont pas encore capables d'instruction, parce qu'ils n’ont point la raison, et ensuite vous les instruirez, quand ils en seront capables.

Voici maintenant comment je prouve, par la bible, que telle doit être la signification de ces paroles de Jésus- Christ: “Allez, instruisez toutes les nations, et baptisez-les.”

1°“ Jésus-Christ veut que tous les Aommes soient sauvés. “et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité (1).”

Ne me dites pas que les enfants ne sont point compris dans le mot hommes, et que ce texte divin ne les regarde point, parce que je vous répondrai 1° que Jésus-Christ, qui en sait plus que les Baptistes, nous dit (2) que la femme qui a enfanté un fils, ne se souvient plus de la douleur de son enfantement, par la joie qu'elle a d’avoir mis #x homme au monde. Je vous répondrai 2’ que Moise, dont l’Esprit-Saint dirigeait la plume, a mis cette parole dans la bouche d'Eve, après son premier enfantement : “ Or, Adam “ connut Eve, sa femme, et elle conçut et enfanta Caïn, en “ disant : Je possède un homme, par la grâce de Dieu (3). J'ai donc eu raison de dire que les enfants étaient renfermés dans le mot hommes.

20 Jésus-Christ déclare, avec serment (4), 1° que personne

(1) I Tim. ch. 2, v. 4. (2) Jean, ch. 16, v. 21. (3) Genèse, ch, 4. v. 1, (4) Jean, ch. BA V. d-de

ne peut voir le royaume de Dieu, s'il ne naît de nouveau ; 2' que si quelqu'un ne renait de l'eau et du Saint-Esprit, ü ne peut entrer dans le royaume de Dieu. X est donc évident que, sans recevoir cette renaissance que donne le baptême, on ne peut aller dans le ciel.

3° Enfin Jésus-Christ déclare (1) qu'il veut que les pelits enfants viennent à lui, et que le royaume des cieux leur apparlient.

Voici maintenant quel raisonnement je bâse sur ces trois passages de la bible : Dieu veut sauver {ous les hommes, y compris les pelits enfants, puisqu'il déclare que le royaume des cieux leur appartient, ou, ce que peut-être vous comprendrez mieux, qu'ils ont droit, comme les hommes, d'obtenir le royaume des cieux : Or, personne ne peut entrer duns le royaume des cieux, sans avoir reçu le bantéme , ii faut donc baptiser les petits enfants. Donc, les petits enfants, qui meurent sans avoir été baptisés, sont exclus du ciel.

Pour être conséquents avec eux-mêmes, les bapliites ne peuvent donc baptiser ni les adultes idiots, ni les fous, ni les insensés, &ce., privant ainsi du royaume des cieux un nombre très grand de créatures humaines qui sont dans l'impossibilité de recevoir l'instruction exigée par eux avant le baptême! À ce nombre de déshérités de l'intelligence, ajoutez tous les enfants qui meurent avant l'usage de la raison, et vous vous écrirez : quelle monstruosité dans cette opinion baptiste !

Pour maintenir leur opinion, ils sont done oblisés de contredire tous les siècles chrétiens, écoulés avant leur venue en ce monde, et falsifier le sens évident de la parole de Dieu. Voilà ce que l’on sait maintenant. Mais sait-on que, pour jeter de la poudre aux yeux des catholiques simples ou ignorants, et les engager dans leur société, ils ont l'audace de leur dire, et surtout aux mères catholiques révoltées à la pensée que leurs petits enfants mourront sans baptême, ils ont l'audace de leur dire que les petits enfants, morts sans

(1) Matt. ch. 19, v. 14,

baptême, vont certainement dans le ciel, pendant que le Dieu de vérité déclare formellement qu'ils n’y entreront point ! Or, saint Paul a dit (1) : “ Mais quand même nous vous annoncerions nous-mêmes, on qu'un Ange du ciel “ vous annoncerait un évangile différent de celui que nous “vous avons annoncé, qu'il soit analhème, ” et au verset suivant : “ Si quelqu'un vous annonce un évangile différent de “ celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème ! ” Oui, qu'ils soient anathèmes tous ces faux prophètes, “ quicorrompent ‘“ la parole de Dieu ” (2) pour en faire sortir cette opinion barbare qui prive du royaume des cieux unes infinité de pauvres petites créatures, auxquelles Jésus-Christ, l'ami des petits enfants, voulaient ouvrir le ciel, et qu’ils laissent mourir sans qu’elles aient été régénérées par l'eau et par le Saint-Esprit ! !

LE CorrorTEUR : Toutes ces raisons ne sauraient me faire changer d'opinion, puisque nous ne trouvons point, dans la bible, que les apôtres aient baptisé des petits enfants.

JosePx JAMI : De simples négalions n2 prouvent rien, dit un axiome. Pour détruire les preuves que je viens de vous donner et condamner la pratique de tous les siècles écoulés avant vous, il vous faudrait citer un texte formel qui nous apprit que les apôtres ne baptisaient jamais les petits enfants. Ce texte, vous ne le trouverez point. Votre objection tombe donc d'elle-même.

Quant à moi, je puis vous fournir plusieurs textes qui, sans être formels, supposent évidemment que les apôtres baptisaient les petits enfants.

Ainsi, nous lisons dans les Actes des Apôtres (3) 1° que saint Paul bapiisa Lydie ainsi que sa famille ; 2 (4) qu’il baptisa le geôlier d'une prison, ainsi que toute sa famille (5) ; 80 i] est dit que le même St-Paul annonce la foi à Crispe et d toute sa famille, et à plusieurs autres, et qu'il les baptise. Dans la le aux Cor. (6) saint Paul nous apprend qu’il a baptisé ceua

(4) Gal. ch. 1, v. 8. (2) IT Cor. ch. 2, v. 17. (3) Ch. 16. v. 15. (4) Actes, ch. 16, v. 33. (5) Actes, ch. 18, v.8. (6) Ch. 1, v. 16.

de la famille de Stéphanas. — I] est bien difficile de supposer que dans les familles baptisées par saint Paul, il n'y avait pas des petits enfants (1).

LE COLPORTEUR, qui ne peut rien objecler à ces preuves, court dun autre sujet : Ce que nous condamnons, avec grande raison, chez les catholiques, c’est la pratique de baptiser en versant l'eau sur celui qu'ils baptisent, pendant qu’il est prouvé, par le baptème de l’Eunuque de Candace (2), qu’il faut ylonger dans l'eau ceux que l'on baptise. Telle est notre pratique.

JEAN-BAPTISTE : Ce texte ne prouve rien en votre faveur. Le voici :“ Et ils descendirent (Philippe et l’eunuque) dans l'eau, et Philippe baptisa l’eunuque. ” Mais de quelle manière fut administré ce baptême : est-ce en versant de l'eau sur l’eunuque ou en le plongeant dans l’eau ? Le texte ne le dit pas. Si vous prétendez tirer une preuve de votre manière de donner le baptême de ce qu'il est dit qu'il descendirent dans l’eau, vous vous trompez, ou bien il faut prétendre, contre le bon sens, que Philippe et l’eunuque se plongèrent tous deux dans l’eau.

Pour surabondance de preuves contre votre opinion, je vous prie de feuilleté tout le Nouveau-Testament. Allons aux Actes des Apôtres (3) : “ Ceux qui reçurent sa parole “ (de saint Pierre) furent baptisés ” et rien de plus. Philippe baptisa ceux de Samarie, et il est dit (4) :“ Ils étaient bap- “ tisés, hommes et femmes, au nom du Seigneur Jésus (5).” “ Ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur “ Jésus (6). ” “ Et (Saul) se levant, il fut baptisé. ?” — (7) Le Dune -Esprit descend sur les gentils, et Pierre “ commonde

* qu'on les baptise au nom du Seigneur Jésus (8) :” “Et après “ qu'elle (Lydie) eut été baptisée. ” Dans tous ces textes où il est fait mention du baptème, administré par les apôtres ou leurs disciples, il n'y a pas un mot qui indique Ja manière dont ils l'administraient.

@) Voir à l'Appendice, 15. (2) Actes, ch. 8, v. 38. (3) Ch. 2, v. 41. (4) Ch. 8, v.12. (5) Actes, ch. 8, v. 16. (6) Actes, ch. 9, v. 18. (7) Actes, ch. 10, v. 48, (S) Actes, ch. 16, v. 15.

124 LE PETIT ARSENAÏf,

Mr le colporteur sera peut-être bien aise de connaître ce que pensait le grand martyre de Jésus-Christ, saint Cyprien, sur la question que nous discutons. Il devait le savoir. Il vivait dans le 2" siècle. Voici ce qu'il écrivait à Magnus :

“ Le sacrement auguste, qui purifie les souillures de “ l'âme, n'agit pas à la manière du bain vulgaire qui lave “ Je corps. Il ne lui faut, pour exercer son action, ni pisci- “ ne, ni escabeau, ni aucun de ces instruments ou de ces “ parfums en usage. C’est sur l'âme qu'il opère par les “ mérites de la foi. Dans les sacrements qui donnent Ils “ vie, la munificence divine, lorsque la nécessité est pres- “ sante, supplée aux formes qui manquent, et confère, à “ ceux qui croient, l'intégrité de la grâce. Peu importe “ donc que le malade ne reçoive qu'une simple aspersion “au lieu de l'immersion, lorsqu'il est admis à la participation “ des grâces du Seigneur, puisque l’Ecriture nous parle “ ainsi par la bouche du prophète Ezéchiel. Je répandre “sur vous une eau pure, el vous serez purifiés de toutes vos souil- ‘ Lures, et je vous délivrerai de toutes vos idoles. Et ailleurs : Le “ Seigneur parla & Moïse, et lui dit : Prenez les livites du milieu “ des enfants d'Israël, et purifiez-les. Voici de quelle manière “ vous les purificrez : Vous répandrez autour d'eux, l’eau de la

“purificulion. Et encore : L'eau de l'aspersion est une purifica- “ tion. ” “ D'où j'en conclus, dit saint Cyprien, que la simple as-

“ persion équivaut à l'immersion dans le bain régénérateur.…. ?” (D'Avallon)

Je vous ai cité tous ces textes, Mr le colporteur, non pour vous prouver que le baptème, donné par émersion, était invalide (l'Eglise catholique l’a administré de cette manièr')imais pour avertir les catholiques que vous leur dites d'insiynes mensonges, quand vous les assurez que le baptême qu'ils ont reçu avec l'euu versée sur leur téle, ne vaut absolumvnt rien, qu'il n'ya qu'une seule manière de baptiser qui soit valide, et que c’est la vôtre, qui consiste à plonger dans l'eau les personnes que vous baptisez.

DU CATHOTIQUE. 125

JosePn Law, s'adressant à Jeun-Buntiste: Vous serez peut-être bien aise, mon ami, d'apprendre de quelle maniere se font rebapliser quelques Canadiens des Illinois, qui tombent entre les mains des Buptistes. Je tiens les détails suivants de plusieurs témoins oculaires.

On leur dit d'abord que leur Baptéme catholique ne vaut rien et, que s'ils movraient en cet état, ils ne verraient jamais le ciel.

JEAN-BAPTISTE : Mais, leur donne-t-on les raisons de cette singulière décision ?

JosepH LaM1: Il s’agit bien de raisons quand on a affaire à des bonnes dmes de Canadiens comme celles qui laissent l'Eglise catholique.

: est donc convenu, continue Lami, qu'on nest pas chrétien avec ce baptême catholique. Alors, il faut se faire rebaptiser : le Rév. Ministre l’a dit.

Le jour fixé, on se rend au Æankakee onu à Arama, où coule une assez large rivière. C’est ordinairement un dimanche, pour avoir plus de témoins. Aussi les curieux de nouveautés ne font pas défaut.

Madame, où mademoiselle la néophyte a mis ses plus beaux habits. Un ministre baptiste est le rebaptisant. Luiet la néophyte descendent dans l’eau, à l'instar de Philippe et de l'Eunuque. On avance suffsament dans la rivière pour avoir de l'eau jusqu'aux genoux, ou à peu près. Les deux acteurs se placent en face, mais un peu à côté l’un de l’autre. Quant le moment de la plonge est arrivé, le Rév. met un de ses pieds derrière les talons de la néophyte, puis, par un coup habilement appliqué sur son estomac, il l’étend sur le dos dans la rivière. Et puis elle est lavée depuis les pieds jusqu’à la tête. Pas moven pour le péché de trouver un petit coin du corps sec, pour s’y réfugier.— Des malins appellent cela, baptiser à la jambette, comme d’autres malins ont dit: manger de latrempette, quand on faisait la cène dans la chappelle de sainte Anne de Beaver.

On administre ce baptème assez souvent pendant l'hiver. Alors a lieu une importante observation. Si la baptisée ne fait pas de soubresaut, ne pousse aucun cri au moment de toucher l’eau froide : elle a une foi justifiante. Si c'est le contraire qui arrive, on a de grandes appréhensions qu'elle n'ait point élé régénérée par le manque de foi.

JEAN-BAPTISTE : Je ne croirais jamais que des catholiques soient assez simples pour consentir à subir une telle ignominie, après avoir été baptisés dans l'Eglise dont l’Apôtre a dit (1) qu’elle était la colonne et la buse de la vérité (2).

JosEPH LAM!1: Le fait est réel, mon ami. On leur a fait croire que le baptême, donné aux petits enfants, ne valait rieu: Voilà le mystère ! Depuis qu'ils ont quitté l'Eglise, les Canadiens ont perdu leur bon sens.

LE COLPORTEUR, qui en a suffisamment sur le chapitre du baptême, saule sur une autre branche, pour attaquer la croyance au purgatoire : N’est-il pas vrai, dit-il, que les catholiques prétendent délivrer les âmes d’une certaine place, qu'ils appellent le purgatoire, par des prières, des messes, des aumônes, des jûnes, des chapelets, &c., &c. ? Où est donc indiquée, dans la bible, cette place qu'ils appellent le purgatoire ?

JEAN-BAPTISTE : Vous ne l'avez jamais trouvée ?— je vais donc vous la montrer. Ouvrons d’abord le 24 Livre des Macchabées (3).

LE CoLPORTEUR : Je ne veux pas d’un texte tiré de ce livre, parce que les Macchabées ne sont pas reçus par nos ministres, comme livres inpirés.

JEAN-BAPTISTE : Je pourrais vous demander de me prouver pourquoi les protestants, qui ne sont apparus qu’hier, rejettent, comme non inspirés, des livres que toute l'antiquité chrétienne a reçus et vénérés comme contenant la parole de Dieu (4). Je pourrais vous demander encore pourquoi vous rejetez l'Autorité de l'Eglise catholique, dont saint Augustin a dit : je ne croirais pas méme à l'Evangile, si l'auto-

@) I Tim. ch. 8, v. 15. (2) Voir à l'Appendice, 16. (23) Ch. 12, v. 43. (4) Voyez le livre intitulé : ‘La bible mutilée par les protestants, et les preuves sans répliques de leur canonicité,

rilé de l'Eglise ne m'y amenait, pour admettre l'autorité de la Synagogue qui n'a certainement rien à faire en ce qui 1egarde les livres que les chrétiens doivent recevoir comme inspirés : mais je veux vous exempter de ce travail qui serait plus que pénible pour vous. Je ne prétends donc considérer ces livres que cornme rendant témoignage de la foi du peupie de Dieu, que Jésus-Christ n’a point condamnée. Sous ce rapport, je dis que Judas Macchabée envoya à Jérusalem douze mille dragmes d'argent pour offrir un sacrifice pour le repos des âmes de ceux qui étaient morts. L'écrivain ajoute : “ C’est donc une sainte et salutaire pensée de “ prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs pé- “ chés (1). ”

St-Augustin, dans le livre : du soin des morts, chapitre 2, cite cet endroit du livre des Macchabées, comme faisant autorité, en faveur de la prière pour les défunts. Voici ces paroles : “ Nous lisons dans le livre des Macchaibées qu'on “offrit un sacrifice pour les morts. Mais, quand même on “ne lirait point ce témoignage dans les anciennes écritures, “ nous avons pour nous la grande autorité de l'Eglise uni- “ verselle qui, dans les prières que le prêtre fait à l'autel, “ Jui dit de prier pour les morts. ”

Voilà le témoignage de tout un peuple, et c’est le peuple de Dieu ! Il fait profession publique de croire que les prières des vivants sont utiles aux morts, et ont l'effet de les délivrer de leurs péchés. Ni cette croyance des Juifs eût été éronée, Jésus-Christ l’eut certainement condamnée : cepondant il ne l’a pas fait. D'où je conclus que la croyance au purgatoire date de bien loin, et n'est pas une invention des prêtres catholiques.

JosepH LaMt : À propos du livre des Macchabées, je me permettrai de vous raconter un fait qui Jette une grande lumière sur la croyance des peuples de l'antiquité.

Il n'y a pas encore bien longtemps, un curé, près de Québec, apprend qu'un Rév. colporteur cherchait à faire

(1) 11 Macch. ch. 12, v. 48.

voir des éloiles en plein midi, à un de ses paroissiens. Aussitôt le curé se rend chez ce paroissien, Mr le colporteur y était installé. La conversation s'engage sur le purgatoire. Le curé cite l'autorité du livre des Mucchabées, comme rendant témoignage de la croyance de tout un peuple en faveur du purgatoire et de la prière pour les morts. Alors Mr le colporteur se redressant de toute sa grandeur, lui dit qu'il rejette cette autorité.— Et pourquoi, lui demanda le curé ? —Ces Macchabées étaient des païens, répondit le brave colporteur. C'était bien la peine de descendre de Montréal pour apprendre, au district de Québec, cette ineffable simplicité, ajouta Joseph Lami.

JEAN-BAPTISTE : Nous allons consulter le Nouveau- Testament.

Le CoLPORTEUR : J'accepte l'autorité du Nouveau- Testament. Pour vous épargner des recherches inutiles, je dois vous déclarer que vous n'y trouverez rien qui indique votre Purgatoire.

JEAN-BAPTISTE : Je ne suis pas accoutumé à croire les colporteurs sur parole; je veux m'assurer si le Nouveau- Testament n'indique pas le purgatoire. Avant de faire cet examen, posons certains principes qui serviront à nous entendre.

Premier principe. Rien de souillé ne peut entrer dans le ciel, la demeure du Dieu trois fois saint; car dit saint Jean (1). “ I n’y entrera (dans la céleste Jérusalem) rien de “ souillé, ni aucun de ceux qui commettent l’abomination “ ou le mensonge, mais seulement ceux qui sont écrits dans “le livre de vie de l'agneau. ” “ Or, je vous déclare, dit “ Jésus-Christ (2), qu'au jour du jugement, les hommes “ rendront compte de toute parole inutile qu'ils auront “ dite. ”

Suivantces divines paroles, il est donc certain qu'une âme qui part de ce monde avec une seule souillure, tut-æ

@) Ap. ch. 21, v. 27. (2) Matt. ch. 12, v. 36.

même une parole inutile, qui est certes une faute bien légère, ne peut entrer dans le ciel, sans en être purifiée.

Second principe. Dans l’autre vie, chacun sera recompensé ou puni selon ses œuvres, et cela avec une souveraine équité; Car, Jésus-Christ nous dit encore, en saint Matthieu (1), que “ le Fils de l’homme doit venir dans la gloire “ de son Père avec ses anges, et alors il rendra à chacun “ selon ses œuvres.” Et ailleurs : “ On demandera beau- “ coup à celui à qui on aura donné beaucoup ; et on fera “rendre un plus grand compte à celui à qui on aura confié “ de plus grandes choses (2). Et j'entendis une voix du ciel, “qui me dit: Ecrivez: Heureux les morts qui meurent “ dans le Seigneur. Dès maintenant, dit l'Eprist, ils se “ reposeront de leurs travaux : car leurs œuvres les suivent (3).”

Il est donc évident que la bible nous enseigne que Dieu punira légèrement les fautes qui sont légères, et sévèrement les fautes graves. Par conséquent il ne punira pas une parole inutile, une légère souillure, de la même manière qu’un meurtre, un adultère, un parjure et que tous les crimes que saint Paul (4) déclare devoir exclure du royaume des cieux ceux qui les auront commis.

Troisième principe. Les âmes de ceux qui seront morts dans quelqu'un des crimes, que saint Paul a nommés dans sa lre épitre aux Corinthiens, tomberont dans l'enfer, d'où elles ne pourront jamais sortir, car dit saint Paul (5) : “ Ceux “ qui n'obéissent point à l'Evangile de notre Seigneur “ Jésus-Christ, souffriront la peine d’une éfernelle damnation, “ étant confondus par la face du Seigneur, et par la gloire “de sa puissance.” Et ces autres: “ Il vaut mieux pour “vous que n'ayant qu'un pied, vous entriez dans la vie “ éternelle, que d’en avoir deux, et d’être précipité dans * l'enfer, dans ce feu qui ne peut s’éteindre, où le ver qui les “ronge ne meurt point, et où le feu qui les brûle ne s'éteint ‘ jamais (6), ” (de méme aux versets 45 et 47). Après la sen-

@) Ch. 16, v. 27. (2) Luc, ch. 12, v. 48. (3) Apec. ch. 14, v. 18. (4) I Cor. ch. 6, v. 9-10. (5) 11 Thess, ch. 1, v. 8-9. (6) Marc, ch. 9, v. 43.

tence du jugement dernier, saint Matthieu (1) nous dit : “ Et alors ceux-ci (/es damnés) iront dans le supplice éternel, ‘Cet les justes dans /a vie éternelle. ”

De ces textes et de beaucoup d'autres, que j'aurais pu citer, on doit conclure qu'une âme, une fois tombée dans l'enfer, à cause de ses crimes, n’en pourra jamais sortir. Sa perte est consommée et elle est éternelle.

Admettez-vous ces trois principes, di Jean-Baptiste, en s'adressant au colporteur.

LE CoLPoRTEUR: Je les admets d'autant plus volontiers que ce sont mes propres principes.

JEAN-BAPTISTE : Nous voilà d'accord pour commencer notre discussion sur la place de l’autre monde, que les catholiques appellent purgatoire, et je souhaite que nous le soyons également à la fin... Commençons.

“ C'est pourquoi Dieu l’a élevé (Jésus-Christ) pardes- “ sus toutes choses, et lui a donné un Nom qui est au- “ dessus de tout nom : afin qu’au Nom de Jésus, tout genou “ fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (2). ”

Voilà bien clairement désignées trois différentes places où le Nom de Jésus est vénéré et adoré avec un profond respect. Je remarque, dans ce texte, le mot enfers ; au pluriel, tel qu'il est au symbole des apôtres, ce qui indique une autre place que l'enfer des damnés. À part de la terre et du ciel, il y a donc, dans l’autre monde, une place qui est différente de l'enfer et où des âmes vénèrent le saint Nom de Jésus. Cette place, les catholiques l’appellent purgaloire.

L'apôtre St-Pierre (3) va nous désigner la même place par ces paroles : “ Puisque Jésus-Christ même à souffert “une fois la mort pour nos péchés, le juste pour les injus- “tes; afin qu'il put nous offrir à Dieu, étant mort en sa “ chair, mais étant ressuscité par l'Esprit : par lequel aussi “4 alla précher aux esprits qui étaient retenus en prison : qui,

() Ch. 25. v. 46. (2) Phil. ch. 2. v. 9-10. Tous les commentateurs entendent, par ce mot, le purgatoire et l'enfer. (3) I, ch. 3, v. 18-19.

“autrefois, avaient été incrédules lorsqu'au temps de Noë, “ils s'attendaient à la patience et à la bonté di: Dieu, “ pendant qu'on fabriquait l'arche. ”

Or, cette prison ne peut être le ciel, puisque c'est le stjour de la souveraine félicité. Elle ne peut être l'enfer, séjour de l’éternelle damnation, où ne pouvait aller prêcher Jésus-Christ, puisque c'eût été en pure perte. Cette place, qui n'est ni le ciel, ni l'enfer, les catholiques l’appellent le purgaloire.

Le prophète Zacharie va encore nous désigner cette place. Il s'adresse au Rédempteur des hommes (1) : “ C’est vous “ aussi qui, par le sang de votre alliance, avez fait sortir les “ captifs du lac qui était sans eau. ”

Ce lac sans eau ne peut être l'enfer, puisque les captifs qui y sont renfermés, les damnés, n’en peuvent sortir. Ce ne peut être le ciel, séjour du bonheur éternel, où l'âme est rassasiée de biens (2). Ici encore, il est fait mention d'une autre place qui n’est ni l'enfer, ni le ciel. Cette troisième place, les catholiques l’appellent purgatoire.

LE COLPORTEUR : Je ne vois rien, dans ces textes, qui me fasse voir votre purgaloire.

JEAN-BAPTISTE : Il y a des yeux qui ne voient pas sans lunettes, Mr le colporteur. Vous êtes de ce nombre, j: pense. Je vais essayer de vous en fournir une paire. Veuillez ne pas perdre pazience : Vous allez lire, vous-même. (3).

Le colporteur lit : “Car personne ne peut poser d'autre fonde- “ ment que celui qui a été posé ; et ce fondement, c'est Jésus- “ Christ. Si l’on élève sur ce fondement un édifice d'or, “ d'argent, de pierres précieuses, de bois, de foin, de paille ; “ l'ouvrage de chacun paraîtra enfin, et le jour du seigneur “ fera voir quel il est: parce que ce jour sera manifesté “ par le feu, et que le feu mettra à l'épreuve l'ouvrage de “ chacun, si l'ouvrage de quelqu'un qui aura bâti sur ce “ fondement, demeure sans être brûlé, il en recevra la rt- “ compense. Si au contraire, l'ouvrage de quelqu'un est

(1) Ch. 9,v.1l. (2) Ps. 16, v. 15. (3) I Cor. ch. 3, v. 11-12-19-14-15,

“ brulé, il en souffrira la perte : #/ ne laissera pas néanmoins “ d'être sauvé, mais comme en passant par le feu (1).

JEAN-BAPTISTE : Eh ! bien, Mr le colporteur, commencezvous à voir un peu mieux ? Ce texte a à peine besoin d’explications, tant il est formel en faveur du purgatoire. Il vous montre évidemment que quoique les œuvres d’un homme aient été bonnes, et appuyées sur l'uniaue fondement du salut, il s'y est cependant glissé beaucoup d’imperfections figurées par le foin, le bois et la paille, qui ont souillé l'âme et offenséles yeux de celui qui sonde les cœurs et les reins (2). Naint Paul nous apprend qu'au jour du jugement cet homme sera cependant sauvé, après que le feu aura fait disparaitre toutes ces imperfections. Or, si cet homme avait besoin d'être purifié, il n'a pu l'être dans le ciel, où rien de souillé ne peut entrer : [n'a pu être purifié dans l'enfer où ü n'y a pas de rédemplion et d'où on ne peut sortir. Outre le ciel et l'enfer, il existe done, dans l’autre vie, une froisieme place, où les âmes souillées d'imperfections, de paroles inutiles, de légers péchés enfin, sont purifiées, comme en passant par le feu, et ensuite sauvées. Or, cette place où les âmes, coupables d'imperfections, se purifient avant d'entrer dans le ciel, les catholiques sont convenus de la désigner par le mot : purgaloire. Ce mot est assez bien inventé, n'est-ce pas, Mr le colporteur ?

LE COLPORTEUR : Ce passage me frappe singulièrement.

JEAN-BAPTISTE : Les lunettes que je vous ai données, vont faire à vos veux, je pense.

Veuillez maintenant nous lire les verse/s 25 et 26 du 5e chap. de saint Matthieu.

Le colporteur lit posément : “ Accordez-vous au plus tôt “avec votre adversaire, pendant que vous êtes en chetnin “ avec lui : de peur que votre adversaire ne vous livre au “ juge, et que le juge ne vous livre au ministre de la jus- “ tice, et que vous ne soyez mis en prison. Je vous dis en

(4) Voyez à l'Appendice, 17. (2) Ps. 7, v. 10.

DU CATHOTIQUE. 133

“vérité que vous ne sorlirez point de là, que vous i'ayez payé “€ jusqu’à la dernière obole. ”

JEAN-BAPTISTE : Ce texte nous parle encore d’une prison de l’autre vie où l’on est détenu jusqu'à ce qu'on ait payé jusqu'à la dernière obole. Voici le raisonnement que me fournit ce texte. Cette place de l’autre vie, où l’on a quelque chose à payer, ne peut être le ciel, puisque ceux qui l’habitent n’ont aucune souillure. Cette prison ne peut être l'enfer, qui est le séjour d'un éternel malheur, d'où l’on ne peut jamais sortir, car l’on ne saurait payer ce que l’on doit à la justice divine dans le séjour de la malédiction.

Il y a donc,dans l’autre vie, une place où l’on peut satisfaire à la justice divine, pour des fautes légères qui excluent du ciel, mais qui ne méritent point une punition éternelle. Il y a donc certaines dettes que l’on peut payer dans l’autre vie, et le lieu où l'on paie ces dettes, nous l’appelons purgutoire. Le dogme du purgatoire est donc clairement désigné dans la bible. Les catholiques sont donc, encore ici, d'accord avec les enseignements de la bible, et les protestants, qui rejettent cette croyance, contredisent donc la parole de Dieu écrite,

Au reste, Jésus-Christ nous donne clairement à entendre qu'il y a certaines fautes qui seront pardonnées dans l’autre vie, lorsqu'il nous dit (1). “ Et quiconque aura parlé contre “le Fils de l'Homme, il lui sera remis ; mais si quelqu'un a “ parlé contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni en ce “ siècle, ni duns le siècle « venir. ”?

Je vous pris de remarquer que saint Isidore (2) fait cette observation srr ce texte : “ Ni l'Eglise catholique ne croyait “pas que les défunts peuvent obtenir le pardon de certains “ péchés, elle n'offrivait pas à Dieu, pour leurs âmes, soit “ des prières, soit le sacrifice de la messe. ”

Maintenant, permettez-moi, M' le volporteur, de vous rappeler ce texte, déjà cité: % Or, je vous déclare, dit “ Jésus-Christ, qu'au jour du jugement, les homines ren-

(1) Matt. ch. 12, v. 32. (2) Lib. 1, de Divinis off,

“ dront compte de foute parole inutile qu’ils auront dite. ” Où placerez-vous donc ces âmes courageuses et fidèles qui, ayant vaincu la chair, le monde et l'enfer, laissent cette vie n'étant coupables que de paroles ou de fautes échappées à la fragilité humaine ?

LE COLPORTEUR, indigné au'on lui ait montré la vérité qui condamne une de ses erreurs : Ce n’est pas mon affaire de donner une place à ces âmes ; c’est l'affaire de Dieu “ qui rendra à chacun selon ses œuvres, ” comme nous l’apprend saint Paul, dans l’Epitre aux Romains (1).

JEAN-BAPTISTE : C’est bien répondre, en vérité ! Ne pouvant nier que /e purgaltoire ne soit clairement désigné dans les textes que je vous ai cités; sachant bien que Jésus- Christ, qui a condamné les fausses traditions des Juifs, n'a point dit un mot de blàäme contre la pratique qu'ils avaient de prier pour les âmes des défunts, ce qui suppose évidemment le puragtoire ; vous trouvant inévitablement conduit par les conséquences de votre erreur à condamner à l'enfer des âmes souillées de fautes infiniment légères et auxquelles un juge souverainement équitable ne peut infliger un aussi épouvantable châtiment ; n'ayant pas assez de bonne foi et de conscience pour avouer qu'on vous a trompé, et que vous cherchez à tromper les catholiques en les assurant qu'il n’y a point de purgaloire : Vous me répondez que cest l'affaire de Dieu de voir Si y a, ou S'il n'y a point de purgatoire !! Voici donc le sens évident de la réponse que vous m'avez faites : je suis protestant et, comme tel, je »e veux pas croire au purgaloire, où à une certaine place où l’on se purifie, comme en passant pur le feu, de certaines fautes qui ne sont pas du nombre des péchés que saint Paul déclare devoir exclure du royaume de Dieu ; comme protestant, je je sais ou je dois savoir que des fautes légères, des paroles inutiles, empêchent les âmes d'entrer dans le ciel, si elles laissent ce monde avec de semblables souillures : le bon sens chrétien me dit donc clairement qu'il faut admettre une

(1) Ch: 2, v. 6.

autre place qui n’est ni le ciel, ni l'enfer ; je ne l’avouerai cependant pas. On me prouve que cette place existe dans l'autre vie ; on me cite un grand nombre de textes d'où l'on doit nécessairement conclure qu'elle existe. Me voilà donc obligé ou de nier la bible et la croyance de tous Jes siècles chrétiens avant Luther, ou de déraisonner. Mais je veux rester protestant et, en cette qualité, je dois dire que le purgatoire est une fable inventée par les papes. Je déclare donc hardiment qu'il n'y a point de purgatoire.

Bravo pour Mr le colporteur, s’écria Joseph Lami ! Il avait bien raison de renvoyer à Dieu le trouble de décider s’il y avait ou s’il n’y avait ps de purgatoire. S'il eût pu gagner ce point, il se serait épargné une promenade dans la lune où le voyage n’eût pas été heureux pour sa bonne foi protestante (1).

LE COLPORTEUR fit une grimace à cette repartie de Joseph Lami, et ce fut toute sa réponse. Voyant donc que, sur la question du purgaloire, il ne pouvait pas plus en imposer à son adversaire que sur celles déjà discutées, il eût recours au grand stratagème des colporteurs, qui est d’imiter les oiseaux qui sautent de branche en branche. Il sauta donc sur un autre sujet, et, pour se consoler un peu, i se mit à ridiculiser la simplicité des catholiques qui adressent des prières aux saints du paradis : Peut-on croire, dit-il, que des hommes soient assez simples pour prétendre se faire entendre des saints qui sont siloin? Les saints peuvent-ils savoir ce qui se passe sur la terre ? qjouta-t-il d'un air de suffisance impayable.

JEAN-BAPTISTE, avec calme : Je vous pardonne bien volontiers vos moqueries, parce que je les regarde comme une petite consolation dont vous devez avoir besoin, ce soir. Je dois cependant vous dire qu'il est très vrai que les catholiques ont, comme vous le dites, la simplicité de croire que les saints du paradis ont connaissance de ce qui se passe sur la terre, et qu'ils entendent les prières qui leur sont adressées de cette vallée de larmes,

(1) Voyez à l’Appendice, 18.

136 LE PETIT ARSENAÏ

Vous voudrez bien permettre à mon ami de vous lire le texte suivant (1).

JOSEPH LaMi lit posément : “Je vous dis qu'il y aura ‘aussi plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui “ fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui “ n'ont pas besoin de pénitence. ”

JEAN-BAPTISTE : Pourriez-vous m'expliquer, Mr le colporteur, comment les habitants du ciel pourraient se réjouir de la pénitence qu'un pécheur fait en ce monde, s'ils n’avaient pas connaissance de ce qui se passe sur la terre ? Remarquez, s’il vous plait, que l'Evangéliste dit qu'il y aura de la joie dans le ciel, pour nous faire entendre qu’il est ici question, on des anges, mais bien réellement des saints, puisque ces âmes bienheureuses n’y étaient pas encore quand Jésus-Christ nous révélait cette consolante vérité.

Veuillez maintenant nous lire le verset 10° du même chapitre, où il est parlé de la joie qu'éprouvent les anges.

Joseph Lami lit : “ De même, vous dis-je, c’est une joie par- “ mi les anges de Dieu, lorsqu'un seul pécheur fait péni- “ tence. ”

JEAN-BAPTISTE : Nous voilà bien et dûment informés que les anges et les saints du ciel ont connaissance de la péuitence que fait un pécheur en ce monde.

LE COLPORTEUR, ne pouvant nier ce témoignage, s'écrie : Mais comment peut-on voir de si loin !!

JEAN-BAPTISTE : Vous êtes, je crois, du nombre de ces incrédules qui disaient : comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger (2) !! Vous devez comprendre que ce n'est pas mon affaire de vous expliquer comment les anges et les saints peuvent voir, du ciel, ce qui se passe sur la terre. Quant à moi, le témoignage de Jésus-Christ me suffit pour croire que réellement les habitants du ciel ont connaissance de ce qui se passe en ce monde, au moins, en ce qui regarde le salut des hommes.

Je puis encore vous prouver, par la sainte bible, que les

(1) Luc, eh. 15, v. 7. (2) Jean, ch. 6, v. 568,

âmes, sorties de leurs maisons terrestres (1), non seulement se voient, mais encore conversent ensemble à une immense distance...Savez-vous l’histoire ou la parabole évangélique du riche et de Lazare ?

LE COLPORTEUR : Pourquoi ne la saurais-je point ?

JEAN-BAPTISTE : Mon ami va nous la lire. Elle pourra jeter quelque lumiére sur le sujet qui nous occupe. S'adressant à Joseph Lami : Commencez-en la lecture au 22e verset du chap. 16° de saint Luc.

Joseph Lami: “ Or, il arriva que ce pauvre (Lazare) “ mourut, et fut transporté par les anges dans le sein d’Abra- “ham. Le riche mourut aussi, et eût l’enfer pour sépulcre. “ Et lorsqu'il était dans les tourments, il leva les yeux en “ haut, et vif de loin Abraham et Lazare dans son sein, et “ s’écriant, il dit ces paroles : Père Abraham, ayez pitié “ de moi, et envoyez-moi Lazare, afin qu'il trempe le bout “ de son doigt dans l’eau pour me rafraichir la langue, “parce que je souffre d’extrêmes tourments dans cette “ flamme. Mais Abraham lui répondit : Mon fils, sou- “ venez-vous que vous avez reçu vos biens dans votre vie, “et que Lazare n'y a eu que des maux ; c’est pourquoi il “est maintenant dans la consolation, et vous dans les tour- “ments. De plus, il y a pour jamais un grand abime entre “ nous et vous ; de sorte que ceux qui voudraient passer “d'ici vers vous ne le peuvent, comme on ne peut passer “jci du lieu où vous êtes. Le riche lui dit : Je vous “ supplie donc, père Abraham, de l'envoyer dans la maison “ de mon père, où j'ai cinq frères, afin qu’il leur atteste ces “ choses, de peur qu'ils ne viennent aussi eux-mêmes dans “ce lieu de tourments. Abraham lui repartit : ils ont “ Moïse et les prophètes : qu'ils les écoutent (2). ”

LE CoLroRTEUR : Que prétendez-vous prouver par cette histoire ?

JEAN-BAPTISTE : Je prétends prouver ce dont vous venez de vous moquer, savoir : 1° qu'on se voit de bien loin, dans

(1) II Cor. ch. 6, v.1. (2) Voyez à l’Appendice, 19.

l'autre vie ; 2 que, malgré l'espace d'un grand abîme, on peut encore se voir ; 3° que non seulement on se voit, mais encore qu'on peut se faire entendre et converser ; 4° que même les damnés jouissent du privilège de voir les saints dans le séjour du bonneur, comme le riche voit Lazare dans le sein d’ Abraham ; 5° que, en outre, on se connait ; 6° enfin que les saints connaissent ce qui s’est passé sur la terre, après leur mort, puisqu'Abraham, qui avait vécu avant Moïse et les prophètes, renvoie les frères du riche aux écrits qu'ils nous ont laissés.

Vous voyez maintenant, Mr le colporteur, que les catholiques n'ont pas raison de se troubler quand ils entendent des hommes, comme vous, se moquer d'eux, parce qu'ils croient que les âmes ont la vue assez longues pour voir ce qui se passe ici-bas. Le seul sentiment qu'ils ont alors, c’est celui d'une grande pitié pour l'incroyable ignorance de ces messieurs.

Je puis encore vous prouver, reprit Jean-Baptiste, par d’autres textes de votre bible tronquée que, de la hauteur du ciel, on voit ce qui se passe sur la terre, et même, qu’on se parle. Lisons le 17° verset du chap. 21° de la Genèse. “ Or, ‘“ Dieu écouta la voix de l’enfant, et un ange de Dieu appela “ Agar du ciel et lui dit: Agar, que faites-vous là ? Ne “ craignez point ; car Dieu a écouté la voix de l'enfant du “ Jieu où il est. ”

Voilà bien, reprit Jean-Baptiste, un ange qui, du haut du cie], parle à une personne de ce monde. On communique donc du ciel avec la terre, et on s'occupe en haut, parmi les anges de Dieu, de ce qui se passe ici-bas.

Vous pourriez peut-être aussi, Mr le colporieur, trouver dans le texte que je viens de citer, la solution d’un doute que vous m'avez communiqué, il y a un moment. Il y est dit que Dieu entendit la voix d'Ismakl, et chargea un ange de parler à sa mère, Agar. Saint Paul va vous donner la clef de cette conduite de la Providence. “ Tous les anges ne sont-ils pas des esprits qui tiennent lieu de serviteurs et

DÜ CATHOLIQUÉ. 139

de ministres, étant envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut (1). ” D'où il faut conclure que Dieu, qui n'a besoin du secours de qui que ce soit (2), se sert cependant de ses anges pour en faire des messagers entre le ciel et la terre. Ce monde est donc en relation avec l’autre par le moyen de créatures qui sont comme des intermédiaires entre Dieu et les hommes. Supposant donc (ce que je n'admets point) que les saints du ciel ne pussent communiquer directement avec les hommes, ils le pourraient certainement par le ministère des unges.

JosEPpH LaMt : Vous avez omis un texte qui me semble encore beaucoup plus fort que ceux que vous avez cités ; le voici : “ Mais dans l'instant l'ange du Seigneur lui cria “ du ciel: Abraham, Abraham ! Il lui répondit : me “ voici. ” Ici, ont voit Abraham entendre la voix d’un ange et lui répondre, quoique l’un soit dans le ciel et l’autre sur laterre. Je puis donc conclure, à mon tour, dit Joseph Lam, que les hommes ont communication avec d’autres créatures qui sont au ciel. Ainsi les catholiques, qui croient à ces communications, ne sont pas aussi simples que le disait Mr le colporteur.

LE CoLporTEUR: Vous ne me parlez que des anges qui voient ce qui se passe ici-bas, et ce sont bien des saints dont il est question.

JEAN-BAPTISTE : Un peu de patience, et je vais vous satisfaire. D'abord Jésus-Christ nous dit en saint Matthieu (3) “ que les saints seront, dans le ciel, comme les anges de Dieu ” Ce que l’on dit des anges, on peut donc également le dire des saints. Vous avez, en second lieu, dans l’histoire du riche et de Lazare, la preuve qu'’Abraham connaissait ce qui s'était passé sur la terre. Voici, en troisième lieu, une preuve que les saints, vivant en ce monde de ténèbres et d’ignorance, ont connaissance d'évènements arrivés à des distances très éloignées de l'endroit

(2) Héb. ch. 1, v. 14. (2) Actes, ch. 17, v. 25. (3) Ch. 22, v. 80,

140 LE PETIT ARSENAÏ,

où ils demeuraïent. Vous allez voir qu'ils pénètrent les intentions et voient, comme sans voile, les actions faites en secret. D'où, à plus forte raison, je puis bien conclure que, dépouillés de leur enveloppe charnelle, ils doivent et mieux voir et mieux connaitre. Je vais vous citer des exemples.

1° Au moment d'être lapidé par les Juifs, saint Etienne “ levant les yeux au ciel, vit la gloire de Dieu, et Jésus “ qui était debout à la droite de Dieu ; et il dit: Je vois “les cieux ouverts, et le Fils de l'Homme qui est debout à “la droite de Dieu (1). ”

2 Tous savent que les prophètes voyaient et annonçcaient à la terre les évènements fuiurs et toutes les circonstances qui devaient les accompagner.

8° Saint Jean, dans son Apocalypse, décrit avec un merveilleux détail l’histoire de l'Eglise jusqu’à la fin des temps.

4° Les amis de Dieu, en ce monde, savent ce qui s'est passé hors de leur présence. Aïnsi, dans le 4° livre des Rois (2), Giézi, serviteur du prophète Elisée, reçoit de Naaman deux talents d'argent et deux habits, hors la présence de son Maître. Giézi cache, avec soin, son vol dans sa maison. Lorsque, le soir, il vient se présenter devant Elisée, le prophète lui apprend que son cœur était présent avec lui, et qu’il connaît tout ce qu'il a fait. Pour le punir de son avarice et de sa duplicité, il lui lègue la lèpre de Naaman.

5° Nous voyons, dans Daniel (3) que Nabuchodonosor avait eu une vision. Ilraconte ce qu’il avait vu à ses devins et aux savants de son royaume, mais aucun d'eux ne peuten donner l'explication. Daniel, l'ami de Dieu, est demandé par le roi. Ce saint homme fait connaître au roi ce qu'il avait vu et lui en donne l'explication.

6’ Nous voyons encore (4) que Ananieet Saphire vendent un fonds de terre ; gardent une partie du prix de cette vente et apportent le reste à saint Pierre, lui assurant que c’est le prix total du fonds qu'ils ont vendu. Mais saint Pierre, éclairé

(1) Actes, ch. 7, v. 655. (2) Ch. 6, v. 86. (8) Ch.2. (4) Actes, ch, 5,

d'une lumière céleste, connait et déclare leur tromperie.

7: Nous voyons enfin (1) que le roi de Syrie demande à ses serviteurs quel est celui d’entre eux qui a découvert tous ses secrets au roi d'Israël: L'un de ses ofliciers lui répond: “ Ce n’est point qu’on vous trahisse, à * roi, mon Seigneur, mais c’est le prophète Elisée, qui est ‘en Israël, qui découvre au roi d'Israël tout ce que vous “ dites en secret dans votre chambre. ”

À la vue de tous ces témoignages, vous serez forcé, Mr le colporteur, d’être assez équitable pour accorder aux saints du ciel ce que Dieu accorde quelquefois aux saints de ce monde. Bien plus, vous ne pousserez pas l'injustice jusqu'à refuser aux habitants de la céleste Jérusalem une clairvoyance dont jouissent les mauvais anges.

Or, nous voyons, 1° dans le livre de Job (2), que le démon sait, en grande partie du moins, ce qui se passe sur la terre. 2° dans l’Apocalypse (3), que le démon, qui accusait les hommes jour et nuit, devant le trône de Dieu, a été précipité dans l’abime, Comment les eût-il accusés s’il n'avait pas eu connaissance de ce qu'ils faisaient ? 3° Nous voyons en saint Matthieu (4) que le diable avait connu le jeûne de Jésus-Christ et qu'il s’'approcha de lui pour le tenter, dès que le Sauveur eût terminé son jeûne. 4° Enfin, nous lisons en saint Matthieu (5) que les démons connaissaient que Jésus-Christ éfait le Fils de Dieu.

Je pense donc, Mr le colporteur, que vous ne ferez pas un grand acte de générosité en accordant aux amis de Dieu, dans le ciel, une connaissance que la bible accorde aux mauvais génies de l'enfer. Je vous prie donc de méditer ce remarquable verset du prophète David (6). “ Car la source de la ‘vie est dans vous (Seigneur) et nous verrons la lumière dans ‘votre lumière même. ” Ce texte ne veut-il pas dire que, par leur union avec Dieu, dans le ciel, les saints verront ce que Dieu voit, de même qu'ils le connaîtront comme ils en seront

rm

() 1V Rois, ch. 6, v. 11-12. (2) Ch.2. (3) Ch.12, v. 10. (4) Ch. 4, (5) Ch. 8, v. 29. (6) Ps. 35, v, 10.

connus (1) et qu'ils seront semblables à Jésus-Christ, parce qu'ils le verront tel qu'il est (2). Peut-il paraître étonnant, après cela, qu'ils nous connaissent et qu'ils aient la connaissance de ce qui se passe en ce monde !

Je crois devoir faire observer ici qu’il règne une union parfaite entre tous les membres de l'Eglise, qui ne font qu'un seul corps avec Jésus-Christ leur chef, selon ces paroles de saint Paul (3). “ I] l’a (Jésus-Christ) donné pour chefà toute “ l'Eglise. ” Celle qui triomphe dans le ciel, celle qui combat sur la terre, celle qui souffre dans le purgatoire, ne forment ensemble qu’une Eglise, dont l’état est différent, mais dont le corps est le même. Or, cette union exige néces-: sairement que les membres s'intéressent les uns aux autres et s’entraident réciproquement. La charité étant parfaite dans le ciel, et la charité faisant un devoir “ de nous aimer “ les uns les autres (4). ”” Peut-on même supposer que les saints qui règnent avec Jésus-Christ, dont /es frères (5) sont en ce monde, ne s'intéressent pas au salut de ces frères dont ils connaissent les besoins ?

Aux témoignages de la sainte Ecriture, que je viens de citer pour prouver que les saints ont connaissance de ce qui se passe en ce monde, j'ajouterai le passage suivant de saint Augustin, dans son livre du soin des morts. Nous allons voir la multitude des moyens par lesquels les morts peuvent être instruits de ce qui se passe ici-bas.

“Il faut donc avouer que les morts ignorent ce qui se pas- “ se ici-bas, mais pour le moment même où cela se passe, et “ qu'’ensuite ils peuvent l’apprendre de ceux qui, mourant ‘ à leur tour s’en vont les rejoindre : non pas toutefois de “ manière à apprendre d'eux tout ce qui se passe parmi “ nous, mais simplement les choses qu’il est permis à ceux- “ ci de leur rapporter, et qu'il leur importe à eux-mêmes “ de connaître. Ils peuvent aussi en recevoir quelque con- “naissance des anges qui sont présents à ce qui se fait ici-

(1) I Cor. ch. 13, v. 12. (2) II Jean, ch. 8, v. 2. (3) Eph. ch. 1, v. 22. (4) I Jear, ch. 3, v. 23. (5) Jean, rh. 20. v. 10.

“bas, autant que peut le permettre ou que le juge à propos “ celui à qui tout est soumis. Car s’il n'y avait pas d’an- “es qui eussent commerce à la fois avec les vivants et “avec les morts, Notre-Seigneur n'auraient pas dit (1) que “ Je pauvre, à sa mort, fut emporté par les anges dans le “sein d'Abraham. Et ils peuvent être tantôt ici, tantôt là, “ puisqu'ils enlevèrent le pauvre d'un endroit pour le pla- “ cer dans un autre, d'après l’ordre que Dieu leur en avait “ donné. Les esprits des personnes décédées peuvent en- “core connaître, suivant qu'il plaît à Dieu de les leur révé- “ Jer, non seulement les choses passées ou présentes, mais “ mème les futures, s’il est bon qu'ils en soient instruits “et s'il n’est pas nécessaire qu'ils les ignorent ; de même “ que, je ne dis pas tous les hommes, mais du moins les “ prophètes, tandis qu’ils vivaient, pouvaient avoir connais- “ sance de ces mêmes choses ; non, encore une fois, de toutes “ les choses à venir, mais de celles-là seulement que Dieu “ jugeait à propos, dans sa sagesse, de leur faire connaitre. “ L'Ecriture nous atteste pareillement que les âmes des “ morts sont quelquefois envoyées auprès des vivants, “comme saint Paul, au contraire, fut ravi du milieu “ des vivants jusqu'au troisième ciel. Car nous y lisons “que le prophète Samuel déjà descendu parmi les morts, “annonça l'avenir au: roi Saül, quoique quelques uns “ pensent que ce n’est pas Samuel qui a pu être évoqué par “]es moyens magiques, mais que ce fut un esprit en “ rapport avec ces criminelles opérations qui emprunta sa “ ressemblance. Cependant l'Eclésiastique, qu'on dit être “ l'ouvrage de Jésus, fils de Sirach, et qu'on n’en appelle “ pas moins un des livres de Salomon, à cause de la ressem- “ blance de style, dans l'éloge qu'il fait des patriarches, “raconte de Namuel qu'il prophétisa même après sa “ mort. Mais si les Hébreux refusent d'admettre ce livre, “ sous prétexte qu'il ne se trouve pas dans leur canon, que “ dirons-nous de Moïse, qui certainement est mort, comme

(1) Luc, ch. 16, v. 22.

“on le dit dans le Deutéronome, et que l'évangile nous “ montre apparaissant au milieu des vivants, de société “avec Elie (1) qui, comme on le sait, n'est jamais mort lui- “ même, ”

D'après le témoignage de cette grande lumière de l'Eglise du commencement du cinquième siècle, qui osera reprocher aux catholiques de croire que les âmes des saints, parties de ce monde, ont connaissance de ce qui se passe ici-bas ? Qui, par conséquent, les blâmera, avec quelque apparance de raison, d'avoir confiance en eux et de les invoquer ?

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