‹ Le Petit Commerce et les Sociétés Coopératives de ConsommationChapitre 6 sur 19 · MAI EN + SA · texte numérisé non relu

MAI EN + SA

de +

le dire, dans un salariat inférieur à celui dans lequel il avait commencé. E>

Enfin, dans les se industriels que nous avons cités plus haut, le petit commerce est en train de disparaître. Il y a dix ans, il n’y avait pas de quartiers ouvriers qui n'ait possédé plusieurs petits épiciers, rouenniers, merciers, etc., et qui tous gagnaient leur vie; aujourd’hui certains quartiers en sont totalement dépourvus. On ne rencontre plus, à côté de quelques magasins de gros, que les sociétés coopératives.

Cependant nous exagérons peut-être en disant que tout petit commerce a disparu, ou est en voie de disparaître de ces centres ouvriers ; il en est un qui, loin de disparaître, ne fait que se multiplier et devenir plus prospère. Il semble que la coopérative non seulement l'ait oublié, mais encore qu’elle ait contribué à son développement : nous voulons parler des débits de boissons. Leur nombre a singulièrement augmenté et augmente tous les Jours. Paï une cruelle ironie du sort, ils semblent prendre la place des petits commerçants beaucoup plus intéressants, que les sociétés coopératives ont conduits à la ruine. Ce serait toutefois une erreur de croire que cette augmentation du nombre des cabarets provient de ce que les sociétés coopératives de consommation ne livrent à leur clientèle ni boisson, ni alcool, nous reviendrons du reste sur ce point un peu plus loin, c’est au contraire un des articles qui a fait le grand succès des coopératives dans les centres industriels. Mais l’ouvrier ne se contente pas de ce qu’il boit à la maison, et de ce

que lui fournit la société dont il fait partie, il lui

faut également le cabaret où il rencontre les camarades. Enfin les sociétés coopératives tiennent de nombreuses réunions auxquelles on se fait un devoir d'assister, et qui se traduisent généralement par plusieurs petits verres aux cafés voisins qui, sûrs de leur clientèle, n’ont pas manqué de s'installer à proximité des lieux de réunions.

Voici en ce qui concerne le centre métallurgique du Creusot quelques chiffres qui viennent à l'appui de nos affirmations.

En 1890, le Creusot qui comptait 26.969 habitants avait 1043 Commerçants parmi lesquels 327 débitants ; en 1897, la population monte à 31.580 habitants et le nombre des commerçants à 1264 ; en 1900 eten 1901 avec une même population, leur nombre descend à 1246 et 1230, mais par contre, le nombre des débitants atteint 545. Nous arrivons donc à ce résultat que le nombre des débitants à singulièrement augmenté dans ces dix dernières années, puisque de 327, il est monté à 545, tandis que le nombre des autres commerçants a diminué, puisqu’en 1890, il était de 1043 — 327 soit 716 et qu’en 1901 il est de 1230 — 545 soit 685. Joignez à cela une augmentation de population de 5000 habitants (1).

Dans le bassin houiller de Blanzy, une diminution moins sensible cependant se constate également.

En 1895, pour une population de 4196 habitants,

(1) Bureau des contributions directes du Creusot.

NE

on comptait 171 commerçants ; en 1898, iln’y en a plus que 167, alors que la population a augmenté de près de 1000 habitants et atteint le chiffre de 9123. |

Faudrait-il attribuer à une autre cause cette diminution du nombre des petits commerçants dans ces deux localités et dire avec M. Ch. Gide que la chute de quelques-uns vient de ce qu’ils étaient trop nombreux à une certaine époque? Nous ne le pensons pas, car c’est précisément alors qu'ils étaient plus nombreux que leurs affaires étaient le plus prospè- 10e

Enfin, si nous nous reportons quelques années en arrière, nous voyons que leur nombre ne diminue qu’à mesure que les coopératives se fondent. C’est en effet dans ces six dernières années surtout que cette diminution s’est fait sentir et que les coopératives se sont multipliées (1).

Cependant, dans d’autres centres industriels, largement dotés de coopératives, si le nombre des petits commerçants n’a pas diminué, c’est pour la raison bien simple que le commerce n'existe pour ainsi dire pas dans ces localités. Ces pays industriels de date relativement récente sont restés ce qu’ils étaientauparavant au point de vue commercial. La population a augmenté dans des proportions considérables, le nombre des commerçants est resté le même ; les coopératives qui ont pris naissance avec l’industrie, ont

(1) Depuis 1894, il s'est fondé au Creusot 14 coopératives de consommation.

RARE Ar Es |

seules profité de cette augmentation qui a constitué leur clientèle. C’est ainsi que la ville de Guise compte tout au plus 50 commerçants, y compris les estaminets qui à eux seuls s'élèvent à 15 sur une population de 8082 habitants. C'est ainsi qu’à Audincourt dans le Doubs, la coopérative «1 Union » fait à elle seule tout le commerce d’une localité de 5482 habitants.

De nos jours, le petit commerce qui subsiste encore végète lamentablement et dépérit. Les profits qu’il retire sont tellement maigres, que le chef de famille a dû, dans plusieurs cas, laisser la garde de la boutique à sa femme, pour gagner de son côté quelques salaires comme ouvrier dans une industrie du pays.

Parmi les professions commerciales, la boulangerie et l’épicerie ont été assurément les plus éprouvées, et les exemples ne sont pas rares de commercants de cette espèce qui faisaient, il y a dix ans, 30.000 francs d’affaires et qui aujourd’hui en font à peine 15.000.

Il est également un commerce qui a eu particulièrement à souffrir, d’une façon indirecte sans doute, de l’établissement des sociétés coopératives dans les centres ouvriers : c’est le commerce des restaurateurs et des hôteliers. Leur clientèle est surtout composée de voyageurs de commerce, qui autrefois séjournaient plusieurs jours par mois dans ces pays, prenant de nombreuses commandes auprès des petits commerçants, dont les affaires prospéraient et qui ne craignaient pas de ne pouvoir écouler leurs marchandises.

4 PT EEC TA PLOB DAT

. Aujourd’hui il n’en est plus de même : vendant

peu, on achète peu, et un simple arrêt entre deux trains suffit aux voyageurs de commerce.

Quant aux autres branches de la profession commerciale, elles n’eurent point tout d’abord à souffrir de létablissement des sociétés coopératives. Ces dernières s'étaient cantonnées en effet, à leur naissance, dans l’achat et la vente des matières de toute première nécessité. Actuellement, leur ambition a grandi et, à part quelques rares exceptions, les coopératives sont devenues des magasins généraux achetant et vendant de tout, de sorte que le commerce en entier se trouve aujourd’hui dans une situation précaire ? et l’on peut dire à juste titre que, si le nombre des petits commerçants diminue ou n’est plus en rapport avec la population dans certaines villes, ceux qui restent se ruinent ou végètent.

Ces résultats déplorables pour le commerce local se constatent dans tous les centres où les sociétés coopératives ont pris pied, et c’est avec anxiété que l'on se demande si, dans un avenir plus ou moins éloigné, ce rouage essentiel de Ia société n'aura pas disparu et si l’on ne se trouvera pas en présence de deux groupes seulement : les grands magasins et les sociétés coopératives.

Page 1