SECTION PREMIÈRE
On pratique depuis quelque temps en médecine une méthode nouvelle pour le traitement de certaines maladies : c’est l’homéopathie, ou le traitement du mal par le mal.
Dans les savanes de l'Amérique on combat égale-
ment l'incendie par l'incendie. Il est donc assez na-
turel que nous songions ici à opposer l’association à l’association. |
Dans plusieurs grandes villes où les coopératives de consommation se sont développées, le petit commerce s’est syndiqué; c’est effectivement un moyen de lutte qui est venu de suite à l’esprit à une époque surtout où des syndicats de toute nature ont pris naissance dans presque toutes les branches de l’activité humaine, Mais en matière de petit commerce on
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se heurte à des difficultés capitales. On ne fait pas un syndicat uniquement pour le plaisir de se dire syndiqué, mais pour atteindre plus facilement un but déterminé. ;
Sur ce but, sur les moyens de l’atteindre, et surtout sur les personnes appelées à diriger le mouvement, on se met diflicilement d'accord, et nous connaissons un syndicat de ce genre qui a existé un certain temps sans qu'on puisse relever un seul acte utile à son actif; c’est probablement la conscience qu’il avait de sa stérilité qui a amené sa chute.
La question qui au premier abord parait simple, est donc hérissée de difficultés dès qu’on la serre d’un peu près et que l’on veut passer de la théorie à la pratique.
Qu'un syndicat de cultivateurs organise l'achat ou la vente en commun, l’achat des semences, des engrais, la vente des produits, rien n’est plus aisé, car les cultivateurs ne sont pas à vrai dire des concurrents, les uns pour les autres, tous sont certains d’écouler leurs marchandises. On peut en dire autant de certains oros producteurs, de gros commerçants dont le nombre est assez limité, qui possèdent une espèce de monopole et peuvent s'entendre pour faire la loi à la clientèle. Ainsi de nos jours les syndicats ne se comptent plus dans la métallurgie ; nous avons le syndicat des poutrelles, des fers, des tôles, de la machine, etc.
Mais un syndicat entre commerçants d’une même localité qui se disputent avec acharnement Ia même clientèle, du reste limitée, parait d'un fonctionne-
ment beaucoup plus difficile et beaucoup plus délicat. Le syndicat, dira-t-on, aura pour but de défendre les intérêts communs des petits commerçants. Mais
ce ne sont là que des mots, rien que des mots. Com-.
ment défendre ces intérêts communs? Par des réunions, des discours, des pétitions, des déclamations contre les sociétés coopératives, quelle utilité le petit commerce peut-il bien en retirer ? Quels secours peutil en attendre ? Un groupe de commerçants au Creusot fit souvent appel à ce moyen, M. Berry vint faire des conférences où on clama fort contre les coopératives ; celles-ci ne s’en portèrent pas plus mal; ceux-là ne virent pas leurs affaires prospérer pour autant.
Et puis comment sera organisé ce syndicat? Com-
prendra-t-il tous les commerçants d’un pays? Cela nous semble diflicile en se placant au point de vue commercial ; on ne se syndique généralement qu'entre gens du même métier.
Il faudrait concevoir autant de syndicats qu'il ya de différents commerces dans un pays. Alors on reviendrait vite aux corporations de l’ancien régime, à ces castes de commerçants, à ces corps de métier, jaloux de leurs droits et de leurs privilèges, et le terrain de la lutte ne tarderait pas à être déplacé.
Au lieu de combattre les coopératives, ces différents syndicats lutteraient entre eux et c’est encore les sociétés coopératives qui en retireraient le plus grand profit. Enfin, dans quelle catégorie ranger certains commerçants qui, dans les petites villes, vendent un peu de tout, de quel syndicat feront-ils partie ?
Mais supposons ces syndicats formés. Les commerçants qui les composent vont-ils s'entendre pour agir en commun? Si oui, nous ne doutons pas que ce moyen de lutter soit efficace; en effet, les commerçants sont âvant tout des gens du métier qui savent acheter et vendre. Ils s’entendront pour acheter en commun de grandes quantités de marchandises de qualité supérieure à des prix avantageux et en feront bénéficier leur clientèle. Une condition, cependant, nous semble bien difficile à réaliser pour aboutir à ce résultat : c’est l’entente entre commerçants, et cela pour des raisons faciles à comprendre. Tel commerçant ne voudra pas acheter les mêmes articles que celui-là : chacun tient à être vendeur de telle ou telle spécialité. De plus, chaque commerçant se soucie fort peu de faire connaitre à son voisin le prix qu’il paie ses approvisionnements. Les uns voudront se servir à telle maison de gros, les autres à telle autre. Enfin il faudra fixer les prix de vente de chaque marchandise; s’entendra-t-on pour la baisse des prix, et ces prix seront-ils longtemps respectés ? Autant de difficultés auxquelles on se heurte dès qu’il faut passer de la théorie à la pratique. C’est pourquoi nous ne pensons pas devoir insister davantage sur un moyen de lutte aussi difficile à mener à bonne fin. Résumons-nous en disant que ces syndicats sont d’une création très pénible, et que là où on les rencontre leur action est généralement stérile.
88 Sel CHAPITRE L