‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 11 sur 135 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment la dame donne d’aultres enseignemens au petit Saintré,

touchant les vertus, l’estat, et moyen de noblesse. A D le

LA DAME, — Et quant au sauvement du corps, que j'ay dit que le vray amoureux tel peut estre saulvé en ame et en

corps. Apres le sauvement des sept pechiez mortelz, qui touchent à l'ame, je vous diray le sauvement du corps, et par plusieurs facons, dont le premier est sur le faict d'amours.

Le vray et loyal amoureux, qui est gsentilhome sain et nect de sens et de corps, et qui nuyct et jour tend à l’amoureuse queste et grace de sa tres belle dame, et par les sept facons contraires aux sept pechez mortelz, si comme j'ay dict : laquelle dame sera, quant à honneur, la nompareille des autres ; j'appelle toutes dames, car toutes sont dames en amours ; prenons qu’ [supposons que] elle n’ayt jamais volunté d’'aymer ne luy, ne autre, par amours : si veult nature, droit et raison, qu'elle l'en doit trop mieulx aymer, priser et honnorer ; et tellement que de son bien, de son honneur, et de tout son avancement elle en sera joyeuse, et par contraire, dolente de son desplaisir, quelque dame qu'elle soit. Et luy, pour quelque sentilhomme qu'il soit, tel que j'ay dit, de ses biens à son besoin£g ne luy fauldra jamais, ou elle de nature aultrement seroit villaine, ingrate et digne d’estre bannye de toutes $ens de bien, et puis gectée au tres grant et puant abisme du pechié de ingratitude, en ame et en corps; combien que jamais n'en ouy parler de nulle que telle fut. Et par ainsi le vray amoureux qui est sauvé en ame, se peut ainsi sauver en corps,

La DAME, — Et quant au surplus, touchant l'autre sauve-. ment du corps, le vray amoureux gentilhomme qui n'est point ordonné, ne disposé aux estudes des tres prudentes et sainctes sciences de theologie, des decretz, des loix, ne autres estudes de science, fors que à tres noble et illustre science et mestier d'armes ; auquel pour acquerir honneur à la tres desirée grace de sa tres belle dame, quant il y est,c'est celluy qui se monstre et qui se presente le premier, et fait tant que entre les aultres il est nouvelle de luy. Et quant il est à la messe, c'est le plus devost; à table le plus honneste ; en compaigsnie de seigneurs et de dames le plus advenant; de ses oreilles nul villain mot escouter, de ses yeulx ung faulx regard ; de sa bouche ung deshonneste parler ; de ses mains nulz faulx sermens, ne attouchemens ; de ses piez en nul lieu: deshonneste aller. Que vous dirois-je? Il sur tous sera le!! mieulx condicionné, et en faictz d'armes le miculx et le plus !! nouvellement armé, monté et habillé, et pour l'amour de sa{! dame, fera armes à cheval et à pié: et jacoit ce qu’{quoiquel]?! on pourroit dire que ses armes sont faictes de vanitez, qui! sont par l'Eglise deffendues, ainsi que au decret est escript | ;

ANTHOINE DE LA SALE

qui dit ainsi comme j'ay ouy recorder et premier où F dit +. Non temptabis Dominum Deum tuum. Car on veult savoir se Dieu aidera à celuy qui a bon droit. Ifem, capit. Predes- pe tinationes, xx111, Quest. 1v. Où experience, ne droict ne permet ce faict, Encores vueil prouver que c'est pour tempter Dieu, AAC car les clercz dient que demander chose contre nature est |: | pour miracle, ou pour tempter Dieu. Et puis : De purgatione | vulsarti, per totum, in capit, Consuluisti, ij. Quest. N. tem … capit, Predestinationes xxxu1, Questione 1v. Ef notabiliter in capit. Gloriosus de veneratione sanctorum, üb. NL liem, : capit, Ut nero in propria causa jus sibi dicat, per fotum, . | capit, De gladiatoribus tollendis, lese una, lib. XL Et des autres decretz sans mombre, deffendans tous gaiges de : bataille, et ces armes que je dis : mais les empereurs, les rois et les autres princes terriens, selon leurs droitz et coustumes | de seigneuries temporelles, telles batailles ont ordonnées et maintenues en cas que la chose le requiere [réclame] ; et de. ceste question fut ung grant debat, entre le sainct pere pare Urbain cinquiesme en celluy nom, et le bon roy Jehan de. France, d'un gaige de bataille qu'il tint de deux chevaliers, l'ung francois, l'autre anglois, à la ville neufve d'Avignon Et combien que le pape voulsist garder les droitz des decretz, commanda et fist mectre cedulles par toutes les portes des eglises, que personne sur peine d'excommunication me allast veoir ceste bataille; et non pourtant le tres chrestien roy, ne pour garder ses privilitéés royaulx, ne s'en voulut point detenir, et voulut user des loix des princes temporels, qu dient ainsi : Legses Fe. De pace et ejus. $. Si quis hominem. Eadem lege et una. $. Si quis alium. L. Lombarda que incipit : Si quis. $. ultimo. L. Lombarda de homicidio.L. St quem in Lombarda de adulterio. L. ti. Et maintes autres sur ce fait de batailles par querelles ; les loix qui se dient Lombardes, les permettent longuement et en plusieurs see GMT Toutesfois aujourd'huy elles sont moult deffendues par l'or donnance du tres chrestien roy, le bon roy Phelippes, Na desquelles aujourd’huy nous usons, c'est assavoir par quatre ue choses seullement et pour nulle plus, NAN La premiere cause est qu'il soit chose notoire, certaine et evidente, que le malefice soit advenu ; et ce signifie Ia clause, — où il apperra {sera clair] evidammant homicide, trahyson,où | autre vray semblable malefice par evidente supeccion. La seconde cause est que le cas soit tel, que mort naturelle s'en

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JEHAN DE SAINTRE

doye ensuyvir. La tierce est que nul ne peut estre pugny, aultrement que par voye de gaige : et ce signifie la clause du meurdre, ou de trahyson reponste : si que celluy qui l’auroit faicte, ne se pourroit deffendre que par son corps. La quatriesme est que celuy que on veult appeller, soit diffamé du faict, par incides, ou presumptions semblables à verité ; et ce signifie la clause des incides. Et jacoit ce que ces gaiges de batailles soient ainsi deffenduz et reservez pour les clauses que l'Eglise et decret ont ordonné, les ungs pour les pechiez de tempter Dieu, les autres de vanitez; le vray amoureux, retournant à mon propos, ne le fait pour nul de ces deux pechiez, fors seullement pour accroistre son honneur, et sans querelle, ne le prejudice de nully [d'aucun] ; car je respons pour luy, que à l'entrer des armes il ne vouldroit le mal, ne le deshonneur de celluy à qui il le feroit, autant que le sien; età ce on doit requerre Dieu en ayde et en tesmoing, dont en tant que touche à luy, et que Dieule vueille mieulx ouir, ilz vont, confez {confessés]| et repentans, pour les perilz quis'en pevent ensuyvir ; des sermens qu'ilz font, et des serimonies, je m'en passe à present, pour abreger. Mais quant le vray amoureux part de son pavillon, tout armé, comme il doibt estre $arny de sa pavesme [son bouclier] et de tous ses bastons que sur luy il doibt porter, lors faict le srant signe de la croix, puis baisse sa banerolle. Et lors on luy baille en sa dextre main Sa lance, ou son espée de gect pour offendre [attaquer|, et soy deffendre au mieulx que il peut. Et là est assis sus l'escabel, ou sur ses piez jusques à l'appel ou dit du juge, ou mareschal du camp. Alors ce vray et loyal amoureux desmarche et se part hardiement et fierement, semblant qu'il doye tout manger, et faict aussi sur sa garde les premiers coups mesureement et attrempeement, ainsi que dit Valerius Maximus en son cinquiesme livre, où il dit que c’est grant blasme au duc de la bataille, ou combateur de dire : Je ne cuidoye pas qu'il fist ainsi, car entre toutes les choses qui se concluent et finissent par fer, comme font les batailles qui sont les plus perilleuses ; car nul, pour les amander, ne les peut reffaire deux fois, et semblablement des faictz de guerre, qui se doivent conclure et puis conduyre par meur et sain conseil. Et à ce conferme Vegece en son premier livre de l'Art de chevalerie, où il dit : Ceulx qui errent en toutes choses sans raison, tout se peut amender, fors que les erreurs desordonnées, guerres et batailles, ausquelz n'est nul qui se

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ANTHOINE DE LA SALE 1

puist opposer, car la peine incontinent ensuit son meffaict. Et pour ce, mon amy, le sage, vray et leal amoureux, est loyal, et doit estre en tous ses faitz et dictz ordonné et amesuré, et ce sont ceulx qui communement, jacoit ce qu'ilz, ne soient de corps ou de gens d'armes les plus fors où puissans, occient souvent es batailles et soubzmectent les armigeres guerres et les corps, en ensuyvant le dit du raige qui dit comme est dit devant:

Malo mori fame, quam nomen perdere fame.

C'est à dire, mon amy : J'aime mieulx mourir de fain, que perdre bonne renommée. Et encores ce parfaict amoureux à tous ceulx qui bien luy ont fait, ou feront fut à conseiller, en chastoy [enseignement], ou en dons, il ensuit tous les jours le dit de Aristote qui dit : Diis, parentibus et doctoribus non possumus reddere equivalens. C'est à dire, mon amy, que aux dieux, aux parens, est entendu qu'a Dieu, aux peres, meres, et autres de son sang, et amis de doctrine, jamais ne pourront rendre l’equivalent des biens qu'ilz nous ont fait.

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