CHAPITRE V
Comment la dame enseigna le petit Saintré de maintes bonnes choses et salutaires doctrines, touchant la maniere comment on doit fuyr les sept pechiez mortels.
Le nm ESS GS OPEL EST
Encore sur ce propos vous dis je plus, que celuy qui entend à loyauilment une telle dame servir, je dis qu'il peult estre sauvé en ame et en corps, et veez cy la raison comment : au regard de l'ame nous devons scavoir que qui se garde de pechier mortellement, qu'il est sauvé ; car les aultres
ANTHOINE DE LA SÂLE D
pechiez veniels, par vraye confession, sont estaintz et annullez à bien peu de penitence. Dont pour soy $arder de pechié mortel, s'il ayme ainsi que s'ensuit, il est sauvé.
Et premier, au regard du pechié d'orgueil, l'amant, pour acquerir la tres desirée grace de sa dame, s'efforcera d'estre doulx, humble, courtoys et gracieux, affin que nul deshonneste parler ne peust estre dit de luy. En ensuivant le dit du sage Talles de Milesie (1), qui dit ainsi :
Si tibi copia, si sapiencia formaque detur ; Sola superbia destruit omnia, si committetur.
C'est à dire, mon amy : Se tu as habondance de richesses, se tu as sagesse, se tu as noblesse et toute perfection de corps le seul orgueil, s’il est en toy, destruict toutes les vertus. EE à ce propos dit Socrates :
Quantumcumque bonus fueris, essendo superbus, Totum depravat, te sola superbia dampnat,
| C'est à dire, mon amy : Combien que tu soyes bon, se tu. es orgueilleux, tout est gasté, ton seul orgueil te dampne, Et à ce propos dit encore Themistides, le philosophe :
Ut non infleris, memor esto quod moriéris ; Unde venis, cerne quo vadis, te quoque sperne.
Affin que tu ne soies orgueilleux, souviengne toy que tu mourras. Regarde dont tu viens, et où tu vas ; si te despiteras.
Et tant d’aultres auctoritez qui trop longues seroient à escripre, desquelles à present je me vueil delaisser pour venir à mon propos que ung vray amoureux, tel que je dis, les ensuyvra toutes pour acquerir la tres desirée grace de sa tres belle dame ; dont par ainsi bannira ce tres desplaisant et abhominable pechié d'orgsueil et de toutes ses circonstances, et se accompaignera de la tres doulce vertu de humilité, dont par ainsi il sera de pechié quicte et sauve.
La DAME, — Et quant au deuziesme pechié, qui est de ire [colère], certes oncques vray amoureux ne fut ireux. J'ay bien ouy que aucunes fois amours leurs ont donné desplaisance pour les essaier ; maïs ce n’estoit pas ire, s’ilz n’estoient feruz d'autre mal que d’amours. Et pour ce, mon amy, que ce pechié est à Dieu desplaisant, si est il à l'honneur et au corps
(1) Thalès de Mitet.
JEHAN DE SAINTRÉEÉ
de celluy qui l'est. Et pour ce vueilles le fouyr [fuir] à ton povoir et ensuivir le dit du philosobhe qui dit :
Tristiciam mentis caveas plusquam mala dentis ; Segniciem fugias, nunquam piger ad bona fias.
C'est à dire, mon amy : Fuy tristesse de pensée plus que le mal des dens. Aussi fuy paresse, pour passer la douleur de ton cueur, et fay tousiours bien. Et sur ce propos dit Pitacus de Mitilene (1) :
Effugias yram, ne pestem det tibi diram ; Juris delira, nutrix est schismatis ira.
C’est à dire, mon amy : Fuy courroux et ire, affin qu'ilz ne te baiïllent pas leur cruelle pestilence ; car ce sont les voyes qui font forvoyer {se détourner] du droit chemin, et sont nourrices de tous scismes et divisions. Et à ce propos dit YEvangile :
Non odias aliquem, sed eum potius tibi placa; Quisquis odit fratrem, censetur ab hoc homicida.
C'est à dire, mon amy : Que ne portes à nul ire, ne haine, mais que vous pacifiez à chascun; car quiconques hait son prochain, il est homicide, comme dit l'Evangile. Et à ce propos dit sainct Augustin, en une de ses Epistres, que tout ainsi que le maulvais vin gaste et corromp le vaissel [le vase] s’il y demeure longuement, tout ainsi yre gaste et corrompt les cueurs où elle se tient. Et à ce propos s'accorde l’Apostre qui dit : Sol non occidat super iracondiam vestram. C'est à dire que le soleil ne se doit pas esconser [se coucher] sur vostre courroux, ne yre. Et encore à ce propos dit Cathon :
Impedit yra animum, ne possit cernere verum.
C'est à dire, mon amy, que yre et courroux empeschent et aveuglent le couraige de la personne, en telle facon qu'elle ne peult regarder à ce qui est vray. Et pour ce, mon amy, que le vray amoureux, tel que je dis, est tousjours et doit estre joyeulx, esperant que, par bien et loyaulment servir, en amours et en sa tres desirée dame il trouvera mercy. Et par ainsi il chante, dance et est joyeulx en ensuivant le dit de Salomon, qui en la fin de son derrain [dernier] livre conclud et dit: Bene vivere et letari. C'est à dire : Bien vivre et jcveu-
(1) Psittacus de Mitylène.
ANTOINE DE LA SALE
sement ; maïs ce bien vivre ne s'entend pas seullement pour manger bonnes viandes, boire bons vins et dormir longues | matinées et en bons licts, et le surplus vivre en tous delicts ; mais s'entent vivre premier avec Dieu, bien soy maintenir veritablement honnestement, et en ce joyeusement, Dont par ainsi je dy que tous vrays amoureux qui, pour acquerir la tres desirée grace de leurs tres belles dames, fuient à tout. povoir ce tres desplaisant à Dieu et au monde pechié d'ire,et se acompagne à celle tres amoureuse vertu de pascience; dont par ainsi sont du tres desplaisant et envieux pechié Hi ‘d'yre quictez. tr Le LA DAME. — Et quant au troyziesme pechié quiest d'envye, \ ce vray amoureux, tel que je dis, jamais sur homme ne sera LL envieulx, car s'il venoit à congnoissance de sa dame, il la per- | droit vrayement; car oncques dame d'honneur ne peust aymer homme envyeulx, se ne feust les bonnes vertus pour en estre le meilleur ; comme à l’eglise le plus devost, à table le plus honneste mengeant, en compaignie de dames le plus gracieulx et plaisant, aux armes armigeres [de guerre] et aux armes courtoyses le plus vaillant, et de ce avoir envie pour faire le mieulx et non aultrement. Et à ce propos dit Seneque :
Quid melius auro ? jaspis. Quid jaspiue ? sensus. Dire Quid sensu ? racio. Quid racione ? modus.
Omnibus adde modum, modus est pulcherrima virtus.
C'est à dire, mon filz et amy : Quel chose est meilleur que | l'or? jaspe. Quel chose est meilleur que jaspe ? sens. Quel chose est meilleur que sens? raison. Quel chose est meilleur que raison ? maniere ; car maniere est la couronne de toutes vertus. Et encores à ce propos dit le philosophe : DC
Filius ancille moratus plus valet ille de va ae Quam regis natus, si non sit moriginatus. ot
C'est à dire, mon amy, que le filz de la chambriere, bien … moriginé, vault assez plus que le filz d'ung roy qui est mal. condicionné. Et encores à ce propos, pour entretenir les. | bonnes meurs, je vous recorde [rappelle] le dit du sage” Solon d’Athenes qui dit ainsi : + OR EE
Per vinum miser, per talos et mulieres ; Hec tria si sequeris, semper egenus eris.
C’est à dire, mon amy, que par vin, que par jeu de dez, et | 1.
compaignie de femmes folles, de les hanter, serez tousjours povre, meschant et malheureux, et hay de toutes bonnes fens, Et encores de ce vil pechié d'envye dit Plato :
Invidiam fugere studeas et amore carere Que reddit siccum corpus, faciens cor inicum.
Estudie toy à fuyr envye, car envie est sans amour, et seiche le corps, et fais le cueur inique et maulvais ; et pour ce, mon amy, fuys tous vices et toutes $ens vicieux ; car amours et dames d'honneur le commandent à tous vrays amoureux, en ensuyvant le dit du philosophe qui dit :
Malo mori fame quam nomen perdere fame.
C’est à dire, mon bon amy : J'ayme mieulx mourir de fain que perdre le nom de bonne renommée. Dont pour conclure, mon amy, souviegne vous de ce dit que j'ay plus chier [j'aime mieux] mourir de fain, que perdre ma bonne renommée, Et encores au propos de ce dit du philosophe, le sage Chilon de Lacedemonie dit ainsi :
Nobilis es genere, debes nobilis magis esse ; Nobilitas morum pluris est quam genitorum ; Nobilitas generis mortem superare nequibit.
C'est à dire, mon amy : Se tu es noble de lignée [race], tu dois estre plus noble de vertu; car la noblesse des bonnes meurs vault trop mieulx que la noblesse des parens, et ne peult la noblesse, tant soit elle $rande ne puissante, surmonter la mort; doncques pour estre ce vray amoureux que je dis, vous escheverez [esquiverez] ce tres deshonneste pechié d'envie, et vous vous acompaignerez de celle tres glorieuse vertu de charité, qui est fille de Dieu et qu'il nous a tant recommandé comme dit est ; si serez net, quitte et saulve, au regard de ce pechié,
LA DAME, — Et quant au quatriesme pechié, qui est avarice; certes avarice ne vrayes amours ne pevent loger en ung cueur ensemble, Et se l’aver [l’avare] par quelque cause est amoureux, n’est point à croire que ce ne soit de meschant et ville chose, pour n'avoir cause de riens despendre. Mais le vray et loyal amoureux ne contendra [n’essaiera] que, à toute largesse, honnorablement servir sa dame et amours, pour soy tenir bien habillé, bien monté et toutes ses gens selon son
AMVATU
ANTHOINE DE LA SALE
estat. Et qui plus en fait qu’il ne peult, il en sera fol et mal content; car amours et dames d’honneurs n'ayment nulz amoureux prodigues, ne telz gens; mais ayment ceulx qui selon leur estat se gouvernent honnestement ; c'est assavoir pour eulx monstrer en armes, en tournois, en joustes et en toutes nobles assemblées, honnestement à leur povoir, sans fol despens, et qui de leurs biens donnent pour Dieu aux plus ; nécessaires lieux, en ensuivant l'Evangile qui dit : Beat. misericordes : quoniam ipsi misericordiam consequentur. Matherï v. cap. C'est à dire, mon amy : Bien sont heureulx ceulx qui sont misericords ; car misericorde ilz ensuyvront. Et ainsi que dit Periander de Corinthe : |
Ut sis preclarus, non sis cupidus nec avarus. FU
C'est à dire, mon amy : Affin que tu soyes tres clerc, ne soyez pas convoiteux, ne avaricieux, et eusses ja des richesses assez ; car homme de telle condition ne peult estre de nully aymé, ains est hay de tous. Et à ce s'accorde le philosophe . qui dit :
Furtum, rapinam, fenus, fraudem, simoniam, :
Causat avaritia, luctam, perjuria, bella, Radix cunctorum, sit nempe cupido malorum.
C'est à dire, mon amy, que avarice est cause de larrecin, de rapine, d'usure, de fraulde, de symonnie, de parjuremens, de batailles, et conclusion de tous les maulx. Et à ce s'accorde
Bias de Prienne qui dit ainsi : à
Plus flet perdendo cupidus, quam gaudet habendo; Et magis est servus, cum plus sibi crescit acervus.
C'est à dire, mon amy : Le convoiteux plus pleure en perdant, qu'il ne s’esjouyst en ayant; et plus amasse, et plus est serf [esclave] et chetif, Et sur ce dit sainct Augustin, que le cueur avaricieux est semblable à enfer ; car enfer ne scet tant engloutir des ames qu'il die : C’est assez. Et ainsi est de l’avaricieux, car se tous les tresors du monde estoient en son povoir, jamais ne diroit qu'il en eut assez. Et à ce propos dit l'Escripture : Insatiabilis oculus cupidi, in parte iniquitatis :non sactiabitur, etc. Ecclesiastici. Cap. xiv. C'est à dire, mon amy: « L'œil du convoiteux est insaciable, et il ne sera pas saoul en partie d'iniquité. Et tant d'aultres auctorités, qui se trouveroient tres longues à dire, que pour le departir me fault
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JEHAN DE SAINTREÉ
laisser. Dont par ce, le vray amoureux, tel que je dy, pour acquerir la tres desirée grace de sa tres belle dame, toutes les acomplist, et laisse ce tres desplaisant pechié d'avarice, et se acompaigne avec celle tres doulce et tres amiable vertu de largesse qui est amye de Dieu, et honnorée du monde ; et par ainsi est il sauvé.
La DAME. — Et quant au cinquiesme pechié qui est de paresse ; certes, mon amy, oncques vrai amoureux ne fut pares- ‘Seux ; car le tres doulx et amoureux penser qu'il a, jour et nuyt, pour acquerir la tres desirée grace de sa tres belle dame, ne le pourroit consentir. Car, soit pour chanter, soit pour dancer, sur tous les aultres il est le plus diligent et le plus joyeulx ; lever matin, dire ses heures, ouyr messe devotement, aller à la chasse et au gibyer là où les pouacres [vilains personnages] d'’amours sont à dormir; et lors fuit ce pechié, en ensuivant le dict du philosophe Epicurus qui dit :
Otia, vina, dapes caveas, ne sint tibi labes; Vix homo sit castus requiescens, et bene pastus.
C'est a dire, mon amy : Eschieve [évite] oyseuse superfluité de vins et de viandes, affin qu’en luxure tu ne soyes souillé ; car la personne oyseuse et bien repeue, à grant peine, peut garder chasteté. Et encore de ce meschant pechié de paresse dict sainct Bernard : Vidi stultos se excusantes sub fortunam ; vix autem dilisentiam, cum infortunis soctabtrs. C'est à dire, mon amy : J'ay veu aucuns folz eulx excuser sur fortune, à peine trouveras que un diligent peust estre infortuné ; mais tousjours verras que de paresse et de infortune seront toujours acompaignés. Et à ce propos dit encores sainct Bernard : Revidere que sua sunt,quomodo sunt, summa prudenta est. C'est à dire, mon amy, que revoir ses choses quelles et comment elles sont, est souveraine prudence. Et ne dit pas seullement veoir ses choses, mais revoir, et ce revoir s'entend que nul ne le peut trop veoir. Et à ce propos dit encores Atheneus le poete où il dit :
Otia sunt juvenum menti plerumque venenum ; Et juvenum viciorum corpora, maxima Causa.
C'est à dire, mon amy, que oysivetés sont souvent le venin de la pensée des jeunes gens ; car le corps des jeunes est especialle cause des vices. Et à ce propos dict Senecque :
Pigritiam linque que dat mala tedia vite; Tedia virtutis fuge, nam sunt damna salutis.
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ANTHOINE DE LA SALE
C'est à dire, mon amy : Laisse paresse, laquelle donne a la vie mauvais ennuy, et fuy les ennemys et ennemyes de la chose vertueuse. Pour ce, mon amy, que les amoureux, telz
que je dis, sont par telles vertuz saulvez, habandonnent ce
tres vil et maleureux pechié de paresse, pour eulx acompaigner avec la tres resplandissante vertu Ge dilligence, vous
prie que soyez de ceuix. Et lors serez de ce TARN pechié de paresse saulve et quicte.
LA DAME, — Et quant au sixiesme pechié qui est de éutiile
ou de gloutonnie, certes le vray amoureux n'en a tant soit peu ; car ce qu'il menge et boït n'est que pour vivre seulle-
ment sobrement ; ainsi que le philosophe dit que l’on doit, He seullement menger et boire pour vivre, et non pas vivre. | |
pour boire et pour menger, comme les pourceaulx font; et 5
sur ce le saige Tales de Milesnes dit : a
Pone gule frenum, ne sumas inde venenum ; Nam male digestus cibus exstat sepe molestus.
C'est à dire, mon amy : Metz le frain à ta bouche, affin. que par elle tu ne preigne le venin ; car habondances de viandes mai digerées sont au corps tres nuysables venins.
Encores sur ce dit le saige Solon d'Athenes : w
Ne confunderis, nunquam vino replearis; Vilis diceris, nisi te vino moderaris.
C'est à dire, mon amy : Tu ne soyes jamais remply de vin, affin que tu ne puisses estre confondu ; car tu seras reputé à villain, se tu ne fais attremprance [modération] de toy ou
vin, et du vin à toy. Encores sur ce propos de sloutonnie
dict sainct Bernard, es Moralles, que quant le vice de $lou-
tonnie prend à seigneurir [dominer] la personne, elle pert
tout le bien qu'elle a jamais fait: et quant le ventre n'est
retrait par droicte ordre de abstinence, toutes les vertuz sont
en luy noyées. Et sur ce dict sainct Pol : Ouorum finis inte- … ritus : quorum Deus venter est: et gloria in confusione … tpsorum qui terrena sapiunt. Ad Philip. Hi, cap, C'est 4 "in dire, mon amy, que la fin de ceulx qui assavourent les choses. terriennes, est la mort; desquelz aussi font de leur ventre
leur Dieu ; et ceste leur gloire sera d'ames, d'honneur et de
corps leurs confusions. Si vous prie que ne soyez pas de …
ceulx ; ains eusuivez le dit de Avicenne, pour eschever Ion ce que dit est :
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Sic simper comedas, ut surgas esuriendo ; Sic etiam sumas moderate vina bibendo.
C’est à dire, mon amy : Menge tousjours en telle maniere que quant tu te leveras de la table, ton appetit ne soit pas saoul, et aussi ton boire soit prins attrempeement ; dont par ainsi vivras par cours de nature tres longuement, et seras en ha grace de Dieu. Au regard de ce pechié, aussi d'amours et de vostre dame, et par ainsi aurez laissé ce tres villain et deshonneste pechié de gueulle, et vous vous acompaignerez avec la tres doulce vertu de abstinence, fleur de toutes vertus, et lors serez de ce pechié quicte et saulve. Et si vous donneray fin au saulvement des vrays et loyaulx amoureux, touchant le sixiesme pechié mortel qui est de gueulle.
La DAME. — Et quant au septiesme pechié qui est de luxure ; vrayement, mon amy, ce pechié est au cueur du vray ämant bien estaint ; car tant sont grandes les doubtes que sa dame n'en preigne desplaisir, qu'ung seul deshonneste penser n’en est en luy ; dont par ainsi il ensuit le dict de sainct Augustin qui dict ainsi :
Luxuriam fugito, ne vili nomine fias, Carni non credas, ne na js nomine ledas.
: C'est à dire, mon amy : Fuy luxure à ce que tu ne soyes -brouillé en deshonneste renommée ; aussi ne croys point ta chair, affin que par pechié tu ne blesses Jesus Christ. Et à ce propos encores se accorde sainct Pierre l'Apostre, en sa premiere Epistre où il. dit : Obsecro vos, tanquam advenas et peregrinos, abstinere vos à carnalibus desideriüis que militant adversus animam. Prima Ep. n. cap. C'est-à-dire, mon amy : Je vous prie, comme estrangiers et pellerins, que vous vous abstinez des delits charnels ; car ilz bataïllent jour et nuyt à l'encontre de l’ame. Et à ce propos dict encores le philosophe :
Sex perdunt vere homines in muliere :
Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem.
C'est à dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes, pert six choses, dont la premiere est que pert l'ame, la seconde l'engin, la troiziesme ses bonnes meurs, la quatriesme’ sa force, la cinquiesme sa clarté, et la sixiesme sa voix. Et pour ce, mon amy, fuy ce pechié et toutes ses circonstances, ainsi comme dit est. Cassiodore dict, sur le Psaultier, que vanité feist devenir l'ange dyable, et au premier
ANTHOINE DE LA SALE
home donna la mort et vuida [priva] de la bieneureté qui luy estoit octroyée, et que vanité est nourrisse de tous maulx, la fontaine de tous vices, la voye d’iniquité qui mect home hors de la grace de Dieu. Et à ce propos dit David en son Psaul: tier en parlant à Dieu : Odisti observantes vanitates supervacue. Psal. xxx. C'est à dire, mon amy : Tu, mon seul Dieu, as hay et haiz tous ceulx qui $ardent vanitez. Et tant d’autres autoritez ont escript les sainctz docteurs de saincte Eglise, et qui plus est, les philosophes, les poetes et autres saiges payens, qui encores n’avoient senty la vraye cognoissance, la tres saincte et tres amoureuse grace de nostre vray Dieu, le sainct Esperit, qui ont ce pechié tant blasmé, que les escripteures en seroïient trop longues à reciter ; desquelles je me vueil passer pour ensuivir le surplus, fors seullement du dict de Boece, qui sur ce dict : Luxuria est ardor in accessu, foetor in recessu, brevis delectacio corporis, et animée destructio. C'est à dire, mon amy, que luxure est ardeur à l'assembler, puantise au departir, briefve delectation du corps, et de l’ame destruction. Et pour ce, mon amy, que ce pechié est si tres deshonneste, le vray amoureux, come j ay dit, pour doubte que sa dame n’en preigne desplaisir, pour acquerir sa grace, à tout povoir le fuit; et se, par vive contrainte d’amours, aucunement il y encheoït [y tombait], tant et sy tres tant sont les angoisseuses peines et dangiers pour les $rans perilz et dangiers qui s'en pevent ensuivir, que les tres angoisseux cueurs des loyaulx amans ont à souffrir, que ce ne leur doibt point estre compté à pechié mortel ;et se aucun pechié y a, vrayement il doibt bien estre estainct par lesdictes peines, qu'ilz en ont tant à souffrir; dont par ainsi je puis bien dire que le vray amoureux, tel que je dy, de ce mortel pechié et de tous les autres est quicte, franc et sauvé.