‹ Le petit-fils de Pigault-LebrunChapitre 8 sur 38 · M LE PETIT -FILS · texte numérisé non relu

M LE PETIT -FILS

quoi m' attaquez-vous? Parce que je ne suis pas de votre avis, ce qui m'enchante à vrai dire. J'ai des titres au respect, et si ce n'est pas à moi de vous le rappeler, c'était à vous de ne pas l'oublier. Je suis vieux, j'ai fait quelque bien, j'ai acquis quelque gloire et j'ai mérité quelques inimitiés au nombre desquelles je ne comptais pas la vôtre. Insultez-moi donc ; vous savez que les injures ne peuvent atteindre à la hauteur de mon dédain. Je sens qu'il y a dans le cœur de T homme de bien ce triple sentiment : la haine de toute action mauvaise, la douleur de la savoir commise, et l'orgueil de s'en sentir incapable.

A cette verte semonce, le jeune collègue, piqué au vif, s'écrie :

— De grands mots et pas de raisonnement! J'ai fait une comédie; vous la trouvez mauvaise, je la crois bonne. Qui a tort? J'ai

du talent, je m'en sers; j'ai de l'esprit, (oh! oh!) je me bats avec. J'ai fait une œuvre agressive, je l'ai faite vivante, morale et hardie ; j'y ai semé les attaques directes, les coups droits, les vérités étincelantes. Si vous criez, c'est que j'ai frappé juste. On a dit que je me ruais sur des gens à terre et sur des ennemis désarmés, c'est très-drôle ! Des gens à terre, vous et les vôtres, qui avez pour vous la tribune, la presse, l'opinion, le clergé, la fortune, le rang, le talent et la puissance de l'intrigue; vous qui m'accablez dans les journaux de représailles indignées î Moi j'ai l'audace et le génie (peste!) et j'ai raison, puisque j'ai réussi (quelle force de logique !) L'autre jour, Sarcey m'a appelé Aristophane, ce qui m'a flatté. Et puis, d'ailleurs, on n'est pas parfait, et on a bien raison.

— Non, répliqua sévèrement le vieillard, vous n'êtes pas parfait, et vous avez bien

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tort. Vous parlez d'Aristophane. Prenez-y garde ! C'était en plein jour, au grand soleil, devant la foule assemblée, que le célèbre agitateur lançait ses sarcasmes immortels. Rendez-nous la liberté sans frein, les flots mouvants du peuple agité, et montreznous au loin, sur la colline sainte et sous le ciel bleu, les frontons blancs des Parvenons superbes , et puis alors attaquez, si vous l'osez, Cléon tout-puissant, l'idole de la multitude et le maître d'Athènes î (d) Mais gardez-vous d'avancer pour le juste désarmé l'heure de boire la ciguë. Maintenant, sûr de l'impunité, vous vous trouvez hardi. Ai-je le droit d'une réplique pareille et d'une insolence égale? Je l'aurais, que j'hésiterais à m'en servir. Vous êtes comme un soldat qui,

(') Ici Colombine prête évidemment son éloquence à M. Guizot. Le célèbre philosophe emploie des phrases moins pompeuses. Il a plus de calme et moins de poésie.

debout sur les murailles de la citadelle, insulterait dans la plaine l'ennemi qui ne peut l'assiéger. D'ennemis, vous n'en aviez pas, vous vous en êtes fait. Vous m'insultez, étais-je le vôtre ? Vous vous jetez sur Déodat, peut-il vous le rendre ? Est-ce une preuve de courage que de lancer le sarcasme à un homme d'un génie plus grand que le vôtre , et qui n'a pas comme vous titres, grades, décorations, faveurs? Soldat intrépide et dévoué de la plus noble des causes; convaincu, puisqu'il n'a jamais changé ; honorable, puisqu'il ne s'est pas enrichi, et qui, après avoir donné aux siens l'appui de son talent toujours utile, quoique emporté parfois, leur donne aujourd'hui le salutaire exemple de savoir souffrir et de ne pas s'en plaindre, d'être insulté par vous et de n'y pas répondre.

. — Quoi! riposte l'académicien à barbe

noire, vous défendez Déodat, lui catholique, vous protestant ! — Abjurez alors. — Mais vous n'en ferez rien : ,il faudrait vous confesser.

— Monsieur , répond l'académicien respectable, vous ne sauriez ni lasser ma patience, ni mériter ma colère. Si vous nous combattiez, il fallait le faire avec des armes honnêtes. Où avez -vous vu des personnages comme votre baronne, comme votre comte d'Outreville, comme votre bourgeois Maréchal? S'ils existent, ils ne sont qu'une exception, vous en avez fait une règle.

Eh! quoi ! vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion ?

C'est Cléante qui vous adresse ce reproche, le Gléante du Tartufe, vous n'en avez pas tenu compte ; ce que vous vouliez, c'étaient des caricatures et non des portraits. Je ne

puis croire, quoi qu'on me l'ait dit, que vous ayez, en créant votre baronne, voulu désigner une des plus saintes femmes qui aient jamais passé dans ce monde en y faisant le bien, — la mort vous l'eût rendue sacrée. Mais c'est assez, si vous n'en avez eu la pensée, qu'on vous ait cru capable de la concevoir. Vous lancez contre la noblesse des traits rouilles, et qui ont servi. Assimiler le nom de la Trémouille au nom de Prétentailles ! Quelle fine ironie et quelle spirituelle attaque ! Et quelle gloire d'amener sur les lèvres des Béotiens un rire inintelligent ! Gloire qui est bien à vous, Aristophane î Après avoir donné pour asile à Terreur, des âmes que vo*6 avez faites hypocrites et que vous avez créées basses, vous mettez le lançaçe honnête dans une bouche impure; vous traitez la bourgeoisie, dont vous êtes, aussi mal que la noblesse, dont vous ne pouvez être; vous discréditez

la famille, en supposant qu'elle peut s'enrichir de gens sans aveu et rester respectée ; mais vous vengez involontairement la religion offensée, la morale outragée, le bon sens méconnu, en forgeant des héros qui ne valent pas vos victimes. Voilà ce que j'avais à vous dire !

Et l'académicien à cheveux Dlancs tourna les talons à l'académicien à moustache noire.

Après cette indiscrétion de Colornbine, il ne reste plus à M. Emile Augier qu'à voiler sa rougeur. Je lui conseille très- sérieusement de faire découdre de son habit les palmes vertes et d'oublier le chemin du pont des Arts, jusqirau jour où ses collègues indignés lui pardonneront.

îl court grand risque de ne plus passer Te au.

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lui

L'attaque dirigée par l'auteur contre madame Swetchine est plus odieuse encore, s'il est possible , que celle dont il a rendu M. Guizot victime.

Bien des gens sensés trouveront que les comédiens ordinaires et leur complice ont une parfaite ressemblance avec ces amis de Thémistocle, qui, indignés d'entendre appeler Aristide le juste, et ne pouvant supporter le spectacle, humiliant pour eux, de cet homme de bien dont la vertu ne se démentait jamais, excitèrent les méchants contre lui et réussirent à le frapper d'ostracisme.

Que M. Emile Augier le sache, on est mal accueilli des âmes honnêtes et des cœurs droits, lorsqu'après avoir manifestement ex-

primé l'intention d'un outrage, on recule ou on s'abrite derrière une dénégation pour échapper au reproche.

Il serait trop commode vraiment de cracher à la face d'une personne respectable , et de s'imaginer qu'on essuie l'insulte avec un chiffon de préface.

Et quelle préface !

Jamais auteur embarrassé, confondu, pris sur le fait, n'a pataugé dans des phrases plus maladroites et dans une justification plus nulle.

Cela fait peine à lire.

Tout un public, à une première représentation, ne se trompe pas sur ce qu'on lui montre. Le nom de madame Swetchine était dans la bouche de chaque spectateur.

Oui, c'est bien l'ange de vertu, le modèle de charité évangélique, la patronne bénie de tant d'œuvres de bienfaisance, que M. Emile

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Augier nous présente sous le masque de la baronne Pfeffers. C'est elle qu'il transforme en un démon d'hypocrisie , de ruse et de mensonge. C'est la chrétienne avérée, c'est la mère des pauvres dont il fait une lady Tartufe ignoble. C'est l'admiration publique, c'est le souvenir pieux que l'auteur et la comédienne osent souffleter de leur main profane.

L'amie intime de George Sand, madame Arnould-Plessy, s'est chargée de ce rôle.

Son air confit, sa mine insolemment dévote, son langage clérical accentué de rouerie mondaine ; ses regards, tantôt voilés par une pudeur de commande, et tantôt éclatant de la coquetterie la moins pure ; ses mines pleines de fausse réserve, ses réticences perfides, son ambition et sa fourberie cachées sous une perpétuelle grimace de piété, tout cela fait le plus grand honneur à l'actrice et lui sera compté pour sa gloire.

Cette édifiante baronne a juré qu'elle épouserait le sacristain.

Elle a besoin d'un sot pour mari, d'un homme sans volonté, sans caractère, qui lui serve de pavillon, et qu'elle puisse, dit cyniquement d'Auberive , attacher à un clou comme un portrait de famille.

Où trouvera-t-elle jamais une face plus bête, un niais plus séduisant, plus noble et mieux blasonné que le pénitent de M. de Sainte- Agathe ?

Et on lui enlèverait ce beau type clérical ? Non, certes, elle ne le souffrira pas.

Donc, en avant les coquineries et les ruses !

Seule avec le donneur d'eau bénite, elle

lui dit de sa voix la plus mielleuse, et en roulant les yeux comme une biche passionnée :

« — Voilà trois fois en très-peu de jours que le ciel vous met sur mon chemin, Monsieur : cela ne ressemble-t-il pas à une volonté de nous faire lier connaissance ?

)> — On le dirait ! répond l'imbécile, dont le comédien Laroche, fidèle au système général adopté pour le jeu de cette pièce par le metteur en scène du Théâtre-Français, triple encore la stupidité béate et les allures de cagotisme.

» — Peut-être, continue la baronne, doitil résulter de notre rencontre quelque chose d'heureux pour notre cause (la cause du catholicisme). J'en ai comme un pressentiment. Et vous ?

» — Ce serait bien glorieux pour moi, Madame!

» — Vous avez sur le front le signe des

appelés y dit la baronne (on comprend que cela signifie bel et bien le signe de la bêtise, et tous les gens d'esprit de la salle daignent applaudir). Le ciel emploie volontiers les mains pures. Or, le célibat est une grande vertu, vous le savez?

» — Hélas! je vais me marier, j'épouse mademoiselle Fernande î s'exciame le nigaud, avec la voix suffoquée d'un pigeon vaincu. »

Si on ne fait que lire la pièce , il est difficile de comprendre et d'apprécier les prodiges d'hypocrisie de l'actrice, qui a bien voulu représenter madame Swetchine et tourner en ridicule sa sainte mémoire. Elle excelle à rendre le désappointement et la

colère sourde sans rien enlever à l'apparence de son calme religieux.

Vous allez voir comment une dévote manœuvre pour amener au piège l'homme qu'elle veut séduire.

LA BARONNE

« On peut aussi faire son saiut dans le mariage. Mes compliments, monsieur le comte; votre future est charmante et justifie bien la violence de votre passion.

LE COMTE

» La violence?

LA BARONNE

)> Dame ! il n'y a qu'une passion violente qui puisse excuser...

LE comte.

* Mais le rôle politique de M. Maréchal

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