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DEUXIÈME PARTIE

Causes et conséquences du développement des Sociétés coopératives et de l’affaiblissement du petit commerce.

Après avoir constaté d’une part le développement toujours croissant des sociétés coopératives de consommation et, d'autre part, l’état de dépérissement du petit commerce, il convient d'examiner à quelles causes se rattache ce double mouvement. |

Il est généralement admis et répété par tous ceux qui se font les champions du mouvement coopératif, que le développement des coopératives de consommation aurait pour cause première et principale les abus auxquels se sont livrés les petits commerçants à l’égard de leur clientèle, alors qu'ils n'étaient point concurrencés par ces sociétés redoutables.

Que de plaintes n’a-t-on pas poussées contre le petit commerce ! que d’imprécations ne lui a-t-on pas

adressées ! Il est, dit-on, la ruine de l’ouvrier, son unique souci est de réaliser de gros bénéfices en vendant à des prix exagérés des marchandises souvent avariées.

De plus il jette l’ouvrier dans la misère la plus profonde en lui faisant des crédits trop longs et majorés de gros intérêts. Avec la coopérative, rien de tout cela. D'abord en règle générale, pas de crédit; or pour l’ouvrier, source d'économie et de prévoyance; ensuite et surtout la coopérative achetant en grande quantité, n'ayant pas de bénéfices à réaliser, vendra à des prix modérés des marchandises de qualité supérieure. Créons donc des coopératives.

Nousn’avons, certes, pas l'intention d’excuser complètement le petit commerce et de voir en lui partout et toujours un gardien de la probité et de l'honneur professionnel. Le petit commerce, à l’époque où il régnait en maitre sur le consommateur, en à pris un peu trop à son aise avec lui, et il est indéniable qu'il subit aujourd’hui les conséquences de ses propres abus. Mais à côté des abus du commerce il y a place également pour d’autres causes dont l'influence a été parfois capitale et qui ont joué un rôle important dans la création des coopératives, ce sont : l’initiative patronale et la faveur fiscale. Enfin, de nos jours surtout, un autre facteur a contribué efficacement au développement de la coopération de consommation, c'est le socialisme.

SIL — Abus du commerce.

Au premier rang de ces abus il faut citer la falsification des denrées. Dans la lutte pour la vie, chacun des commerçauts s’est évertué à diminuer ses prix de revient afin d'augmenter ses bénéfices, ce qui est incontestablement son droit, et ce qui dénote chez lui une marque d'intelligence quand il emploie des moyens honnêtes. Malheureusement chez un certain nombre l’appât du grain a étoufté tout scrupule, et il leur a semblé que la falsification des denrées était un moyen naturel d'accroître leur profit. Alors on vit apparaître sur le marché ces produits multiples et consciencieusement frelatés tels que le café de chicorée, le beurre de margarine, le vin de raisins secs, ou même fait sans raisins, le lait fait sans vache ni chèvre. C’est pourquoi, nous dit M. Gide, il a paru tout naturel dernièrement à un industriel en quête de réclame de faire paraître dans un journal qu’il fabriquait et vendait « des boules de gomme en gomme ». Ce moyen bien simple et probablement inédit était, paraît-il, susceptible d’éveiller la curiosité du consommateur qui ne croyait plus que de nos jours on fabriquait encore des boules de gomme avec de la gomme.

Mais, non content de tromper sur la qualité, le petit commerce vendait à des prix souvent exagérés. C’est ainsi que dans certaines villes où le pain n’était pas taxé, on vit les boulangers le vendre 20 centimes la livre et 35 centimes le kilogramme. Or il est cer-

tain que c’est là un prix excessif et bien lourd pour les familles nombreuses qui ne disposent que d’un petit budget. Le pain vendu 24 centimes le kilogramme laisse encore un joli: bénéfice aux boulangers, et l’on conçoit que dans ces conditions le consommateur ait cherché dans l’organisation de la coopérative le moyen de se procurer à meilleur compte cette denrée de première nécessité. Il en fut parfois de même pour l’épicerie et notamment pour le sucre et le café, de sorte que l’on pouvait constater une différence appréciable de prix sur ces denrées sortant des grandes épiceries et des boutiques des petits commerçants.

Enfin on a reproché au petit commerce de pratiquer l’usure dans le crédit. L’habitude de payer comptant a été de tout temps difficile à faire entrer dans les mœurs de l’ouvrier, on préfère prendre à crédit en faisant marquer sur un livre délivré par le commerçant, ou mieux en se fiant entièrement à sa bonne foi. Que celui-ci soit malhonnête et l’ouvrier par cette vente à crédit se trouve odieusement exploité.

Or, parmi les commerçants, il s’en est trouvé d'assez peu scrupuleux pour dissimuler d'énormes majorations de prix sous la forme de petits paiements par acomptes échelonnés sur plusieurs années. Vient un moment où l’ouvrier ne peut plus payer le terme échu ; alors on le fait saisir, et toutes les sommes versées par lui sont perdues ; on lui réclame le montant intégral de sa dette. D’autres fois, quand l’ouvrier a eu confiance en son fournisseur et n’a point exigé de lui un livre où s'inscrit. régulièrement tout ce qu'il

achète, celui-ci en a profité pour doubler sa note et réclamer une somme bien supérieure à celle qui lui est

due.

Assurément, ces pratiques malhonnètes de quelques-uns, ont eu sur la masse une fâcheuse répercussion. L'esprit de généralisation s’est vite fait jour et englobant tout le commerce dans la même réprobation, il n’a vu en lui qu'un parasite éhonté, et une cause de misère et de ruine pour le consommateur. Les partisans dévoués de la coopération se sont alors posés en réformateurs, profitant habilement des circonstances et puissamment aidés par l'initiative patronale et la faveur fiscale.

$ II. — Initiative patronale.

M. Mabilleau, dans la Ré/orme sociale, regarde comme une des principales causes du mouvement coopératif en Angleterre, la tyrannie patronale ; la coopérative aurait été pour l’ouvrier un moyen d’affranchissement, de moralisation et même de direction populaire.

En France, où l'autorité patronale est moins lourde qu'en Angleterre, M. Mabilleau le reconnait, le mouvement coopératif vient au contraire de l'initiative patronale, qui a vu également dans la coopération, un instrument de moralisation et quelquefois aussi un moyen d'échapper à la hausse des salaires (1).

(1) Mabilleau. — Réforme sociale, 1896. 1° mai. Coopération, ses bienfaits, ses limites.

Cette initiative patronale a été dans plusieurs de nos centres industriels la cause première du développement des sociétés coopérativee de consommation. Un patron réunit quelques travailleurs, les dote de leurs actions de fondateurs, désigne lui-même les administrateurs, les plus dociles bien entendu, devient lui-même actionnaire, appelle autour de lui plusieurs adhérents qui, trop heureux de collaborer à l’œuvre patronale, font réclame autour de la nouvelle société et groupent autour d'elle une nombreuse clientèle. Voilà une société coopérative formée. Le patron croit avoir rendu un signalé service à son personnel. Il a voulu l’habituer à la direction des affaires, lui donner une certaine initiative et lui assurer peut-être une vie plus large et à meilleur marché. Quant aux statuts, 11s ont été rédigés dans un sens des plus philanthropiques : on a prévu dans la société naissante, un fonds de secours pris sur les bénéfices réalisés et augmenté par une cotisation très légère, généralement un franc par mois, que verseront les adhérents, moyennant quoi, ils auront droit en cas de maladie ou d'accidents survenus au cours du travail, à une indemnité journalière de 1 fr. Le fonds de secours prévoit également le cas de mort d’un des adhérents, et stipule qu’une certaine somme sera allouée à la veuve où aux enfants au-dessous d’un certain àge en cas de prédécès de la mère.

Les sociétés coopératives du Creusot revêtent généalement cette forme: on pourrait même en dire autant de presque toutes les sociétés coopératives

ouvrières, et c’est certainemeut le côté le plus louable de ces associations.

Dans de telles conditions, fondé sous des auspices aussi favorables, le mouvement coopératif devait assurément se propager rapidement dans les centres ouvriers, et.chaque quartier ne devait pas tarder à être doté d’une coopérative.

D'autre part ces sociétés sn également envisagées par certains patrons comme un moyen de se soustraire à la hausse des salaires.

La coopérative fut considérée par eux comme une panacée universelle, une sorte de solution à la question sociale ; et comme dans l'esprit de ces derniers elle devait procurer à l’ouvrier des avantages considérables, celui-ci était mal venu de se plaindre de la modicité de son salaire.

Un ouvrier, il y a quelques mois, se plaignait à un chef du contentieux d’une de nos grandes usines, de la peine qu'il avait à élever une nombreuse famille avec ses maigres appointements et le priait de s’intéresser à sa situation.

La réponse qui lui fut faite vient entièrement confirmer notre opinion. « Faites-vous partie de la coopérative, luidemanda-t-on ? — Non répond l’ouvrier, je n’y vois aucun avantage. — Vous avez tort, reprend le chef du contentieux, croyez-moi, entrez dans une société coopérative, et les bénéfices que vous réaliserez surpasseront certainement l’augmentation de salaire que vous nous demandez ? »

Nous ne pensons certes pas que celte réponse ait

été dictée au chef du contentieux par le patron de cette

importante usine bien connu pour toute la sollicitude qu'il apporte au sort de ses ouvriers. Mais elle dénote néanmoins un état d’esprit qui se rencontre trop souvent, hélas ! chez beaucoup d’autres patrons.

= LS Ü HI. — Faveur fiscale.

A côté de l'initiative patronale, la faveur fiscale dont jouissent les coopératives a été une des causes principales de leur développement.

Les sociétés coopératives de consommation bénéficient, à l’heure actuelle, d’un véritable privilège. Elles sont l’objet de la plus grande sollicitude de la part du législateur qui jusqu'à ce jour les a exemptées de toutes les charges fiscales qui pèsent si lourdement sur le petit commerce.

[1 suffit, en effet, à un certain nombre d'individus de constituer entre eux une société qu’ils décoreront du nom de coopérative, de désigner quelques administrateurs qui achèteront une certaine quantité de denrées alimentaires pour les revendre ensuite à des adhérents, et bien souvent même à des tiers, pour bénéficier, en raison du titre même de la société, de l’exonération de la patente. Et cependant beaucoup de ces sociétés coopératives tiennent boutique et vendent ouvertement au public. Qui n’a pas entendu parler de ces iminenses comptoirs d’épicerie, de quincaillerie, de jouets, de chaussures, de vêtements, des boutiques

de boucherie, de boulangerie, qui sont autant de succursales de « La Moissonneuse ». Et cependant le Trésor ne lui réelame pas la moindre contribution.

Nous pensons que cette faveur législative n’a pas été étrangère au développement de la coopération en France et à son succès.

Il devait venir, en effet, tout naturellement à l’esprit de l’ouvrier que ces sociétés bénéficiant d’une exonération fiscale aussi importante devaient également faire bénéficier leur clientèle d’une réduction de prix très appréciable sur toutes les marchandises qu’elles livraient à la consommation. C'était une prime donnée à la création des sociétés coopératives de toute nature. Les coopératives en ont largement usé, nous verrons même plus loin si elles n’en ont pas aqusé.

Voilà, nous semble-t-il, trois causes primordiales du mouvement corporatif en France : abus du commerce, protection et encouragement patronaux, faveur fiscale.

N IV. — Causes politiques et vogue.

Aujourd'hui, et même depuis quelques années, on! voit clairement surgir une autre cause du mouvement coopératif. |

Des socialistes intelligents poussent à la multiplication de ces associations et cela à l’exemple des socialistes belges, dans le but de se procurer des ressources pour faire triompher leurs idées et de soutenir

les grèves. C’est dire que la coopération est considérée aujourd’hui comme un moyen de lutte, une arme de politique socialiste, en un mot qu'elle a été complètement détournée de son but. On a vu tout au moins dans la coopérative de consommation non plus un but, c’est-à-dire la réalisation unique de la vie à bon marché et du bien-être de l’ouvrier, mais un moyen d'arriver à la coopérative de production et à la socialisation de tous les instruments de travail.

Un collaborateur à la Réformesqciale,M. Langeron, ancien chef du contentieux de la Société des mines de Blanzy, rapporte dans un numéro de cette publication une conversation qu'il a eue avec un partisan très influent de la grève générale (1). Cet article typique vaut bien l'honneur d’une analyse et de quelques citations.

M. Langeron demande à son interlocuteur son opinion sur la grève générale, qui, disait-on, devait éclater dans le bassin de la Loire. Celui-ci ne lui cacha point que les ouvriers n'étaient pas prêts pour la lutte qui devait être longue pour aboutir à un résultat heureux : c’est l'argent qui manque. Mais où le trouver? Laissons-lui la parole : « Ces ressources, à mon avis, il ne faut pas les attendre des sacrifices consentis par les ouvriers eux-mêmes, etc…., il faut les chercher ailleurs, et les coopératives de consommation, si elles arrivent à se développer dans

(1) LANGERON. — Réforme sociale, mars 1899, p. 484.

les milieux industriels, nous en procureront de très sérieuses. »

Puis comme on laisse paraître un certain scepticisme, qu’on représente les coopérateurs comme des travailleurs paisibles, économes, prévoyants, la coopérative comme devant réaliser un tout autre but, l'interlocuteur répond très naturellement et très justement : «(Tout cela, c’est de la théorie.» Et plus loin: «Tout groupement ouvrier abandonné à lui-même est appelé à devenir tôt ou tard un foyer socialiste ; c’est un auditoire tout organisé pour nos apôtres que vous appelez des meneurs. Ceux-ci trouvent toujours le moyen de s’y introduire, de s’y faire entendre et d’y propager leurs idées. » Enfin l’entretien se termine par ces mots : (« Toute coopérative ouvrière est destinée à devenir un soutien de la grève générale qui éclatera nous ne savons quand, mais pour sûr. »

Voilà,il nous semble, une conversation qui contient un exposé très net de la situation, qui nous montre parfaitement une des causes actuelles du développement des sociétés coopératives de consommation, et qui malheureusement a eu son épilogue quelques mois après, non dans le bassin de la Loire, mais dans les autres centres métallurgiques et miniers de la Saôneet-Loire.

Pour quiconque a suivi de près le mouvement socialiste qui s'est déchainé au Creusot sous forme de erèves dans le courant de mai et septembre 1899, il est aujourd'hui avéré que tout a été préparé et fomenté au sein des coopératives.

36 l CHAPITRE PREMIER

Depuis plusieurs mois elles étaient travaillées par

ceux qu’on à coutume d'appeler depuis des commisvoyageurs en grève, meneurs de profession qui trouvent dans ces milieux un terrain propice pour l’éclosion de leurs idées.

Elles devinrent alors de véritables clubs révolutionnaires, où certains politiciens en quête d’un siège de député, se posèrent en nouveau messie, promettant aux oreilles naïves qui les écoutaient, un renouvellement complet de la société, et un bonheur parfait

pour l’ouvrier.

Certaines de ces sociétés eurent l’honneur de voir l’un des leurs, président ou administrateur, en tête du mouvement, montrant plus manifestement encore quel rôle elles avaient joué et à quel but elles marchaient (1).

Mais nous prévoyons de suite une objection qui peut nous être faite. Nous n'avons parlé dans tout ce qui précède que des coopératives ouvrières, à côté d'elles, nous dira-t-on, se trouvent d’autres sociétés importantes. Nous avons cité plus haut la « Moissonneuse » de Paris qui compte beaucoup d'employés et de fonctionnaires, nous pourrions citer également les sociétés coopératives militaires de Belfort et de Bayonne, l’association des employés de lPEtat du

(1) Ce qui vient de se passer à Montceau-les-Mines le 28 avril dernier confirme encore notre opinion. Lors du referendum sur l'opportunité de la grève générale des mineurs, ce furent les sièges des sociétés coopératives qui servirent de bureaux de vote et de centres de propagande.

département de la Seine et de la ville de Paris qui jouissent actuellement d’une grande réputation. Or, il est impossible d’assigner à ces sociétés les mêmes causes, qu'aux coopératives ouvrières, tout au moins en ce qui concerne l’ingérence patronale et les raisons d'ordre politique et social.

Or, quelles causes auraient donc présidé à leur formation, sinon celle de réaliser la vie à bon marché en échappant aux abus du petit commerce et à son lucre immodéré ?

Tout en reconnaissant que dans ces sociétés cette raison à peut-être prévalu un instant ; en admettant que les coopérateurs aient cru réaliser de la sorte un certain bénéfice, il reste encore la raison fiscale qui, à elle seule, pourrait à la rigueur expliquer le développement de ces sortes de sociétés qui, n'étant pas soumises à la loi des patentes, peuvent faire bénéficier de ce fait leur clientèle d’une certaine diminution de prix. Mais nous disons plus ; on se trouve même Ici en présence d’une véritable ingérence patronale, qui, si elle n’est pas la raison première de la fondation de la coopérative est tout au moins celle de son succès. Nous voulons parler surtout ici des sociétés coopératives de fonctionnaires. Il est un fait aujourd’hui avéré que les administrateurs nés de la société, qui sont généralement de hauts fonctionnaires, forcent leurs subalternes à s'inscrire sur leur liste. C’est une question de bonnes notes, c’est une question de congé, c’est une question d'avancement. Et à ce sujet M. Georges Berry, député de Paris, cite exemple

d'un jeune homme de sa connaissance qui, nommé auxiliaire au ministère de l’intérieur, fut obligé de devenir coopérateur sous la direction de ses chefs; et comme il demeurait chez son oncle, épicier dans son quartier, il dut renoncer à se fournir chez lui. On comprend que de telle façon une coopérative de ce genre puisse recruter un certain nombre d’adhérents et avoir un certain succès.

Enfin, il existe encore une autre cause du développement de la coopération de consommation qui, toute banale qu’elle paraisse être, n’en existe pas moins et a une influence considérable : c’est la vogue.

L’engouement pour tout ce qui est association est aujourd’hui un fait indiscuté ; souffre-t-on d’un mal quelconque, veut-on conquérir un bien envié, vite on se coalise, on se groupe, on forme une Société, bien convaincu de la véracité du vieil adage : « L'union fait la force. »

Notre société individualiste tend évidemment à se transiormer et l’on peut se demander si, dans un avenir plus ou moins rapproché, nous ne verrons pas revivre ce régime corporatif si jaloux de ses droits et de ses privilèges, que notre grande Révolution a abattu au prix de combien d'efforts !

Si encore cette idée de combattre un mal ou d’acquérir une certaine somme de bien-être présidait toujours à la formation de telles sociétés ! Mais que de sociétés coopératives se sont formées, poussées uniquement par la vogue, par l'exemple, sans se soucier davantage des bénéfices qu’elles pourraient procurer.

On entre dans une société coopérative, bien souvent parce qu’il est de bon ton d’être coopérateur et non point par nécessité. C’est contre quoi s’élève M. Berry quand, dans un style un peu virulent, il parle « de ces riches retraités, de ces fonctionnaires payés sur le budget dont les commerçants fournissent le tiers, et qui leur font concurrence avec l’argent que ces mêmes commerçants leur donnent ». Puis il ajoute, avec une pointe de dépit et d’amertume : « C’est une véritable spoliation ; on dépouille les commerçants en faveur de messieurs pas plus malheureux qu’intéressants. )

M. Mabilleau, dans la Réforme sociale, semble également nous donner raison sur ce point, quand il dit : « L'idéal serait que la coopération ne servit qu’à ceux qui en ont besoin et pour les besoins primordiaux qu'ils ont(1). »

(1) Mabilleau. — Réforme sociale, 1896, 1e mai.

RP RE SC en Ur D = ; PRES CONTRE

| CHAPITRE ul . |

CONSÉQUENCES DE LA et ION POUR LE CONSOMMATEUR. A ON TES

$ I". — Ce que la coopérative devrait être

Fr

Nous venons de voir à quelles causes on peut ratta-

cher le développement des sociétés coopératives de

consommation ; nous avons vu également que leur succès dépend beaucoup de la vogue. Examinons maintenant quel résultat appréciable le consomma-

teur à pu en tirer. Us Nous parlions en terminant le chapitre rt

de la grande vogue dont jouissent actuellement les

sociétés coopératives de consommation. Il nous sem ble que les économistes contemporains, ou tout au moins, bon nombre d’entre eux n’y sont point étran-

gers, à moins d'admettre qu'ils ne l’aient subie eux-

mêmes.

Ces enthousiastes de Ia coopération y ont vu non

seulement une source de bien-être pour la classe ouvrière, mais encore une sorte de panacée sociale,

un système applicable à toutes les situations et à tous les cas. Ils ont pensé qu'il y avait là, plus qu'un but, un moyen de transformer l’état social actuel, en un état plus conforme à leur idéal. MM. De Boyve et Ch. Gide ne tiennent pas un autre langage quand ils préconisent la coopération progressive (1) ; et c'est bien dans cette voie en effet que semble vouloir s’engager la coopération française, nous en avons pour preuve cette résolution votée par le Congrès international de Marseille de 1890 et ainsi conçue :

« Le congrès de Marseille, sans méconnaitre la valeur des motifs qui peuvent déterminer un certain nombre de sociétés à affecter immédiatement une partie de leurs réserves à des institutions de prévoyance, confirme le vote du congrès de 1889 qu'après la constitution d’un magasin en gros, il conviendra de chercher à fonder des sociétés coopératives de production, et insiste sur la nécessité de réserver des fouds dans chaque société pour la constitution de ce magasin. »

Plus tard dans le deuxième congrès de l’Alliance coopérative internationnale qui s’estouvert le 28 octobre 1896 sous la présidence de M. Siegfried, ancien ministre du commerce et de l’industrie, un délégué de la Moissonneuse nous expose nettement sa facon de voir, il solidarise la cause de la coopération et celle

(1) Conférence de Gide : Congrès international, 1889. Rev. d'Economie politique, 1859, 473 et suivantes.

49" - CHAPITRE Il

de la révolution sociale et montre bien qu’elle est non pas un but, mais un moyen.

D’autres partisans de la coopérative comme M.Fougerousse tiennent au contraire pour l’institution de caisses de prévoyance, ne voulant voir que dans la coopération le but unique d’augmenter‘le bien-être de l’ouvrier. |

Néanmoins ces deux façons d'envisager la coopération de consommation ontce point decommun, que toutes deux veulent donner au coopérateur une vie plus large et à meilleur compte. Voyons si véritablement les résultats répondent à leur desiderata.

Avant d'entrer immédiatement sur le terrain de la discussion, exposons les bienfaits rêvés et tant vantés que doivent procurer les sociétés coopératives de consommation aux classes laborieuses.

Nous ne dirons qu’un mot des avantages matériels que doit procurer à la masse des travailleurs, l’établissement des sociétés coopératives de consommation. Ce sont des idées bien connues et maintes fois exposées

La société coopérative de consommation a pour objet de grouper les consommateurs, d’accumuler leurs modiques capitaux pour acheter en commun, au prix du gros, les objets qui leur sont nécessaires pour se les répartir ensuite selon leurs besoins particuliers. Ces marchandises achetées en grande quantité au producteur lui-même, le seront dans des conditions très favorables de bon marché et les sociétaires pourront en bénéficier. Enfin, étant choisies par

ceux mêmes qui doivent les consommer, elles ont moins de chance de subir des altérations qu’on a parfois constatées sur les denrées livrées à la consommation par des intermédiaires trop âpres au gain. Donc avec les coopératives, le consommateur aurait à meilleur marché des marchandises de qualité supérieure. |

A côté de ces bienfaits purement matériels, les partisans zélés de la coopération et notamment M. Gide assignent aux associations coopératives un autre but bien noble que nous serons heureux de voir se réaliser : elles doivent favoriser l’épargne et l’économie, faciliter l'instruction et l'éducation morale, elles doivent être en un mot les grandes éducatrices des masses, et les pousser à un niveau supérieur.

D'abord, la société coopérative favorise Pépargne, donne des habitudes d’ordre et d'économie.

Les sociétés coopératives en effet ont toujours été considérées par leurs plus chauds partisans comme des institutions de vente au comptant, et dans ces conditions ils devaient certainement en déduire des conséquences favorables pour louvrier.

Cette suppression du crédit devait être un véritable bienfait; car c’est l'impossibilité de faire des dépenses inutiles qui pèsent lourdement sur le règlement final, et qui empêchent ou retardent la mise en réserve d'économies si nécessaires dans les moments critiques.

A chaque achat de l’associé correspond donc le paiement, mais par contre le bénéfice que le com-

merçant aurait prélevé sur lui est porté à la colonne « Avoir » d'un carnet qui lui est distribué. A la fin du semestre ou de l’année, les comptes sont réglés; alors sans effort, sans privation d'aucune sorte, sans déboursés supplémentaires, le coopérateur se trouve avoir à sa disposition un certain capital qu'il peut, à son choix, employer en acquisitions utiles, placer s’il le désire, ou laisser s’arrondir d'année en année, de façon à lui constituer une réserve pour ses vieux jours, ou pour l'établissement de ses enfants.

La société coopérative de consommation facilite également l'instruction et l’éducation morale. Laissons ici la parole à M. Navarre, conseiller municipal de Paris (1) : « En effet, dit-il, devant s'occuper par lui-même de l'achat des denrées, forcé d’en étudier les origines, d'en rechercher la provenance, d’en surveiller les cours, la qualité et le poids, de réfléchir et de prévoir pour assurer la bonne direction du fonds social, le coopérateur s'assimilera par une expérience de chaque jour la difficile pratique des affaires et acquerra les connaissances qui lui sont indispensables.

« Le sentiment de sa responsabilité morale vis-à-vis des camarades dont la confiance a placé entre ses mains la gestion de leurs intérêts, l’oblige à étudier et à s’instruire pour être à la hauteur de la mission qu'il a acceptée. Il s'élève ainsi,.se détachant peu à peu des habitudes mauvaises qu’il pouvait avoir con-

(1) La coopérative expliquée aux visiteurs de l'exposition.

tractées : il s'adonne à son œuvre sans préoccupation d'une rémunération quelconque, et n'a plus qu’un désir, celui d'y consacrer tous les instants de liberté que lui laisse son labeur quotidien pour la voir prospérer et grandir chaque jour.

«Ayant pris goût à l'étude, dont il a senti toute la nécessité, son esprit de solidarité se développera; il voudra rendre ses camarades meilleurs et ainsi il créera dans sa société des cours gratuits à l’usage de ses adhérents, et il s’efforcera de leur faciliter l'acquisition de ce bagage intellectuel et pratique dont il aura senti lui-même impérieusement le besoin. »

Et alors M. Navarre espère que les coopératives verront s’adjoindre à leur magasin, des bibliothèques, des salles de lecture, des cours théoriques et pratiques, des conférences, tout ce, en un mot, qui peut contribuer à l'élévation morale du travailleur.

M. Gray. le secrétaire de l’importante Union coopérative d'Angleterre, considère les coopératives comme réalisant l’apprentissagedes devoirs du citoyen envers le citoyen et envers la communauté (1).

Enfin M. Charles Gide, dans une conférence faite par lui en 1899, au Musée social sous la présidence de M. Poincarré, ancien ministre, s’exprimait en ces termes : « Combien les associations coopératives ont fourni de tous temps et fournissent encore auJourd'hui des individualités énergiques et vigoureuses.

(1) De la nécessité de l'éducation pour le coopérateur, 1895.

46 CHAPITRE Il

Tous les membres des sociétés coopératives sont Journellement témoins des efforts que font dans leur société certains hommes pour soulever la masse, pour élever leurs camarades à un niveau supérieur):

Et nous pourrions multiplier ainsi les citations, ce ne sont qu’éloges et nobles désirs, à l'égard de ces associations. On à fondé et on fonde encore sur elles les plus belles espérances : nous souhaiterions ardemment que l’avenir y réponde ; malheureusement les enseignement du passé et les exemples de l'heure présente ne permettent guère de se bercer d’un tel espoir.

Dans l’esprit de ces hommes de cœur et de haute science, la coopération telle qu'ils la concevaient pouvait peut-être procurer un grand bien aux masses laborieuses, et les élever comme ils le rêvent à un niveau moral et intellectuel supérieur, mais il ne fallait point déroger aux principes posés, et d'une institution philanthropique ne pas faire une affaire de spéculation ou une arme politique.

C’est pourquoi de Ia théorie à la pratique il v a un abîme.

$ II, — Ce que la coopérative est en fait.

Quels sont donc les principes qui doivent présider

à la bonne marche de la coopérative, qui assurent son succès quand ils sont scrupuleusement suivis, tant au

point de vue économique qu'au point de vue moral ?

Ces principes sont les suivants :

1° Un conseil d'administration probe, honnête et ayant une certaine connaissance du commerce, vigilant et non rétribué.

2° Tous les paiements doivent être faits au comptant. |

3° La société doit se garder elle-même de se faire ouvrir des crédits. |

4 Interdiction de la vente aux tiers.

o° Vendre au même prix que le petit commerce et non au prix de revient.

6° Restituer les bonis aux acheteurs au prorata de leurs achats.

7° Constituer un fonds de réserve permettant d'atteindre le bat moral de l'association.

Or, qui peut soutenir que ces principes ont été suivis tout au moins parmi les corporations ouvrières ? Y en a-t-il une seule qui puisse prétendre ne s’en être Jamais écartée ? Il n’y en a pas, et nous le comprenons, car parmi ces principes il en est un dont la dérogation est précisément une cause de leur succès momentané, nous voulons parler de la vente à crédit,

Examinons successivement ces différentes règles.

A) Conseil d'administration.

Il faut d’abord à toute société coopérative un conseil d'administration honnête et ayant une certaine connaissance dans les affaires.

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