I 60 LE PETIT-FILS
n'est-il pas une noblesse? Je ne crois pas déroger en m' alliant à notre champion.
LA BARONNE à part.
)> Ah! monsieur d'Auberive! C'est bon à savoir. (Haut.) Alors, c'est un mariage de convenance que vous faites?
LE COMTE
» Oui, Madame; mon cousin le désire beaucoup.
LA BARONNE
» C'est parfait. Je ne sais pas, d'ailleurs, de quoi je me mêle, et vous devez me trouver fort indiscrète. Ne vous en prenez qu'à une sympathie peut-être inconsidérée ; mais, quand je vous ai vu, il m'a semblé que c'était un ami qui me venait. (Lui tendant ia main.) Me suis-je trompée?
LE COMTE
i Oh! Madame! »
DE FIGAULT-LEBRU>\ 161
Ici, M. Emile Augier place les mots suivants entre parenthèses : II porte sa main à ses lèvres. Nécessairement il veut dire la main de la baronne, mais ce n'est pas ce qu'il dit. Après tout, quand un académicien se moque de la religion, il peut bien se moquer aussi de la pureté de son style.
Achevons la scène.
LA BARONNE retirant sa main avec un sourire.
oc Non... ce n'est pas une galanterie banale que je vous demandais... Cette petite main de femme est digne d'être serrée virilement, vous lui rendrez un jour cette justice {D'Outreville éperdu lui serre passionnémen la main. Il trouve cette main charmante et tombe en extase devant les doigts rosés de madame Pfeffers.) Vous regardez mon bracelet?
LE COMTE
» Votre?... Oui...
LA BARONNE le détachant et le lai donnant.
» 11 est d'un travail assez curieux.
LE COMTE
)> Très-curieux.
LA BARONNE
» Le médaillon surtout. Il contient des cheveux de mon mari.
LE COMTE
» Quoi! ces cheveux blancs?
LA BARONNE
(Ici elle prend une voix aussi touchante que virginale.) Oh! ma vie a été austère, monsieur le comte ! A l'âge de dix-sept ans, j'épousais un vieillard pour accomplir les dernières volontés de ma bienfaitrice.
LE COMTE
y> Votre bienfaitrice?
LA BARONNE
y> Orpheline au berceau, sans fortune, j'avais été recueillie par une parente éloignée, la douairière de Pfeffers, créature angélique, qui m'éleva comme sa tille. Quand elle sentit approcher sa fin, elle appela près d'elle son fils, le baron Pfeffers, alors sexagénaire, et nous prenant à chacun une main dans ses mains défaillantes : « — Ma mort, nous dit- » elle, va vous enlever votre unique amie; y> promettez-moi d'unir vos deux solitudes et » je mourrai tranquille. 0 mon fils ! je confie » son enfance à votre vieillesse , et votre y> vieillesse à son enfance. Ce n'est pas un » mari que je te donne, ajouta-t-elle en se y> tournant vers moi, c'est un père ! »
LE COMTE
(On a soin de faire observer qu'il est très-
ému de cette communication.) « Et, en effet, il fut un père pour vous?
LA BARONNE
» Le père le plus respectueux ! {Redoublement ^'émotion du comte. Il est désolé d'épouser Fernande.) Mais je ne sais pourquoi je m'abandonne à ces souvenirs. Rendez-moi mon bracelet.
LE COMTE à part.
» C'est un ange !
LA BARONNE
)) Mon Dieu ! qu'on est maladroite d'une main seule ! Venez à mon secours, monsieur
le COmte ! (Elle tend son Lias au comte. — 11 essaie de rattacher le
bracelet.) Vous n'êtes pas plus adroit que moi; voyons si nous en viendrons à bout avec trois
mainS. (Elle lui vient en aide; — leurs yeux se rencontrent ; — il se détourne éperdu. - A part.) Pauvre garçon! qu'on vienne
DE PIGÀULT-LEBRU>". 165
maintenant lui faire des histoires sur mon compte, on sera bien reçu ! (Haut.) Accompagnerez-vous votre future chez moi ce soir?
LE "OMTE.
(77 est incendié des pieds à la tête et répond machinalement.) » Ma future...
LA BARONNE
)> Je le veux. Je n'ai jamais été heureuse, mais j'aime le bonheur des autres. Ce doif être charmant l'éclosion d'un amour pur dan une jeune àme. Mademoiselle Fernande doi vous adorer.
LE COMTE
(7/ est encore tout en feu.) » Si elle aime quelqu'un...
LA BARONNE
» Ce n'est pas vous. Qui donc?
LE COMTE revenant à lui.
)> Personne. Je voulais dire qu'elle m'épouse pour se marier.
LA BAROKNE à part.
)) Il y a quelqu'un... je saurai qui. (Haut.) Et à quand le mariage?
LE COMTE tristement,
( Cette tristesse est bien justifiée ; car , entre deux vierges, il n'est pas libre de choisir celle qui lui semble préférable.) » Le premier ban sera publié demain, et je vais tout à l'heure acheter la corbeille.
LA BARONNE à part.
ï> On a vu manquer des mariages plus avancés! » (*)
(') Acte III, page 84 et suivantes.
Surtout, Madame, quand une pieuse personne comme vous s'en mêle. Ah! que M. Augier connaît bien vos ruses, et qu'il démasque adroitement vos mœurs î
Après cette admirable scène de coquetterie et de séduction cléricale, ceux qui oseraient dire que l'auteur ne sait pas peindre les chastes héroïnes du catholicisme ne rendraient évidemment justice ni à son talent, ni à sa conscience.
LYI
On s'explique mieux que jamais pourquoi la baronne veut rompre le mariage.
Elle devine, comme je l'ai dit plus haut, que mademoiselle d'Auberive, — crue Maréchal, — aime le secrétaire du député. Pour avoir toutes ses victimes sous la main, elle
invite le jeune homme à venir le soir même à son cercle avec le maître de forges, sa femme, Fernande, d'Outreville, d'Auberive, et tout le parti catholique.
C'est là qu'elle doit mettre à exécution le plan merveilleux qu'elle a conçu.
Nous la voyons d'abord jeter la sonde jusqu'au fond du cœur de Fernande, où elle trouve le secret qu'elle cherche.
La jeune fille a pour le caractère loyal et l'âme fortement trempée de Maximilien une admiration trop voisine de l'enthousiasme, pour qu'on ne soupçonne pas cette admiration de se rapprocher un peu de l'amour.
Éclairée sur ce point essentiel, madame Pfeffers se dispose à enlever le discours à Maréchal.
C'est difficile, mais elle saura se tirer d'affaire par un coup de maître.
La fine diplomate, en annonçant à Cou-
DE PIGAULT-LERRUN. 169
turicr de la Haute-Sarthe la visite de H. d'Aigremont et en taxant les idées de celui-ci d'extravagance, sait à merveille que le développement qu'elle donne à ces mêmes idées saisira son interlocuteur.
<( — Permettez!... tout cela n'est pas si extravagant, Madame, dit Couturier. C'est au contraire d'une profondeur, d'une portée de vues... Je m'étonne qu'un esprit aussi élevé que le vôtre n'en soit pas frappé. Notre discours prononcé par un protestant, ce serait déjà un premier triomphe.
» — Ah ! mon Dieu ! fait la baronne, en poussant l'hypocrisie de cette exclamation jusqu'au sublime, j'espère que vous n'allez pas le retirer à mon pauvre Maréchal? »
Le député de la Haute-Sarthe regrette vivement le chagrin qu'il va causer à la protectrice; mais il faut décidément que le protégé rende le discours; l'intérêt de la bonne cause
l'exige, et le comité n'aura qu'une voix làdessus.
Bref, il raisonne avec tant de justesse, que la baronne se résigne, tout en larmoyant.
Couturier sort.
Lady Tartufe jette son masque et pousse un cri de victoire :
ce — Et de deux ! »
LYII
L'intrigue se file avec une satanique et cléricale habileté.
Puisqu'on a fait la découverte de l'amour de Fernande pour Maximilien, il est utile, en stricte bienséance et en bon catholicisme, d'exciter là-dessus les soupçons de la femme du maître de forges, ce qui s'accomplit en deux traits de dialogue.
Vous jugez de l'indignation de la vieille colombe*
On ne soupirait pas pour elle, on soupirait pour Fernande : c'est une trahison, c'est une horreur !
Mais comment arrêter la fiancée coquette dans cette voie dangereuse?
La baronne insinue à madame Maréchal que rien n'est plus simple. Elle n'a qu'à faire à ce petit Maximilien un affront public, le remettre comme on dit vulgairement à sa place, et arriver ainsi à éclairer Fernande sur la bassesse de ses sentiments.
Notre jalouse et fougueuse quadragénaire se dispose à suivre le conseil.
Ce plan de campagne de la baronne prend tout le quatrième acte. La pièce, comme on le voit, ne devient pas plus riche en éléments dramatiques sérieux.
LYIII
J'ai laissé Giboyer père à l'écart avec intention.
M. Emile Àugier devine pourquoi.
Cet estimable personnage, dont il a cru devoir faire un démagogue, mérite une étude spéciale.
Où allons-nous , et quelle explication définitive donnerai-je de la conduite de l'auteur? Que signifie cette bataille livrée au catholicisme dans l'intérêt de je ne sais quel système bâtard , sous lequel la République montre son nez en plein Empire ? Où tend cette manifestation marquée au cachet de l'indécence, et quotidiennement renouvelée devant le public? Est-ce le discrédit des idées chrétiennes qu'on veut amener pour mieux
ouvrir la voie aux anarchistes? Transformet-on les comédiens ordinaires en prédicateurs attitrés de démagogie et d'irréligion?
Dans quel but? au profit de quelle espérance?
J'ai sous les yeux une remarquable brochure de M. Edmond Fontille, (4) publiée par le même éditeur qui imprime aujourd'hui ce volume, et j'y trouve la preuve qui l'échappée politique et religieuse de M. Emile Augier est en opposition directe avec les principes reconnus et les tendances de l'esprit napoléonien.
Miçkiewicz, le grand poète slave, le croyant sincère, mérite un peu plus de confiance,
(*) Adam Miçkiewicz, Sa vie et sa croyance.
j'imagine, que le petit-fils de Pigault-Lebrun.
En nous donnant une foule de détails inédits jusqu'à ce jour sur les œuvres, sur le caractère et sur la vie intime de l'illustre polonais, M. Edmond Fontille nous cite les paroles suivantes de Miçkiewicz, sténographiées à l'un de ses cours au collège de France.
« Napoléon Ier, disait le célèbre professeur, portait en son esprit tout le passé du christianisme, et le réalisait en sa personne. Il a réagi contre le dix- huitième siècle, détruisant tout ce qu'il y avait de faux et de hasardé dans ses principes. En terminant une révolution, il a commencé une évolution. La Révolution [revolver e) signifie une marche rétrograde. Tous ceux qui espèrent voir une nouvelle révolution croient peut-être à la destruction du christianisme ; mais il est plus enraciné qu'on ne pense dans le cœur
des peuples. Sa vie est indestructible; il doit grandir par ie développement de ses idées immortelles. Napoléon a commencé une évolution du christianisme. Son génie n'a pas cessé d'habiter la région spirituelle. C'est de là qu'il tirait toute sa force ; il ne la devait ni au passé ni à la terre, elle était toute divine. Il prouva à jamais qu'il n'y aura pas à l'avenir d'autre source possible de puissance politique réelle. »
En regard de ces profondes et significatives paroles du poète, M. Edmond Fontille place naturellement celles que Napoléon III a prononcées, le 7 novembre 485w2, et dont la France entière garde le souvenir :
Ce qui me touche te plus, c'est de penser que l'esprit de l'Empereur est avec moi , que sa pensée me guide et que son ombre me protège.
La conclusion que nous avons à tirer de
ceci est rigoureuse : M. Emile Augier se trouve en complet désaccord avec la pensée impériale.
Alors que veut-il? que demande-t-il? où vise-t-il?
De quelle opinion singulière et anti-française ose-t-il ici se faire l'écho? Sur quelle base établit -il cette alliance hybride de l'esprit démagogique et de l'esprit napoléonien? A quelle source fantasque va-t-il puiser sa logique? Où est la nécessité de girardiniser le théâtre, et d'en faire une école de paradoxes, un journal plein d'illégalité, qui esquive le cautionnement et le timbre ?
Est-ce que le Siècle ne suffit pas aux be-
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soins de la propagande impie et au développement des doctrines républicaines ?
La fantaisie de M. Emile Augier est d'un fatal et déplorable exemple. Heureusement il met ses prédications dans une bouche trop impure pour qu'elles puissent obtenir le résultat qu'il en espère.
Giboyer a vendu, sa vie durant, des articles multicolores, et il continue ce métier pendant les cinq actes de la pièce.
Voilà, soit dit entre nous, un fâcheux apôtre du système.
Il rappelle avantageusement ces honnêtes républicains, auxquels un ex-préfet de police, M. Carlier, très-original d'allure et très-franc de langage, disait :
« — Quand vous êtes trois réunis, j'en ai deux pour moi »
Ni l'amour filial, ni l'amour paternel ne peuvent excuser le cynisme insolent et le
défaut absolu de conscience que l'auteur prête à son publiciste barbu. Le fils a raison de dire au père :
« — De quel droit me rends-tu des services déshonorés ? »
Pour soutenir la Révolution, qu'il aime et qu'il honore, M. Emile Augier a des phrases d'une boursouflure inouïe et d'une déraison merveilleuse. Je défends à quiconque de trouver des modèles plus parfaits du genre.
C'est à désespérer Ledru-Rollin et Jules Favre.
Ainsi, voulant anéantir d'un seul coup la riposte sur les lèvres de ces politiques rétrogrades, qui refusent de naviguer avec lui dans la barque républicaine, il leur jette cette apostrophe solennelle :
DE PIGÀULT-LEBRUN. 170
« Les fleuves ne se trompent pas, et ils submergent les fous qui veulent les arrêter! » (')
Joseph Prudhomme ne fera jamais la découverte d'un argument plus solide.
On peut répondre à II. Emile Augier que les torrents ne sont pas des fleuves, et que celui de 93 a submergé quelques individus qui n'étaient pas précisément atteints de folie ; mais il n'en continuera pas moins de faire applaudir tous les soirs sa métaphore triomphale.
C'est maître Giboyer qui a mission de la lancer au public.
Ainsi qu'on la vu précédemment, le digne père est au désespoir. Il a léché la bouc sur le chemin de son fils pour mieux le lui aplanir, — ce qui n'est nj propre, ni moral
(i) Acte III, page 40t.
— et Maximilien est la première victime du chef-d'œuvre d'éloquence que l'auteur de ses jours a rédigé sans conviction.
Comment ramener au bercail démocratique cette brebis égarée ?
M. Emile Augier s'en charge.
Voyant que le jeune homme s'obstine et objecte à son père que les républicains n'ont rien à mettre à la place de ce qu'ils détruisent, il souffle à Giboyer cette réponse bien capable de convertir au drapeau rouge tout l'univers connu.
< On ne voit jamais dans l'histoire une société en remplacer une autre sans apporter au monde un dogme supérieur. >
Quelle éblouissante proposition !
Effectivement 93 a apporté la hache, dogme supérieur s'il en fut.
M. Emile Augier est un dialecticien terrible contre lequel je ne veux pas entrer en
lutte. Pourtant, je lui fais observer que les barbares qui ont remplacé la société romaine, après l'avoir anéantie, n'ont pas fait rayonner le moindre dogme. Ils ont au contraire plongé l'Europe dans les ténèbres intellectuelles et l'ont frappée de mort sociale. J'ajoute, avec certains esprits doués de sagesse et de clairvoyance, que les démagogues pourraient bien être les barbares de la civilisation moderne, et que, puisqu'il s'agit de logmes, il serait imprudent peut-être d'expérimenter les leurs.
'est une simple réflexion, que j'ose me permettre. Je supplie M. Augier de ne pâme répondre et de ménager su foudre,