NOTIONS HISTORIQUES DU CRÉDIT POPULAIRE
Pour procurer le crédit aux travailleurs dépourvus de capitaux, ce ne sont pas les systèmes qui ont fait défaut. Nous n’insisterons pas sur les prêts d'honneur
qui n’exigent d’autres garanties que l’engagement
moral de l'emprunteur de restituer le capital avancé, et les monts de piété qui prêtent sur gage; CeuxX-Ci sont trop connus ; ceux-là sont à peu près impraticables et aucune banque n'oserait songer à adopter un tel système. Jusqu'à l'institution des banques d’avances d'Allemagne, le problème n'avait pas reçu de solutions sérieuses si ce n’est en Ecosse où plusieurs banques
ont joui d’une certaine réputation.
Ce qui distinguait les banques d’Ecosse des autres banques, c’est qu’elles pratiquaient le cashcredit ou crédit à découvert.
Le travailleur qui voulait s'établir à son compte, ou le commerçant qui avait besoin de capitaux se présentait devant le caissier de la banque assisté de deux amis pris parmi les clients de cette même banque et ceux-ci se portaient garants de la somme dont il avait besoin. La banque faisait l'avance. La sûreté du prêt résidait ici dans la pluralité des engagements d’abord, puis sur cette présomption que l’homme honnète et laborieux trouve facilement des cautions. De plus chacun des garants était un client de la banque où il versait ses économies. La banque avait donc en outre une sûreté réelle dans les dépôts de ces deux clients. Des banques de ce genre eurent de nombreuses succursales et Jouirent pendant un certain temps d’un assez grand crédit. Malheureusement la faillite d’une des plus célèbres, là banque de Glascow, ébranla vite la vieille réputation des banques d'Écosse. On comprit que malgré les précau-
tions prises et le principe rigoureux de la responsabilité illimitée des cautions actionnaires, il y avait témérité à encourager des entreprises de. ce genre.
En Allemagne, les Vorchusshanken ont une certaine analogie avec les banques d'Ecosse ; comme celles-ci, elles font des avances à découvert. Mais au lieu du cautionnement de deux ou trois personnes, elles ont pour base la solidarité de tous les associés.
Les banques allemandes sont à proprement parler des banques de crédit mutuel. L'engagement d’un ouvrier isolé ne vaut que par les qualités decetouvrier, et encore y a-t-il les risques d'incapacité de travail et de mort. Avec l'engagement solidaire de plusieurs centaines d'ouvriers où de commerçants répondant les uns pour les autres, il y à une très grande garantie morale et matérielle. Du reste l’idée du cautionnement individuel est également conservée dans le système allemand ; dès qu'un associé veut emprunter au-delà de son apport social et de ses versements, il lui faut la garantie d'un ou plusieurs sociétaires. Les prêts sont faits pour trois mois, à un taux de 7°/,,ordinairement. Ils varient suivant les statuts de 10fr. à 3.000 fr. Le fonds social se compose d’un droit d'entrée, d’une cotisation mensuelle payable jusqu'à concurrence d’une certaine somme, enfin de versements facultatifs qui donnent droit à des dividendes.
L'idée de cette organisation est due à Schulze- Delitzsch, et le premier essai eut lieu en 1849. Le succès fut bientôt très grand, et, en 1890, on comptait en Allemagne 3910 banques populaires. 1070 d’entre
elles font partie de l’Union générale des associations Schulze-Delitzsch ; elles réunissent 518.000 sociétaires et ont prêté 1641 millions de marks. Leur capital propre est de 145 millions de marks ; 453 millions ont été prêtés par des capitalistes non sociétaires.
Enfin il a été créé à Berlin un comptoir central des banques coopératives dans le but de procurer à la fédération les avantages résultant des relations directes avec les grandes banques.
Les banques Schulze-Delitzsch ont surtout comme clientèle les artisans etles petits commerçants des villes. À côté d'elles, se sont également constituées des banques de crédit pour les populations rurales. Ces banques au nombre de 1300, sont dites banques Raïffeissen du nom de leur auteur. A la fin de 1889 ces banques dans les seules provinces rhénanes avaient un actif de 17 millions de marks et leurs bénéfices étaient de plus de 100.000 marks.
Grâce à ces banques, les classes ouvrières, les classes rurales et les petits commerçants trouvent assez facilement les capitaux dont ils ont besoin et échappent aux exactions de l’usure. Les liens sociaux se sont trouvés également resserrés par la conscience de l’appui mutuel que se prêtent les associés.
Ce système allemand s’est propagé assez rapidement en Autriche où l’on compte actuellement 1460 sociétés de ce genre, en Suisse 360, en Italie 640 Par contre il n’en existe qu'un très petit nombre en Angleterre et en Belgique.
En France, les banques populaires sont encore
chose rare. Une société de crédit du travail destinée
à commanditer les associations ouvrières fut fondée
en 1863 par M. Deluze et eut des débuts assez brillants, mais elle succomba en 1868 par suite de la cessation de paiement de plusieurs associations débitrices. Peu-à peu succombèrent également plusieurs caisses d’escompte, et associations populaires. Du reste ce n'étaient pas à proprement parler des banques populaires ; ces institutions n'’émanaient pas. de la coopération, mais de l'initiative de certains financiers et publicistes.
Cependant il serait inexact de croire que les banques porulaires en France n’ont couru qu’à des échecs. Il existe depüis un certain temps dans notre pays des associations de ce genre fort bien dirigées et très prospères : nous citerons sans nous y arrêter : la banque populaire de Menton, celle de Nice, celle d'Antibes. Dans le département de Saône-et-Loire deux de ces sociétés Jouissent actuellement d’une réputation incontestée, ce sont : l'Avenir Clunynois de Cluny, et la Prudence de Montceau-les-Mines.
Il nous reste à examiner comment et dans quelle mesure, ces associations de crédit populaire pourraient être d’un sérieux secours au petit commerce, dans sa lutte contre la coopération de consommation, et en même temps procurer aux travailleurs des avantages certains et appréciables.