‹ Le petit arsenal du catholique ou Traité élémentaire de controverse [microforme] (volume 2)Chapitre 36 sur 49 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Jeûne, — Travailler le snmedi. — La cène, — Se laver les pieds avant la cène.— Le travail. — Point de souliers aux pieds, &c. —Arrivée d'un ministre du saint évangile. — Discussion avec ce ministre. — Le vœu de chasteté perpétuelle.

JosePH LAMI1 : J'ai aussi entendu dire que, dans la société religieuse a laquelle vous appartenez, on ne se croyait pas obligé de jeüner, mais qu'on mangeait tant qu'on pouvait et tout ce que l'on voulait, tous les jours de sa vie : Est-ce vrai ?

Le CoLrorTeuRr: Notre religion ne nous oblige point à jeüner. Nous croyons que, sous la loi évangélique, il n’y à point d'obligation de jeüner, parce que les disciples deJésus- Christ ne jeünaient pas.

JosEPH Lai: Ne perdez point de vue que vous avez une loi, et que vous devez être jugé selon cette loi ; or. cette loi dit: Nous devons observer /a bible, toute la bible, rien que la bible, voyons donc la bible.

Je ne vous citerai pas les lois de l’Ancien-Testament qui prescrivaient de jeüner ; je ne vous ferai pas remarquer que les trois grands personnages, dont l’un commence l'époque des prophètes, Elie ; l’autre, l'époque de la loi, Moise ; et le dernier, l’époque da christianisme, Jésus-Christ, ont également jeûné pendant quarante jours et quarante nuits: je veux seulement vous citer des textes formels du Nouveau- Testament qui prescrivent le jeune aux chrétiens. Veuillez m'écouter…

L'évangiliste nous raconte ici que /es disciples de Jean vinrent trouver Jésus-Christ, et se plaignirent à lui de ce que ses disciples ne jeûnaient point, pendant qu'eux et les pharisiens jeünaient. Que leur répondit Jésus-Christ ? Veuillez écouter sa réponse, vous qui suivez toute la bible. “ Jésus leur ré- “ pondit : Les amis de l'époux peuvent-ils être dans la “ tristesse et dans le deuil pendant que l'époux est avec “eux ? Mais il viendra un temps où l'époux leur sera ‘ ôté, el alors ils jeuneront (1). ”

Consultons maintenant l’'évangile selon saint Marc (2). St- Marc nous apprend que les disciples de Jean et ceux des phartsiens vinrent faire la même plainte à Jésus-Christ. Ecoutons encore la réponse du Sauveur. ‘“ Jésus leur répondit : les “ amis de l'époux peuvent-ils jeüner, pendant que l'époux ‘est avec eux ? Non, sans doute, ils ne peuvent pas jeüner “ pendant qu’ils ont l'époux avec eux ; mais il viendra un ‘“ temps où l'époux leur sera ôté, et ce sera alors qu'ils jeûne- “ ront. ” Remarquez bien ces dernières paroles, vous qui ne jeûnez jamais : quand l'époux leur sera ôlé, ce sera alors qu'ils Jeüneront.

Voyons enfin l'évangéliste St-Luc (3). Ici se sont les pharisiens et les docteurs des Juifs qui viennent fairé la même

(1) Matt. ch. 9, v. 14-15. (2) Marc, ch. 2, v. 18-19-20. (3) Ch. 5, v. 33-84-35.

question au Dieu fait homme, Mém: réponse qu'aux autres, — “ Il leur répondit: pouvez-vous faire jeûner les “amis de l'époux, tandis que l'époux est avec eux ? Mais il “viendra un temps où l'époux leur sera ôté, et alors ils jeüneront. ”

J'en appelle maintenant à tout homme qui a une intelligence ordinaire et qui ne veut pas volontairement fermer les yeux à la lumière: Ces trois réponses de Jésus-Christ ne disent-elles pas clairement que les disciples de l’homme-Dieu ne devaient pas, à la vérité, jeuner, pendant qu'il était avec eux, en ce monde, mais qu'ils y seraient obligés, dès qu'il aurait laissé la terre pour retourner vers son Père ? Il ne peut y avoir de doute sur cette obligation, après un tel témoignage, que pour la plus insigne mauvaise foi.

Si cependant il se rencontrait quelqu'un qui niât cette obligation du jeûne pour les disciples du Sauveur, je lui demanderais de me dire comment il entend les paroles qui vont suivre (1). ‘“ Lorsque vous jeünez ne soyez point tristes, “ comme les hypocrites, qui affectent de paraître avec un “ visage défiguré, pour faire voir aux hommes qu'ils jeû- “nent. Je vous dis en vérité qu'ils ont reçu leur récom- “ pense. Mais pour vous, lorsque vous jeñnez, parfumez- “ vous la tête, et lavez-vous le visage ; afin de ne point “ faire paraître aux hommes que vous jeënez, mais à votre “ Père qui est présent à ce qu’il y a de plus secret : et votre “ Père qui voit ce qui se passe dans le secret, vous en “ rendra la récompense. ”

La mauvaise foi protestante dira-t-elle, encore ici, que le Sauveur ne veut pas que nous jeûnions ? Alors, qu'on me dise donc pourquoi un Dieu, la sagesse éternelle, a-t-il prescrit les dispositions qui doivent accompagner le jeûne ? Pourquoi a-t-il promis de le récompenser ?

LE CoLPORTEUR : Vous ne comprenez point le sens des paroles de Jésus-Christ.

JosePH LAMI : Vous croyez que je ne comprends point

(1) Matt. ch. 6, v, 16.17-18,

les paroles de Jésus-Christ ? Eh ! bien, voyons comment les apôtres les ont entendues. Direz-vous qu'eux aussi, ne les ont point comprises ?

Veuillez donc nous lire, mon ami, dans les actes des apôtres, le verset 3 du chap. 13 et le verset 22 du chap. 14.

JEAN-BAPTISTE : “ Et après qu'ils ewrent jeüner et prier, “ ils leur imposèrent les mains, et les laissèrent aller. ”

“ Ayant donc ordonné des prêtres en chaque église, avec “ des prières el des jeûnes, ils les recommandèrent au Sei- “ gneur, auquel ils avaient cru. ”

JosePH Lai : Les apôtres jednaient donc, Mr le colporteur. Ils ont donc entendu les paroles de Jésus-Christ, comme je les entends : #! viendra un temps où l'époux leur sera ôlé, et alors ils jeûneront. Or, avec les apôtres, je suis en fort bonne compagnie.

Je puis encore vous citer l'autorité de saint Paul, qui les a entendues comme moi (1). ‘“ Nous nous rendons recom- “ mandables, dit ce grand apôtre, dans les travaux, dans “ Les veilles, dans les jeûnes, ” et au chap. 11, v. 26-27. ‘ J'ai “ souffert de fréquentes veilles, la faim, la soif, beaucoup de “ jeûnes. ”

Si tous ces témoignages ne vous suffisaient point, je vous prierais de méditer l’histoire ou la parabole du riche (2), condamné au feu de l'enfer, parce qu'il s’habillait de poupre et de lin, et qu’il se nourrissait splendidement tous les jours, comme un bon protestant.

Je recommande encore à votre sérieuse considération les deux sentences suivantes :

“ Malheur à vous qui éles rassasiés, parce que vous aurez “ faim (3). ” et cette autre du même (4). ‘“ Vous êtes bien- “ heureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous se- “ rez rassasiés.

Ne vous semble-t-il pas, Mr le colporteur, que ces deux divines sentences renferment deux prédictions, la première

Q) I Cor. ch. 6, v. 5. (2) Luc, ch. 16. (3) Luc, ch. 6, v.25. (4) Luc, ch. 6, v. 21, Ë

regardent les protestants et la seconde, les catholiques romains. Les protestants mangeant, comme leur modèle, le riche, qui se nourrissait splendidement tous les jours ; les catholiques qui, à l'exemple d’Elie, de Moïse, de Jésus-Christ souffrent de la faim, en jeüunant souvent dans l’année et surtout pendant le carême.

Le CorPporTEUR: Dites tout ce qui vous plaira, vous ne me convaincrez pas que vous entendez mieux la bible que moi.

JosepxH LAM1 : Que ne poussez-vous la modestie jusqu’à dire : mieux que les apôtres, dont je vous ai cité les témoignages !

JEAN-BAPTISTE : Pour en finir sur la question du jeûne, je voudrais attirer l'attention de Mr le colporteur sur un fait rapporté par saint Marc (1). Le voici : un père a un fils possédé du démon ; il le mène aux disciples de Jésus- Christ, qui ne peuvent le guérir. Désolé de n’en avoir pas obtenu ce qu'il désirait si ardemment, il vient trouver le Sauveur, et lui rend compte de tont ce qui s’est passé, Jésus-Christ a compassion de ce père, et il guérit son fils.

Les apôtres, ne connaissant point la raison qui les a empêchés de chasser ce démon, la demandent à leur bon Maître. Que leur répond Jésus-Christ ? Ecoutons ses divines paroles : “ Ces sortes de démons ne peuvent être “ chassés par aucun autre moyen que par la prière et par le “ jeûne. ”

Pour bien comprendre cette réponse, veuillez remarquer, Mr le colporteur, que les apôtres avaient encore l'ÉPOUX avec eux et ne jeünaient pas encore. Il y a donc certain démon qu'on ne peut chasser sans la prière accompagnée du jeûne. Quand l'époux leur a été ôté, les apôtres ont prié et jeüné, comme nous l'avons vu plus haut, et aucune sorte de démon ne résistait à leur pouvoir, comme nous le voyons dans les actes des apôtres (2). “ Un grand “ nombre de personnes accourait aussi des villes voi-

(1) Ch.9. (2) Ch.5, v. 16.

sines à Jérusalem, apportant les malades et ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs, et ils étaient tous gucris ; ” Lt dans ces autres paroles (1). “ Et le peuple était attentif à ce que disait Philippe, et tous l’écoutaient ‘avec une extrême ardeur, voyant les miracles qu'il faisait. “ Car Les esprits impurs sortaient des corps de plusieurs possédés, en jettant de grands cris. Et beaucoup de paraly- “ tiques et de boiteux furent aussi guéris. ” ‘ JosEpH LAMI : Il me semble, Mr le colporteur, que de cette discussion, j'ai le droit incontestable de conclure qu'aucun homme de bonne foi ne peut nier que la pratique du jeûne, chez les catholiques, ne soit autoriste par la bible, dont nous vous avons cité les témoignages les plus précis. Cependant, je connais assez les hommes de votre métier pour avoir raison de craindre que, malgré la bible, vous n'es continuerez pas moins de dire aux simples, aux ignorants et surtout à ceux qui sont tentés de faire un Dieu de leur ventre (2), que le jeëne a été inventé par les papes, les évêques et les prêtres, et que la bible n’en dit pas un mot, comme vous le dites de la confession à tous ceux que l’orgueil des passions tend à éloigner de cette pratique salutaire (3). JEAN-BAPTISTE : La question du jeûne étant suffisamment discutée, je voudrais m’assurer, encore plus spécialement, si vous suivez votre grand principe : /a bible, toute la bible, rien 4xe la bible. En conséquence, je me permettrai de vous soumettre quelques autres questions.

D'abord, je voudrais savoir si vous travaillez le samedi ?

LE COLPORTEUR : Votre question est ridicule, mon ami. Vous saurez que nous suivons les lois établies dans la socisté, et que nous travaillons le samedi.

JEAN-BAPTISTE : Si j'avais adressé cette question à un catholique, il aurait bien fait de la traiter de ridicule, parce qu'il admet deux sources de vérité, la bible et la tradition ; mais, pour vous, cette question doit paraitre assez sérieu-

(3) Actes, ch. 8, v. 6-7. (2) Phil. ch. 8, v. 19. (3) Voyez à l'Apvrdi- 96

se. Car je ne vois nulle part que la loi du Décalogue (1) : “Souvenez-vous de sanctifier le jour du sabat, ”’ait été aboli dans l'Evangile. En travaillant le samedi, vous désobéissez donc formellement à la bible. D'où je conclus que votre conduite, encore ici, est formellement opposée à votre principe : {a bible, rien que la bible.

La raison que vous m'avez donné, savoir : que vous sui vez les lois établies dans la société, ne vaut rien pour an homme qui dit si haut qu'il ne suit que la bible, car cette bible vous dit qu’“il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hom- “mes (2).” Vous suivez donc la bible, excepté quand les lois de la société ne s’y opposent pas. Je suis fàäché de vous dire que les apôtres et les premiers chrétiens n'ont point suivi cette règle. Avec ce principe très élastique, 1l fau- Jrait donc suivre les lois du paganisme, si l'on vivait sous ane puissance paienne ; vivre à la façon mormonne, si l’on vivait sous la puissance mormonne. Dans quel abimo conduirait un tel principe !

JEAN-BAPTISTE: Permettez-moi maintenant de vous demander comment vous faites pour accorder votre grand principe avec votre conduite.

LE COLPORTEUR, de mauvaise humeur : Vous n'avez pas le droit de me faire une semblable question.

JEAN-BAPTISTE : Sachez, Mr le colporteur, que je ne suis nullement disposé à me contenter de réponses évasives ; puisque tout homme qui, comme vous, se donne la mission de venir propager un principe, doit être tenu de répondre aux doutes qui naissent de ce principe.

Je vous demanderai done si, chez vous, on fait la cène.

Le CorporTEUR: Vous devez savoir que nous faisons la sainte cène.

JEAN-BAPTISTE : Vous lavez-vous les pieds les uns aux autres, avant de la faire ?

LE COLPORTEUR : Peut-on me faire une question aussi

ne —

(1) Exode, ch. 20, v. 8, (2) Actes, ch. 5, v. 29,

siiple. Pourquoi nous laver ainsi les pieds avant la sainte cine ! !

JEAN-BAPTISTE : Je suis fàché de la manière dont vous répondez à ma question parce que c'est la bible qui me sugwère celle simplicité Voyons l'Evangile selon saint Jean(1}. Âvant de faire la cène, Jésus-Christ lave les pieds à ceux qui devaient la faire avec lui ; puis, il leur adresse ces paroles ; “ si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui “ suis votre Seigneur et votre Maitre ; vous devez anssi vous S Javez les pieds les uns aux autres ; car je vous aï donné l’ex- “ cmple, afin que ce que je vous ai fail, vous le fassiez aussi, vous “ autres. ”

La bible donc, toute la bible qui fait ici un commandement formel de se laver les pieds les uns aux autres avant de faira Ja cène, et vous ne vous lavez point les pieds avant de la faire 2 Vos ministres ne le font point ?2— Et vous veuez nous chanter sur tous les tons, votre principe : da bible, loute la bible ?

Vous souvenez-vous de ce que l’insigne hypocrite, Voltaire, écrivait à Thiriot, le 21 oct. 1736 ? Au cas que vous ayez oublié, je vais vous citer ses remurquables paroles. “ Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal; “ c'est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez “done plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidernent, non pas pour un temps, ‘inais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, men- “toy (2). »

LE COLPORTEUR : Gardez les maximes de Voltaire pour d'autres que pour moi. Quant à se laver les pivds, cet

asage n'a pas Heu chez nous parce que nous ne voyons pas ue ce soit nécessalre,

JEAN-BAPTISTE : Je De nds, monsieur, Votre grand principe m'est mis en avant que pour jeter de la poudre aux veux des hubéiles qui vonx croiront sur parois. Mais en réalité, vous uv suivez la bible que quand ecia vous

(1) Ch.13, v.14-19. (2) Cité par Rohrbacher,

plait ou peut servir à votre but. Voilà bien la maxime de Voltaire mise en pratique.

Auriez-vous maintemant la complaisance de me dire si vous vous oCcupez à vous pro-urer quelque chose pour vons nourrir et vous habiller.

LE COoLPORTEUR : Mais, très certainement. L'Evanoile ne nous défend pas de nous occuper de ce qui regarde notre nourriture et notre vêtenent.

JEAN-BAPTISTE : Vous vous trompez, Mr le colporteur. Votre bible vous le défend, et je vais vous le prouver, par saint Matthieu (1). “ C’est pourquoi je vous dis : Ne vous “inquiétez point où vous trouverez de quoi manger pour le “ soutien de votre vie, ni d'où vous aurez des vêtements ‘“ pour couvrir votre corps. ”?

l'our vous prouver le sens que Jésus-Christ attache à ces paroles, il ajoute : verset 26. ‘ Considérez les oiseaux “ du ciel : ils ne sèment point, ils ne moissonnent point et “ls n’'amassent rien dans les greniers ; mais votre Père “ céleste les nourrit: n'êtes-vous pas beaucoup plus “qu'eux ” ?

Voilà pour la nourriture; voyons pour le vêtement. Lisons le verset 28.

“ Pourquoi aussi vous inquiétez-vous pour le vêtement ? “ Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne “travaillent point : ils ne filent point ; et cependant je “ vous déclare que Salomon même dans toute sa gloire n’a “jamais été vêtu comme l’un d'eux. Si done Dieu a soin “ de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui est aujour- “ d'hui, et qui demain sera jetée dans le four ; combien “aura-t-il plus soin de vous vêtir, hommes de peu de foi.”

Il est donc bien évident que la bible vous dit formellement de laisser à Dieu le soin de vous nourrir et de vous vêtir. Je serais cependant bien trompé si le métier que vous faites, en courant les maisons pour y vendre des bibles et des traités, n’était pas votre gague pain. Je serais encore

(1) Ch. 6, v. 25.

grandement trompé si vous n'étiez point largement payé par les sociétés bibliques pour aller commercer avec la parole de Dieu falsifite.

Vous êtes un homme travaillant à propager l’évangile, comme je le vois par votre cargaison de bibles, et vous avez des souliers aux pieds, un sur sous le bras. Je suppose que vous n'êtes pas sans avoir une bourse et de l'argent. Votre bible, encore ici, vous condamne. Ki vous, vous en doutez, jetez les yeux sur les évangiles de St-Marc (1) et de St- Luc (2). Vous y verrez qu'il ne vous est point permis d’avoir autre chose qu'un bâton, point de sac, point d'argent, point de bourse.

Votre principe vous condamme donc à ôter vos souliers et à aller jeter votre sac et votre bourse dans la petite rivière qui coule près de ma demeure, sous peine d’être un inconséquent de première qualité.

Je vous vois aussi, allant de maison en maison, et St-Luc vous dit (3) : “ Ne passez point de maison en maison. ”

vez-vous bonne grâce, maintenant, de courir les maisons, pour y répéter votre éternel refrain : la bible, toute l& bible, rien que la bible ?

(À ces paroles, le colporteur, dans un état de trouble difficile à décrire, se leva pour partir.

Il s'était déjà chargé de son fardeau de bibles tronquées et falsifiées, dont il n'avait pu laisser un seul exemplaire à la famille qui venait de lui donner le couvert ; il avait déjà ouvert la porte peur sortir, lorsqu'il aperçut, se dirigeant vers la maison, où ji! avait passé la nuit, un homme à l'air dégagé, portant le front haut et ayant un paquet sous le bras.

Le coiporteur, qui le reconnut, se hâta d'aller à so rencontre. Nos deux embaucheurs (car le nouvel arrivé était de cette triste famille) se saluèrent avec empressement et s'entreparlèrent, à voix basse, pendant un assez long temps.

(1) Ch.6. (2) Ch.9 et10. (3) Ch. 10, v. 7.

Ils se dirigèrent enfin vers la demeure du brave Jean-Baptiste, qui les attendait sans trouble et sans crainte.

À son entrée dans la maison, le nouvel arrivant salua gracieusement les deux amis, ainsi que la mère de familie, puis, sans façon comme sans gêne, il dit à Jean-Baptiste, qu'il n'avait pas cru devoir passer s1 près de sa demeure, sans venir lui faire une petite visite ; qu'il avait l'honneur d’être un ministre du saint Evangile et qu’ii souhaitait ardemment lui donner la lumière dont il avait besoin pour lui aider à faire sa route vers le ciel).

JEAN-BAPTISTE : Je n'aurais jamais imaginé, messieurs, qu'un jour, j'aurais l’insigne honneur de recevoir, dans mon humble demeure, deux visites aussi extraordinaires.

Hier au soir, je recevais celle de Mr le colporteur, dont la science profonde et lumineuse ; dont les principes bibliques vrais et solides, m'ont jeté dans un grand étonnement.

Ce matin, par un surcroit de bonheur inattendu, je reçois celle d’un monsieur qui se dit ministre du saint Evang'ile. J'imagine que monsieur prend ce titre à l’imitation de ceux qui ont reçu de leur gouvernement les titres de ministres des finances ; ministres des colonies ; ministres de l'agriculture, &c., &e.

La visite d'un personnage de cette importance m'est d'autant plus agréable, qu'il me dit posséder une composition qui, allumée je pense, fait voir la route du ciel.

Ne vous offensez cependant pas, Mr le ministre, si, avant de vous demander votre recette, je veux connaître qui vous êtes. Car vous devez savoir que nous sommes dans un siècle où les papiers-nouvelles sont pleins de spécifiques qui ne sont pas du tout spécifiques.

LE MINISTRE : C’est avec un grand plaisir que je vais vous satisfaire, mon ami.

JEAN-BAPTISTE : Nous serons amis un peu plus tard, si cela m'adonne. Pour commercer, n’allons pas si vite ; car mon grand-père m'a souvent recommandé de ne jamais ou-

blier ce dicton : avant de se faire ami de quelqu'un, il faut prendre le temps de manger un minot de sel avec lui.

LE MiniSrRE : Comme cela vous plaira. Puis, croyant peut-étre se donner un titre à la bienveillance des deux amis, il gjouta : Je vous dirai que j'ai été élevé catholiquement comme vous; quej'ai été fait prêtre et que j'ai eu le malheur de tromper mes compatriotes, en leur prêchant, pendant plusieurs années, les erreurs de l'Eglise de Rome.

JEAN-BAPTISTE : En vérité ! voilà une admirable recommandation auprès de deux catholiques romains !

JosiPpH LAMI: Je suppose qu'après avoir quitté la soutane, vous avez pris une femme ?

Le MINISTRE, sans pudeur eten souriant : Oui, j'ai pris une 1emme, après avoir jeté Ja soutane loin de moi. Après avoir tout pesé, j'ai trouvé que cela m'allait mieux.

Joserx LAMI: Je vous crois sans peine ; car j'ai bien souvent entendu dire que ces malheurex prêtres catholiques qui abandonnaient Jeur saint état, finissaient presque toujours, comme finit la comédie, par un mariage.

LE MINISTRE, de mauvaise humeur : Voulez-vous dire que c'est une comédie que j'ai jouée en me faisant ministre prorestant et en me mariant ?

Josepx Lau: Pour vous parler sans arrière pensée, je vous avouerai que je le crois sincèrement.

LE MINISTRE, avec vivacité : Quoi! vous osez me dire cela en face ?

JosePit LAMI : Si, dans votre naufrage, vous avez sauvé quelques lambeaux de conscience, vous avez dû vous le dire à vous-même bien souvent.

LE MINISTRE : Ma conscience me dit que j'ai bien fait de laisser l'Eglise romaine, et que, en me mariant, j'ai fait une action permise.

JEAN-BAPTISTE : On m'a assuré, Mr le ministre, que lorsqu'on demandait à des catholiques comment il se faisait que certains hommes de bon sens étaient tombés dans le bourbier infecté du schisme de l'Illinois, on en recevait

cette réponse : “ Ce n’est pas surprenant ; ces hommes étaient “ déjà FYÈLÉS, ” à bon entendeur, salut, ajouta Jean-Baptiste.

JosEPH Lamt1: Vous ne m'en imposerez pas par vos dénégation, Mr le ministre. Un autre que moi va vous répondre ; c’est Monseigneur Rendu. “Il n’est pas un de “ ceux qui abandonnent l'Eglise catholique qui n'ait été “ déjà excommunié, rejeté par son évêque ou par le Pape. “ Pas un, par conséquent, qui n’ait été déclaré indigne d: “ participer aux faveurs de l'Eglise catholique, pas un qui “ ne porte avec lui un certificat de mauvais sujet, pas un “ qui ne soit marqué d'un signe de réprobation. On sait “ ce qu'était Judas, il se vendit à la synagogue et trahit “ Jésus-Christ, son maître. Depuis cette trahison, il y a “ dans tout cœur humain, un sentiment d'horreur toujours ‘attaché à ce nom de Judas, qu'on ne répète pas sans d&- “ tourner ses yeux de quelque chose qui fait peur.

“ Eh ! bien, cette pénible sensation de mépris s'attache à “ ous ceux qui, après avoir marché à la suite des repré: “ sentants de Jésus-Christ sur la terre, se détachent de lui “ pour se joindre à ses persécuteurs. Le prêtre apostat est “ quelque chose d’horrible. C’est trop peu d’être mépri- “ sable, il est mauvais, plus mauvais que les plus mauvais “ de toutes les autres classes d'hommes. Un certain ana. “ thème le pousse vers les points extrêmes de la démora- “ Jisation. Comme s’il avait besoin d'oublier qu'il était choisi pour le ministère des anges, le prêtre apostat se “rapproche tant qu'il peut de la brute. Il n’a pas même “ le sentiment qui fit tomber Judas dans le désespoir. Au “ lieu de se pendre, il voudrait pendre tout le monde, afin “ que personne ne restàt pour être témoin de son op- “ probre. ”

ra

“ Le passage de l'Eglise à une secte, dit le célèbre pro- “ testant Fitz-William, se fait trop souvent par le chemin “ des vices, tandis que celui d’une secte à l'Eglise se fait “ toujours par le chemin des vertus. ”

Calvin va vous apprendre pourquoi, de son temps, on

abandonnait l'Eglise catholique. “ Sur dix évangélique, dit- “il, vous en trouverez à peine un seul qui soit devenu “ évangélique pour autre chose que pour s'adonner plus li- “ brement à la crapule et à la débauche.” “ Dans le petit “troupeau, dit-il encore, de ceux quise sont séparés de “ l'idolätrie papistique, le plus grand nombre ést plein de “ parjure et de tromperie (1).” Voilà certes un beau certificat à l'adresse de ceux qui abandonnent l'Eglise catholique :

LE MINISTRE, avec vivacité : Auriez-vous par hasard l'intention de m'appliquer les paroles que vous venez de citer ?

JosEPH LAMI: Pas le moindrement du monde, Mr le ministre. Je vous prierais seulement de mettre le bonnet sur votre tête, s’il vous convient.

LE MINISTRE, avec assurance : Je n'ai point été chassé du clergé catholique ; je l'ai quitté de moi-même.

JosEPH LAMI: Vous n'êtes pas tenu de me l'avouer. Mais je vous déclare que je le crois. (Car je ne pourrai jamais comprendre que, étant dans une position aussi honorable que celle de prêt:e catholique, vous l’ayez quittée de vous-même pour devenir le serviteur des sociétés bibliques et jouer le triste rôle de courir les maisons, pour essayer d'arracher la foi du cœur de vos compatriotes. Vous avez lu cent fois, je pense, cette malédiction du Sauveur des hommes, qui retombe aujourd'hui sur votre tête : * Mal- “ heur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que “ vous parcourez la mer et la terre pour faire un prosélyte ? “ Et après qu'il l'est devenu, vous le rendez digne de l’en- “ fer deux fois plus que vous (2) ” N'était-ce pas assez de votre apostasie, sans chercher à en faire faire d’autres ?

JEAN-BAPTISTE : Vous nous avez dit que, en vous mariant, vous aviez fait une action permise. Je nè vois pas trop quelle permission Vous aviez de vous marier. Est-ce que, en vous faisant ordonner prêtre, vous n’aviez pas promis de ne jamais vous marier ? Et, si vous vouliez prendre une femme, qui vous a forcé de vous faire ordonner prêtre ?

(1) Rohrbacher. (2) Matt. ch. 23, v. 1b,

LE MINISTRE : Je serais injuste si je n'avouais pas que personne ne m'a forcé d'être prêtre. Mais je coyais alors que cela me conviendrais, et j'ai connu depuis que cela ne ferait pas.

JosSEPH Lai: Dans ce cas, ne vous offensez pas si je vous dis que, Gans une aflaire de cette importance, vous avez agi comme un étourdi, où comme quelqu'un qui ne sait pas ce qu'il fait. Car, à l'âge où vous avez été fait prêtre, vous deviez savoir ce que vous faisiez, ou vous ne le saurez jamais.

JEAN-BAPTISTE : Et le vœu de chasteté perpétuelle, fait au pied de J’autel du Dieu qui sonde les cœurs et les reins (1), qu'est-il devenu ?

LE MINISTRE : Je ne me suis pas cru obligé de l’observer.

JEAN-BAPTISTE : Vous suivez la bible, maintenant, je pense ?

LE MINISTRE : Oui, Dieu merci, je suis passé dans le camp de ceux qui ont la vraie liberté. Oui, encore une fois, je suis libre et je ne suis que la bible, toute la bible, mais rien que la bible.

JoserH LamI : Oh ' quelle belle liberté, Mr le ministre ! de n'avoir pour vous conduire et réprimer vos écarts qu’un livre qui, ne pouvant réclamer contre ceux qui le lisent, parce qu'il ne peut parler, est condamné, surtout depuis trois cents ans, à se laisser juger, condamner, mal interpréter, torturer dans tous les sens, falsifier par tous les Luthers venus et à venir, et qui a servi et sert encore de prétextes aux horreurs immorales des mormons, aux folies des Jluminés, aux excentricités des cerveaux brûlés, aux camps meetings des bois, aux danses insensées des chapelles, aux frénésies des Trembleurs et à toutes les autres observations qui font rougir la raison ! !

JEAN-BAPTISTE : À ce que je vois, Mr le ministre, vous êtes de la société religieuse de Mr le colporteur, qui a passé

(1) Ps. 7, v. 10.

la nuit sous mon toit. Vous êtes de la bible : nous allons donc consulter la bible, et voir ce qu'elle dit de ceux qui, comme vous, ont fait des vœux au Seigneur.

“ Si un homme a fait un veu au Seigneur, ou s’est H6 par “un serment, # ne manquera point à sa parole, mais i accom- “ylira tout ce qu'il a promis (1).

“ Si vous avez fait vx vau à Dieu, ne différez point de “vous en acquitter : Car la promesse infidèle et impru- * dente lui déplait. Mais accomplissez lous les vaux que ‘“ vous aurez faits (2).

“ Lorsque vous aurez fait un vœu au Seigneur, votre “ Dieu, vous ne différerez point de l’accomplir ; parce que “le Seigneur, votre Dieu, vous en demandera compte, et que “ si vous différez, il vous sera imputé à péché (3). ”

Le tribunal, auquel vous en appelez, la bible, vous dit donc, Mr le ministre, de ne point manquer à votre parole, donnée à Dieu : et vous y avez manqué ? Dieu vous dit encore que différer l'accomplissement d'un vœu, c'est un péché. Qu'est-ce donc que de lavoir violé ?

Que dit St-Paul, dans la I Ep. à Timothée (4) des veuves qui violent leur vœu de chasteté ? Il vous apprend qu'elles s'engagent duns la condamnation par le violement de la foiqu'elles ont donnée à Jésus-Christ. Est-ce clair ?

LE MINISTRE, fort contrarié : Je ne suis point venu ici pour ie faire juger par vous. Sachez que j'ai ma conscience et un autre maitre que vous. C'est à ce maitre que je rendrai compte de ma conduite.

JEAN-BAPTISTE : Répondez done à votre bible qui vous condamne pour avoir violé votre veu de chasteté... Vous en appelez au tribunal de Dieu ? C'est, il faut en convenir, un singulier expédient pour vous mettre à l'abri de la bible Mais comment vous justiliecrez-vous devant le tribunal du souverain juge, si vous ne pouvez le faire devant ua pauvre ignorant tel que moi ?

(:) Nombre, ch. 70, v. 3. (2) Ecclésiaste, ch. 5, v. 8. (3) Daut. ch. 23, * Li, (4) Cl. 6, v. 11-12.

LE MINISTRE : Je ne suis point venu pour que vous me donniez de leçons ; vous n’en avez pas le droit. Je vous ai dit que j'étais ministre du saint Evangile, et sachez que ce titre me donne le pouvoir de donner des leçons aux autres, et non d'en recevoir.

JEAN-BAPTISTE : Nous examinerons bientôt qui vous a donné le droit de régenter les autres (1).

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