‹ Le petit-fils de Pigault-LebrunChapitre 11 sur 38 · livre · texte numérisé non relu

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GIBOYER

>) Ta-t-il convaincu?

)) Certes ! M mettant la main sur le front.) et je ne VeUX

plus que tu avilisses le grand esprit qu'il y a là. — Mon vieil ami, comme tu dois souffrir de vilipender tes belles idées dans ce journal d'écre visses/ Quitte-le! je t'en supplie ! (souriant,.

i»E PIGAULT-LEBRUN. 493

Je te l'ordonne! J'ai bien aussi quelques droits sur toi peut-être? Tu as assez léché la boue sur mon chemin, comme tu dis; essuietoi la bouche pour m'embrasser. (ii rembrasse.)

GIBOYER

9 Brave enfant!

MÀXIMILIEN.

* Tu m'obéiras?

GIBOYER

» Il le faut bien. N'es-tu pas mon maître?

MAXMILIEN.

» Tout me réussit aujourd'hui. Vive le bon Dieu! » (*)

(!) Acte IV, pages 118 et 119.

Je comprends que M. Emile Augïer fasse crier à ses personnages : Vive la République!

Ces sortes de souhaits par acclamation s'appliquent aux individus ou aux choses menacées de mort ou de ruine, et la République, j'en conviens, est très-périssable de sa nature.

Mais Dieu, l'immortalité par essence, n'a besoin d'aucune manifestation de ce genre écrite ou parlée. Celle que l'auteur place ici dans la bouche de Maximilien est de toutes les choses inutiles de la pièce la plus ridicule et la plus inconvenante.

Toujours est-il que voiiâ Giboyer fils converti et arraché aux erreurs cléricales par la lecture du livre de M. son père.

DE PIÔAULT-LEBRUN. 105

Un beau livre démocratique dont on a fait l'éloge au premier acte!

Une œuvre admirable de sens droit et de force morale, entièrement rédigée à l'encre rouge, et contenant en bloc toute la vérité, tout le progrès, toute la science politique du présent et de l'avenir.

On se demande pourquoi le Théâtre-Français ne la fait pas imprimer, avec une partie de ses grosses recettes , pour la distribuer gratis aux spectateurs.

« Il faut avouer, dit M. Edouard Fournier dans son feuilleton de la Patrie ('), que Fauteur de la pièce, en prenant ici pour vase d'élection cette intelligence souillée , cette âme qui se prostitue , donne une triste idée du cas qu'il fait des opinions libérales. Comment veut-il, après avoir pris plaisir à

9 décembre 1862.

nous montrer les flétrissures de cet esprit, que nous avions foi dans la parole qu'il animera ? Après nous avoir fait compter toutes les souillures du flambeau, comment veut-il que nous croyions à la pureté de la lumière? Pour moi la création de ce type n'est qu'un sophisme, et sa vie un paradoxe. Je ne crois pas plus à Giboyer démocrate qu'à Giboyer légitimiste. Des deux côtés il est faux apôtre, puisque des deux côtés on peut le traiter d'apostat. »

C'est un argument sans réplique.

L'auteur a beau reproduire une seconde ois sa précieuse métaphore de la loue, dans laquelle il paraît se complaire, il ne rendra pas les lèvres de Giboyer plus pures et son âme plus noble.

Ainsi raisonnent et continueront de raisonner longtemps encore ces mêmes journaux d'écrevisses, dont M. Augier se raille

DE PIGAULT-LEBRUX. 197

avec un goût si pur et un esprit si pétillant.

On le devine, cette qualification délicate a trait aux feuilles religieuses, et surtout à Y Univers frappé de suspension depuis plusieurs années. L'auteur et les comédiens ordinaires, ses complices, pratiquent l'insulte aux morts avec une grâce touchante.

Giboyer, cédant aux prières de son fils et accomplissant une volte-face nouvelle, sera désormais d'un grand secours à l'intrigue.

Madame Maréchal est en train de suivre le conseil de la baronne. Décidée a faire une offense publique à Maximilien, elle traite

l'amoureux de Fernande en valet devant tous les cléricaux illustres qui prennent le thé.

« — Monsieur Gérard, lui dit-elle (on ne connaît le fils de Giboyer que sous le nom de sa mère), débarrassez-moi de ma tasse! »

Elle juge inutile d'ajouter : « S'il vous plaît, (( ou : « Je vous en prie. »

C'est fort bien.

Mais elle a compté sans mademoiselle Fernande, jeune personne très-résolue, et que ni la présence ni les jugements du monde n'intimident guère. Entendant l'interpellation saugrenue adressée à Maximilien, elle prend aussitôt sur le guéridon de service une tasse pleine, arrête le jeune homme qui, par un mouvement machinal, allait obéir à l'injonction inqualifiable qui lui était faite, lui présente la tasse et dit :

DE riGAULT-LEBRUN. 499

« -— Monsieur Gérard, voulez-vous me permettre de vous servir?

» — J'ai déjà refusé, Mademoiselle.

» — Vous ne refuserez pas de ma main ! » reprend Fernande.

Stupéfaction générale du cercle catholique Notez5 je vous prie, que le futur de la demoiselle assiste à ce gentil coup de théâtre.

Il déclare tout naturellement à d'Auberive qu'il n'épouse plus sous aucun prétexte.

Le vieux marquis se fâche et provoque en combat singulier ce candide et pusillanime donneur d'eau bénite, dans les principes duquel ne rentrent ni l'épée ni le pistolet. D'Auberive abuse de sa frayeur pour lui persuader qu'il doit se montrer chevalier français et couvrir de son nom Fincon séquence d'une jeune tête folle.

Arrive Maréchal, ahuri et tremblant.

Il craint que l'équipée de sa fille ne soit une cause de rupture. Le marquis lui annonce que le mariage tient encore, mais que le discours ne tient plus.

C'est à ce moment que maître Giboyer se précipite, armé de toutes pièces, au milieu de l'imbroglio.

A certaines réticences de Maximilien , il a vu que le jeune homme était amoureux. Mais amoureux de qui? Silence complet de Giboyer fils à cet égard.

La discrétion marche à la tête de ses nombreuses vertus.

Fernande, avec sa tasse de thé, vient très-à propos expliquer le logogriphe, et l'excellent père, ne voit pas, au bout du compte, pourquoi cette jeune fille ornée d'un million ne serait pas sa bru.

La baronne a fini sa tâche, celle de Giboyer commence,

M. Emile Augier rassemble dans la main de son démocrate les ficelles du dénouement.

A tout seigneur, tout honneur.

Ce pauvre Maréchal est furieux.

Lui enlever son discours, un si beau discours, qu'il avait appris d'un bout à l'autre!

il exhale ses plaintes en présence de Giboyer. Comme celui-ci doit rompre en visière aux légitimistes, aucun scrupule ne l'arrête plus, et il fait chorus d'indignation avec le maître de forges, déclarant qu'on n'a pas le droit de traiter en Cassandre un personnage de son mérite et de sa valeur.

Bref, il l'excite de toutes ses forces à la vengeance.

— Un bon tour à leur jouer, dit-il, serait de répondre à ce même discours qu'ils vous reprennent, et de les écraser par une réplique foudroyante.

— Ah! si je pouvais! s'écrie Maréchal.

GIBOYER

« Il ne vous manque qu'un foudre... On peut vous le procurer.

MARÉCHAL

>) Qui? Vous?

GIBOYER

» Non, je ne suis pas de force. Je ne connais qu'un homme capable de rétorquer mon discours, c'est mon neveu.

MARECHAL

y> Le petit Gérard? Mais il le trouvait sans répliqué?

GIBOYER

» Il a réfléchi depuis et il me l'a démoli à moi pièce à pièce. Vous le dirai-je? il a si bien retourné mes idées que j'abandonne le parti et vais donner demain ma démission de rédacteur en chef. » (*)

En résumé, tout s'organise.

Bouillant de rancune et décidé à prendre une revanche terrible de l'affront qu'il a reçu, le maître de forges, à la séance de la Chambre du lendemain, lit une réfutation de son premier discours, qui met le parti légitimiste en déroute.

(*) Acte IV, page 130.

Voilà comment nos mœurs parlementaires sont présentées à l'admiration publique par un académicien et par les acteurs de notre premier théâtre.

C'est l'amoureux de Fernande qui a passé la nuit à composer cette merveilleuse riposte.

Son digne père lui a fourni Pexorde,

Tout se gâte; la discorde est au camp d'Agramant.

Une espèce de fantôme solennel et presque sinistre apparaît dans le salon du maître de forges. C'est madame Pfeffers. Elle est juchée sur le plus haut sommet de la dignité cléricale.

Fernande est seule avec sa belle -mère pour recevoir cette visite. L'orateur victorieux n'est pas encore rentré de la chambre.

Scandant chaque mot, roulant majestueusement la prunelle, et donnant à son extérieur et à son langage toute l'importance du catholicisme offensé, la baronne annonce à

madame Maréchal que M. le coj&te d'Outreville reprend sa parole.

Il est impossible de voir une scène plus imposante; elle se termine par ce petit aparté plein de scélératesse :

« — Dans un mois je porterai d'azur à trois besants d'or! » (*)

Voyant entrer Maréchal, cette noble personne le foudroie de son dédain ; puis elle disparaît pour ne plus revenir.

Madame Arnould-Plessy a dignement rempli sa tâche.

<>l) Acte V, page 138.

PE FIGAt'LT-LEBRUS.

Quant à madame Maréchal, scandalisée de la volte-face de son époux., elle le traite d'apostat, de révolutionnaire, de cannibale, et quitte la place à son tour.

Deuxième étoile filante, qu'on aura le chagrin de ne plus revoir. Mademoiselle Nathalie se flatte, elle aussi, d'avoir bien mérité du parterre.

Nous approchons du dénouement.

J'ai dit que les ficelles se trouvaient réunies dans la main de ce chenapan de Giboyer. Soyez sûr qu'il achèvera la manœuvre avec une habileté transcendante.

Rien de mieux combiné, du reste, que le plan du démocrate.

Il a jeté Maréchal dans un casse-cou parlementaire, dont il est tout à fait impossible au bonhomme de se tirer sans le secours de Maximilien. L'ennemi répliquera vertement à la séance prochaine ; il va falloir de nouveaux chefs-d'œuvre de style et de logique.

C'est par là que maître Giboyer tient le père de Fernande.

On devine qu'un député, dans une situation pareille, est prêt à tous les sacrifices pour conserver la plume admirable qui lui a valu tant de gloire et de succès.

Donc, lorsque Maréchal entend Boyergi lui déclarer à l'improviste qu'il est à la veille de partir pour le Nouveau-Monde, et que son intention positive est de prendre Maximilien pour compagnon de voyage, le

DE PIGAtLT-LEBRrN. 2(19

nez de Provost, — ce nez historique, déjà si développé, — - s'allonge au delà de toutes les limites connues.

« — Vous emmenez Maximilien ! s'écriet-il avec désespoir.

)> — Oui, Monsieur, j'ai accepté la direction d'un grand journal à Philadelphie, et j'ai besoin du concours de mon neveu.

? — Mais, sapristi î moi aussi j'en ai besoin, j'en ai plus besoin que vous! » dit Maréchal, dont la douleur est navrante.

On souffre, on est humilié de voir un membre du corps législatif dans un embarras aussi cruel. Le pauvre homme est obligé d'avouer son incapacité notoire; il descend jusqu'à la supplication et pousse les appointements de Maximilien à un chiffre fabuleux pour fléchir M. de Boyergi, qui s'obstine à embarquer cet utile jeune homme et à laisser un pauvre député, sans pluune et sans discours.

— Que voulez-vous? dit le démocrate souriant dans sa barbe grise et tout fier du résultat de sa ruse, « j'emmène Maximilien avec moi surtout pour le dépayser, pour l'arracher à un amour sans issue.

» — Il est amoureux? s'écrie Maréchal.

Parbleu, le beau malheur! Nous l'avons tous été, et nous voilà!

» — Ce n'est pas une amourette, Monsieur, c'est une passion.

MARÉCHAL

» Quoi? une jeune fille qu'il ne peut pas épouser? La famille a donc des prétentions par-dessus les maisons? Car enfin votre neveu est charmant de sa personne ; il a un avenir magnifique, un présent très-acceptable, puisque je lui donne... Oui, j'irai jusqu'à vingt mille francs ! Que diable ! c'est une position

DE PIGAULT-LEimrx. 2H

superbe! Qu'est-ce qu'il leur faut donc à ces imbéciles-là?

GIBOYER

y> Si je vous disais le nom de la jeune per sonne, vous n'insisteriez plus.

MARECHAL

» C'est donc une Montmorency?

GIBOYER

)) Mieux que cela î Pour en finir en un mot, c'est mademoiselle Fernande. » (*)

À cette bombe imprévue qui lui éclate dans les jambes, Provost-Maréchal fait un bond prodigieux. Son nez s'allonge encore,

(*) Acte V. }.;!.lv liï

212 LE PETJT-FILS

ce qui ne paraissait plus être dans les choses possibles.

Mais bah! Qu'est-ce que l'orgueil de famille à côté de l'orgueil parlementaire?

» — Je suis la bête noire d'un parti puissant et rancunier, dit le prudent bourgeois. Les quolibets vont pleuvoir sur mon silence. Je n'aurais plus qu'à me retirer de la scène politique et à aller planter mes choux. » Vite un million de dot et la main de Fernande à ce petit secrétaire. Sautons le fossé, morbleu î

Et il le saute.

Mademoiselle Fernande, appelée sans retard et mise en demeure de se prononcer, le saute elle-même d'un pied leste et mignon, sans le moindre trouble, avec une grâce charmante.

DE PIGAULT-LEBRl'*. 213

Giboyer fils arrive au milieu de ces exercices gymnastiques.

Il est très-étonné lorsqu'on lui annonce que la pimbêche du premier acte, devenue l'ange de ses rêves, est paternellement autorisée à le suivre devant M. le maire.

c __ Quoi! Monsieur, s'écrie-t-il , vous consentez!... Et vous, Mademoiselle... malgré ma pauvreté, malgré ma naissance... .

» __ Qu'est-ce qu'elle a de particulier, votre naissance? » dit Maréchal.

Aye !

Voici une nouvelle bombe. Cette fois elle éclate dans les tibias démocratiques de Giboyer père.

Son plan n'avait pas prévu l'obstacle le plus sérieux. Il oubliait tout simplement qu'on marie avec beaucoup de peine, en ce monde, les enfants qu'on ne signe pas.

Je me permets de modifier ici le dialogue de l'auteur, sans toutefois en changer le sens.

— ^ous comprenez, Monsieur, dit Maximilien à Maréchal, que le nom de Gérard étant le nom de ma mère....

— Fichtre! s'écrie le député. Mais alors vous êtes un enfant naturel, mon ami, c'est grave! On a l'habitude, monsieur deBoyergi, de prévenir les gens de ces choses-là.

— Je ne dis pas non, cela m'était sorti de la tête, répond le démocrate d'un air penaud. Après tout, la belle affaire ! Oui empêche de déclarer que mon neveu est orphelin ? Cela trompera les curieux et leur ôtera l'envie d'aller mettre le nez dans son état civil.

— Tiens, mais au fait c'est juste, dit Maréchal.

— Permettez, Monsieur, réplique le vertueux et sensible Maximilien , mon père existe.

— Un père qui ne l'a pas reconnu, ii donc î s'écrie Giboyer. Ça ne compte pas.

— Devant la loi, c'est possible, répond le iiis; mais dans mon cœur ça compte.

— En avez-vous bientôt fini avec ce galimatias? dit Maréchal pressé de conclure.

Dès qu'il y a un père, ce père a un nom. Parlez. Comment s'appelle- t-il?

Ici le démocrate confus baisse *a tête, et

le nez de Provost, à côté du sien, n'est plus qu'un nez à la Roxelane.

Maximilien répond avec héroïsme :

— Il se nomme Giboyer.

— Hein ? s'exclame le maître de forges en reculant d'épouvante. Qu'est-ce que vous dites?... Giboyer! l'auteur des biographies contemporaines !... un abominable pamphlétaire, un vampire, un ogre, occupé à dévorer à belles dents les illustrations de ce siècle!... Un effronté qui a l'audace de tout écrire, et qui sans la moindre gène, carrément, de son encre la plus perfide, ne craindrait pas d'imprimer, par exemple, que moi Maréchal, membre du corps législatif et l'un des premiers orateurs de la chambre, je fais composer mes discours par un secrétaire... Sapristi ! c'est de la diffamation au premier chef, savez-vous? et la société ne doit pas permettre ces infamies-là!... Giboyer! c'est

DE riGAtTLT-LEBRUN. 217

le diable !... Je regarde comme une chose très-heureuse que ce mangeur de chair fraîche ne vous ait pas empêtré de son nom !

— Monsieur, dit Maximilien, ce nom je le respecte. « Où mon père ira, j'irai . c'est mon devoir, c'est ma joie. Je ne le séparerai pas du seul homme qui ait le droit d'entourer sa vieillesse d'affection et de s'agenouiller à son lit de mort. »

La scène devient attendrissante.

Un pleur mouille les yeux de Giboyer père. Il est ému jusqu'au fond de l'âme, en voyant cette tendresse généreuse qui lui reste intrépidement acquise, malgré ses biographies.

0 sublimité de l'amour filial î qui aurait pu croire que tu descendais à ces profondeurs V

LXXIÏ

Tout cela est fort oien.

Mais le député persiste. Il ira planter ses choux plutôt que d'introduire dans sa famille cet ogre de biographe.

« — Je vous déclare, dit-il à Maximilien, que je suis au bout de mes concessions. Choisissez entre votre père, puisque pèîfê il y a... et ma fille.

MAXIMILIEN

)) Mais, monsieur, je n'ai pas même le droit de délibérer.

MARÉCHAL avec humeur.

» N'en parlons plus. Aliez en Amérique,

*DE PIGAULT-LEBIU'X. 219

et grand bien vous fasse! Vous n'aimez pas ma fille, voilà tout !

MAXIMILIEN tombant dans le fauteuil an milieu avec un sanglot.

s Je ne l'aime pas !

MARÉCHAL de la porte.

» Viens, Fernande, (*) »

Mais au lieu d'obtempérer à cette invitation, mademoiselle Fernande s'approche du fauteuil oùMaximilien vient de tomber assis, prend résolument à deux mains la tête du jeune homme et lui dépose sur le front un baiser très-chaleureux.

Oui, lecteur!

Cette jeune personne, aussi franche que décidée, trouve ce pelit moyen excentrique d'en finir une bonne fois avec les biographies

et les scrupules.

(2) Acte V, page 15i,

'2-20 LE TETIT-FILS

Maréchal comprend que Giboyer fils est maître de la situation, et qu'il ne reste plus qu'à installer Giboyer père au logis dans une confortable robe de chambre, — ce que mademoiselle Fernande s'empresse de faire, en disant au biographe :

» — Je serai heureuse, Monsieur, que vous m'appeliez voire fille! »

— Bah! c'est lui? murmure le député au corps législatif.

Et , prenant à l'heure même son parti en brave, il ajoute philosophiquement :

— Allons, soit! j'aurai deux secrétaires au lieu d'un.

Là-dessus Provost et ses illustres camarades cueillent une dernière moisson de bravos; puis ils font signe au machiniste de baisser la toile : leur farce est jouée.

LXXÏI1

Avant de poursuivre les appréciations et la critique, deux mots, je vous prie, monsieur l'académicien,

Je ne vous retiendrai sur la question qui m'est personnelle que le laps de temps nécessaire pour vous convaincre d'un brin de mauvaise foi.

Nous ne sommes pas des inconnus l'un pour l'autre.

Depuis 1845, je vous ai rencontré souvent dans les bureaux de la Comédie-Française, qui était alors ma maison comme elle esl aujourd'hui la vôtre. L'année précédente,

MM. les sociétaires vous avaient refusé la Ciguë; mais, en revanche, ils avaient accordé à un drame de votre serviteur, Madame de Tendu, le nombre de boules favorables qui autorise dans la maison de Molière la mise à l'étude des œuvres théâtrales.

Je ne dis pas cela pour donner la preuve de l'infaillibilité de leurs décisions et de la pureté de leur goût; je le dis pour rappeler vos souvenirs.

Donc, nous sommes de vieilles connaissances.

Au début de cette malheureuse campagne biographique, à laquelle je dois aujourd'hui dans votre pièce une désignation particulièrement blessante, vous avez eu pour moi plus d'un sourire aimable et plus d'une poignée de main cordiale. Je ne trouvais pas alors votre bagage littéraire assez complet pour vous classer dans ma collection. Serait-ce la

source de votre rancune? Est-ce le mot de l'énigme? est-ce la cause de vos attaques? Je n'ose le supposer.

Toujours est-il que je suis désigné dans votre comédie aussi clairement qu'un homme peut l'être.

Vous avez poussé la précaution jusqu'à donner mon masque à l'acteur et jusqu'à lui faire copier mes allures. Je refusais de croire à cette particularité ; mais les renseignements qu'on m'apportait là-dessus étaient si précis, que j'ai voulu en avoir le cœur net.

J'ai donc loué une stalle pour la modeste somme de huit francs, ainsi que le registre de location peut vous le certifier, et j'ai lorgné Got avec une attention scrupuleuse.

Sauf une légère nuance de charge, la copie est fidèle. Je suis content du portrait.

Ma barbe grise est surtout un chef-d'œuvre de ressemblance. Comme ces comédiens excellent dans le talent de se grimer, — les gaillards!

Au total, c'est bien moi.

Voilà de pied en cap le personnage qui a fait une série de biographies contemporaines trop épicées, qui écrivait à V emporte-pièce, osant braver dans sa folle publication duels, procès, amendes et tout le tremblement! C'est bien I'imbécile qui avait fris au sérieux son rôle de grand justicier, et qui se créa tant de puissantes inimitiés par son petit sacerdoce.

Tout cela est limpide au possible.

J'hésiterais à me reconnaître par excès d'amour-propre, que vous y mettriez bon ordre. Ces détails nettement accentués ne peuvent en toute évidence concerner absolument que moi , car mes successeurs dans le genre ont

DÉ PIGÀULT-LEBRUX. 225

cueilli sur l'arbre biographique autre chose que des procès et des condamnations.

Ceux-là ne sont pas des imbéciles, — je m'en vante!

En résumé, vous avez parfaitement raison de décrier et de vilipender le biographe. Beaucoup de vos amis, qui ont eu à se plaindre de "ce monsieur, vous sauront gré de le mettre ainsi en scène, et vous remercieront des ruades intrépides que vous lui lancez du fond d'une coulisse.

On Ta déjà bien abîmé, ce pauvre diable; il est couvert de blessures, qu'importe?

Ruez toujours !

Vous avez le sabot ferré et solidement garni de clous d'or.

Il y a une chose incontestable, voyez-vous, illustre académicien , c'est que la vérité , quel que soit l'assaisonnement qu'on lui dorme, avec ou sans épices, est un mets indigeste. Certains estomacs, surtout les estomacs de cour, — le vôtre est du nomre, — ne la supportent pas. Qu'on en finisse une bonne fois avec cette cuisine de l'histoire vivante. Elle empêche les consciences pures de dormir.

Ah ! de la biographie élogieuse, à la bonne heure !

Des compliments, des flagorneries, des notices en forme de cassolette, où l'on brûle de la myrrhe et des parfums sous le nez

du héros qu'on doit peindre, voilà qui es! bien.

Mais le biographe agressif, mais l'insolent qui se permet d'arracher les masques, dans un siècle où il y a tant de gens masqués; mais celui qui signale les faux apôtres, les pirates littéraires, les ambitieux, les hommes de désordre, démagogues ou autres, tombez dessus, morbleu!

Haro sur ses œuvres!

Changez tout exprès pour lui le mot pamphlétaire en injure, dussiez-vous du même soufflet égratigner la joue de vos glorieux amis, Paul-Louis Courrier et Timon î Rien de plus juste et je vous approuve. On doit montrer a ceux qui s'engagent dans cette voie maudite qu'il est infiniment plus honorable et moins dangereux d'écrire des romans comme Pigaull-Lebrun et des comédies comme son petit-ills.

Donc, voilà qui est dit r vous avez eu raison de me mettre en scène, vous avez eu raison de m'appeler pamphlétaire. Cela fait plaisir à M. Jules Janin et à quelques autres.

Dieu merci, Ge n'est point ce que je vous reproche.

Je ne vous en veux pas non plus d'avoir insinué que je vendais ma plume et que je la mettais alternativement, comme ce maroufle de Giboyer, au service du blanc et du rouge : c'est une accusation si invraisemblable, eu égard à mon caractère bien connu, que je

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n'ai aucun mérite à ne pas vous garder rancune.

Mais ce que je vous pardonne difficilement, tout catholique et tout clérical que je puisse être, c'est d'avoir dit que j'étais démocrate.

Halte-là, monsieur !

Je vous prends au collet, nous allons compter ensemble. Une pareille assertion dépasse toutes les limites de l'imposture et de l'outrage.

Démocrate, moi?

Pour qui me prenez-vous, et sous l'influence de quel vertige osez-vous me couvrir de votre manteau? Je vous trouve plaisant, sur l'honneur !

Est-ce que nous avons jamais gardé les républicains ensemble? Je dis les républicains, tels qu'ils s'offrent à mes yeux par le temps qui court, les républicains impies,

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