‹ Le petit-fils de Pigault-LebrunChapitre 6 sur 38 · M 8 LE PETIT-FILS · texte numérisé non relu

M 8 LE PETIT-FILS

Je signale une chose curieuse dans ce deuxième acte.

Non content de mettre en scène les impurs souvenirs du marquis et de déshonorer une tombe, l'auteur semble craindre que le public ne saisisse pas très-bien l'immoralité flagrante de cette situation, et il prend plaisir à l'accentuer.

MARECHAL

« Maintenant que ma femme n'est plus là, laissez-moi vous dire sans façon, mon cher marquis, combien je suis heureux et fier de votre alliance. Je ne comptais donner que huit cent mille francs à ma fille, je lui donne le million tout rond.

LE COMTE

» Je vous en prie, Monsieur, ne parlons pas de ces vilenies.

LE MARQUIS

)) Parlons-en, au contraire! Mon cousin n'a qu'une dizaine de mille livres de rente pour le moment; mais j'en ai soixante-dix que je lui laisserai... le plus tard possible.

MARÉCHAL

» Palsambleu ! j'en ai encore cent à lui offrir le jour de mes obsèques.

LE MARQUIS

)) Mes petits... vos petits enfants, veux -je dire, seront à leur aise.

MARÉCHAL

3> Pourquoi vous reprendre ? Dites nos

petits enfants. Ne porteront-ils pas votre nom? Ventre-saint-gris! Marquis, nous voilà parents... alliés, du moins... par les femmes.

LE MARQUIS étourdiment.

» Nous l'étions déjà... par les convictions. » (')

On entend d'ici les spectateurs rire au nez de ce bourgeois, qui donne bêtement la réplique pour publier la honte de sa première femme et son propre déshonneur. Quel sot que ce Maréchal, et quel vieux coquin que ce d'Auberive !

Mais quel homme d'esprit que ce M. Augier !

(*) Acte II, page 61.

Ainsi le mariage est convenu.

Fernande accepte pour époux le comte d'Outreville ; elle l'accepte de but en blanc, sans préparation, très-heureuse de quitter la maison paternelle, nous allons savoir pourquoi.

Maximilien est un garçon très-fier.

Il n'entend pas que la fille de la maison se conduise envers lui avec une hauteur presque outrageante, sans qu'il en connaisse au moins le motif,

Trouvant Fernande seule, il lui rend le peloton de laine qu'il a ramassé tantôt, — manière très-habile d'entamer une conversation, — et lui dit :

« — Mademoiselle, qu'est-ce que je vous

ai fait? Pourquoi me traitez-vous si durement? Tant que j'ai pu vous prendre pour une banalité de salon, je me croyais au-dessus de votre mépris et je ne m'en souciais guère ; mais celle qui prête ses yeux à la vieille Hardouin ne méprise la pauvreté de personne, et je viens vous demander loyalement en quoi j'ai démérité de votre estime ? » — Je suis fâchée, Monsieur, répond la jeune personne, que ma manière d'être vous choque ; elle est la même avec vous qu'avec vos prédécesseurs, et cela n'a pas nui à leur carrière. »

Oh ! oh î voilà qui devient grave .

Il paraît que la fille de d'Auberive, — autant continuer de la nommer ainsi, puisque M. Augier le permet, — a l'intelligence ouverte et l'œil fin. Les allures de madame Maréchal et le but où tend la Vénus quadragénaire ne sont pas un secret pour la candeur

DE PIGACLT-LEBRUN. 123

de cette vierge. Elle sait que les prédécesseurs de Maximilien ont eu comme lui l'avantage d'être distingués de sa belle-mère, et que celle-ci leur a continué son affectueuse bienveillance après leur départ de la maison.

« — Ah ! je comprends î s'écrie le jeune homme. Il y a eu ici des misérables... et vous me jugez d'après eux! Ma justification ne sera pas longue, et c'est à vous plutôt qu'à moi de Laisser les yeux devant votre soupçon. Allez, je vous plains... je vous plains plus que vous ne m'outragez, pauvre jeune fille qui avez perdu la sainte ignorance du mal ! » (l)

C'est très-joliment dit.

Je conviens moi-même que cette petite Fernande est beaucoup trop éclairée pour son âge.

\}l Acte II, page 68.

N'aurait-elle pas lu, par hasard, quelques volumes de Pigault- Lebrun? La chose est possible, d'autant plus que la belle-mère, toute à ses roucoulements, ne devait exercer sur sa belle-fille qu'unie surveillance médiocre.

A la grande surprise de Maréchal qui entre, Maximilien lui donne sa démission de secrétaire, et le rideau baisse.

Voici donc le résumé du second acte :

lecture d'un chant de Jocelyn, — histoire d'un peloton de laine, — tapisserie disparue et retrouvée, demande en mariage faite à la hussarde, — retour du peloton merveilleux, — et enfin quatre mille francs d'appointements annuels perdus par Maximilien, parce qu'une petite fille voit trop clair.

Mais sur ce canevas mal tissé, quelle magnifique broderie de diffamations et d'outrages î

Le troisième acte est aussi nul.

Enlevez de la pièce le jeu des passions politiques du moment, et les railleries indécentes dont on veut rendre victime la France chrétienne, il ne reste plus qu'une chose vide et boursoufflée, assez semblable à ces petits ballons rouges qu'on vend dix centimes sur le boulevard, et qu'un coup d'épingle réduit à l'aplatissement.

Nous assistons à un chassé-croisé rebattu au théâtre, et qui résulte du dernier dialogue de Fernande avec Maximilien.

Celle qui a fait deux pas en arrière en fera trois en avant. On voit de quelle façon fia-

trigue se dénouera, ce qui n'est pas une preuve d'habileté chez l'auteur.

En attendant, le secrétaire est furieux. Il faut qu'il reste jusqu'à ce qu'on puisse le remplacer. Tout l'agace, tout lui donne sur les nerfs, et la femme du législateur est mal reçue quand elle s'avise de roucouler de nouveau. La vieille colombe se persuade que l'humeur de Maximilien est un combat de la vertu dans lame de cet intéressant jeune homme. Cette pensée la flatte au-delà de tout ce qu'on peut dire.

De son côté, mademoiselle Fernande, revenue de ses préventions, éprouve le besoin de se justifier.

Elle cherche à se trouver seule avec le secrétaire et finit par éveiller la jalousie de son prétendu et les soupçons de la baronne. Celle-ci, en apprenant qu'on lui enlève le comte et les trois besants d'or dont elle s'est

DE PIGAULT-LEBRÏ'X. 127

éprise, veut tout naturellement brouiller les cartes. Nous savons qu'elle est de force h réussir.

- Rien de plus, rien de moins pour le troisième acte de cette comédie merveilleuse.

Mais dans les hors-d'œuvre, c'est-à-dire dans les attaques dirigées contre le parti clérical, c'est autre chose. On y trouve des éléments sérieux et des scènes corsées, comme disent les gens de coulisses.

- Assistons d'abord à une répétition parlementaire.

Le député Maréchal est debout derrière un fauteuil, qui, pour lui comme pour le spectateur, représente une tribune. Sur un guéridon, à portée de sa main, se trouve le verre d'eau traditionnel. L'orateur choisi par les

cléricaux vient d'apprendre la première partie de son discours; il boit et pérore alternativement.

M. Augier est assez aimable pour nous donner du chef-d'œuvre l'échantillon qui va suivre :

Et, Messieurs, soyez-en bien convaincus, la seule base dans l'ordre politique, comme dans l'ordre moral, c'est la foi! Ce qu'il faut enseigner au peuple, ce ne sont pas les droits de l'homme, ce sont les droits de Dieu; car les vérités dangereuses ne sont pas des vérités. L'institution divine de l'autorité, voilà le premier et le dernier mot de l'instruction primaire !

Vous devinez qu'il faut prendre le contrepied de tout cela pour avoir la pensée véritable de l'auteur.

DE PIGAULT-LEBRUX. 129

Heureux de ce joli pastiche, plus heureux encore de le placer dans la bouche d'un comédien qui le change en turlupinade, et qui s'humecte le larynx, entre chaque repos de phrase, pour donner aux applaudissements ironiques le temps de résonner dans' la salle, M. Àugier semble dire aux générations modernes ;

— Croyez cela, et faites comme Provost... buvez de l'eau sucrée!

XLYII

L'histoire affirme que le peuple d'Athènes était un peuple éminemment spirituel. Voilà pourquoi sans doute nous trouvons si agréable, nous autres Français, de nous comparer aux Athéniens.

En effet, il y a entre les deux peuples quelques points de ressemblance.

Athènes avait un insulteur de génie, un écrivain dramatique audacieux, qui livrait aux huées de la populace les philosophes les plus recommandables , les hommes d'État les plus illustres, et qui, dans ses comédies pleines de cynisme , outrageait les dieux eux-mêmes.

Chez nous, dans l'Athènes du dix-neuvième siècle, avec très-peu de génie, mais avec autant d'audace, M. Emile Augier suit l'exemple de l'insulteur grec, attaquant les ' sages, les hommes politiques, les orateurs célèbres, se moquant de la religion et tournant en ridicule les croyances admises par la presque universalité de ses concitoyens.

A l'entendre ceux qui prêchent ou qui pratiquent la foi chrétienne sont des fourbes et des hypocrites éternellement occupés à tromper les simples. Il insinue que le catholicisme, établissant chaque chose ici-bas sur

PE PIGM'LT-LEDRUN. 131

le respect, sur la soumission, sur la confiance que l'homme doit à la divinité, n'a pour apôtres que des aveugles ou des menteurs. Il aifirme que les droits de Dieu ne sont que rêve, fumée, néant, et que les droits de l'homme sont tout.

Marchons alors!

Que les sociétés vivantes n'hésitent pas à prendre les doctrines de M. Augier pour base ; que les gouvernements les avouent, les encouragent, les patronnent; que tous les théâtres imitent la Comédie-Française et servent d'échos à l'impiété révolutionnaire, tout ira bien.

La question sociale sera vidée promptement, je vous le certifie.

XLYIII

Mais, dira-t-on, l'auteur ne met point à cela l'importance que vous y attachez.

C'est ce que nous allons voir,

Je veux bien trouver M. Emile Augier, si ce n'est innocent, du moins excusable. On va juger si cela est possible.

Après avoir sous une forme évidemment railleuse, donné au public son précieux spécimen d'éloquence cléricale, il fait adresser cette question à Maximilien par le maître de forges :

« — QUe vous semble de mon discours, là, franchement?

» — Il me trouble beaucoup, Monsieur, il m'irrite, répond le jeune homme.

» — Il vous irrite?

, __ Comme tous les raisonnements auxquels on ne trouve rien à répondre, ajoute le secrétaire, et contre lesquels proteste pourtant le sentiment intime, (/est surtout, la seconde partie qui est dîme grande force. J'avoue que j'ai besoin de rassembler mes idées pour les défendre dune attaque aussi

vive. » 0)

Or, ce n'est pas tout.

Resté seul, Maximilien se dit à lui-même :

« __ C'est vrai que je suis troublé et irrité. Troublé, c'est tout simple; je sens branler sous moi l'échafaudage de mes idées... Mais irrité contre qui? Contre la vérité? c'est trop bêle! Et c'est ainsi pourtant. Ma raison prend un chemin ou je me refuse à la suivre. Il me semble que/* passe à l'ennemi. » (•)

Eh bien! cela vous parait-il assez clair?

(*) Acte Ut, page 74.

(*) Acte III, page 75.

Peut-on dire plus ouvertement au spectateur : Soyez sur vos gardes ! Il y a de par le monde certains individus qui se donnent pour religieux, et dont parfois les systèmes, présentés avec éloquence et tournés avec un art perfide, sont capables d'émouvoir votre cœur et de jeter le trouble dans votre jugement. Vous croirez être ébloui par un rayon de lumière, c'est une illusion. Ceux que vous écoutez sont amis des ténèbres et disciples du mensonge. La raison, cette l'acuité merveilleuse de notre nature, cette perle de l'esprit humain, s'égare dans le dédale absurde de leur doctrine. Quand ils vous disent que sans la foi il n'y a pas d'ordre politique et pas d'ordre moral possible, ils mentent effrontément. La raison seule est souveraine et la foi n'est qu'une billevesée. Tout pouvoir qui se soutient par sa propre force n'a pas besoin du secours du ciel. Enseignez cela aux

DE HG A ULÏ- LEBRUN. 135

instituteurs primaires, et si quelqu'un vous parle des droits de Dieu, répondez à ce rêveur que 93 les a supprimés, pour établir uniquement les droits de l'homme!

Ces principes rassurants ont dans la pièce une sanction définitive.

M. Àugier ne veut pas qu'on s'y trompe.

A la fin de l'acte, Maximilien reçoit la visite du noble auteur de ses jours, et tout naturellement il lui laisse voir quelle modification s'est opérée dans ses idées.

« — Ah! malheureux enfant, s'écrie le père, qui t'a volé à moi? par où m'échappestu? qui t'a perverti? qui s'est amusé à te catéchiser?

» Mon seul catéchisme est un discours que j'ai médité en le copiant.

GIBOYER

» Le discours de Maréchal ! un amas de sophismes et de vieilles déclamations/

MAXIMILIEN

)> Qu'en sais-tu?

GIBOYER

» Parbleu! c'est moi qui l'ai fait!

MAXIMILIEN

» Toi?

GIBOYER

» Eh bien, oui, moi! Par conséquent tu vois ce qu'en vaut l'aune. » (»)

(<) Acte 111, page 100.

DE PIGAULT-LERRl'N. 137

Si maintenant le lecteur doute encore des véritables tendances de la pièce jouée et applaudie tous les soirs au Théâtre-Français, il y mettra beaucoup de bonne volonté.

Nous reviendrons là-dessus en temps et lieu.

Le troisième acte est fini.

Mademoiselle d'Auberive a cru devoir adresser des excuses à Maximilien. D'ennemis qu'ils étaient les voilà au mieux ensemble. Ils ont signé presque ouvertement cette paix touchante, et le donneur d'eau bénite se livre à des réflexions fort tristes sur son avenir conjugal.

De son côté, la baronne a l'œil ouvert.

Elle fait causer la jeune personne, devine

qu'elle en tient pour M. Giboyer fils, et travaille à rompre le mariage.

Toute la pièce est là. Ce n'est pas, vous le voyez, une intrigue de première force.

M. Augier le sait bien.

Lorsqu'il amuse aussi agréablement le parterre avec des satires contre les gens religieux, pourquoi dépenserait -il inutilement une autre monnaie?

Plus que jamais ses intentions hostiles sont en évidence.

Rire des catholiques, jeter le ridicule sur la question romaine, écraser de sarcasmes ses partisans, ne pas même admettre qu'on puisse la défendre, telle est sa tactique honorable, décente et courageuse.

DE riGAULT-LEBRL'N.

Lï

Dans ce grave débat qui fixe aujourd'hui l'attention du monde, se sont élevées des voix

solennelles.

« C'est à l'édifice chrétien tout entier, a dit M. Guizot, que s'adressent les coups qui frappent de nos jours telles ou telles grandes constructions qui le composent. Dans de semblables épreuves, nous devons au catholicisme toute notre sympathie. » (l)

Or cette phrase a eu l'honneur d'exciter au plus haut point la colère de M. Emile Àugier.

m Discours prononcé, le 20 avril 1861, à la séance d'une assemblée de protestants. On sait que M. Guizot, dans un livre qui a pour titre VÉylise et la société chrétienne, a commenté ces nobles paroles, engagea* toutes les communions protestantes à soutenir d'un accord unanime le catholicisme et les droits du saint-siêge contre l'ennemi commua, te Révolution.

Page 1