‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 35 sur 135 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Comment le roy fist mesurer les lances des deux champions, èt Re A ment Saintré se contenoit honnestement quant il passoit par devant: le roy et la royne, estans en leurs hours,

L'ACTEUR SUR LES ARMES. — Et quant ilz furent venus, le roy | incontinent fist mesurer leurs lances, qui devoient estre de la poincte jusques à l’arrest [pièce de l’armure où repose la lance] de xiij piés de longs ; et quant elles furent mesurées et à chascune partie livrées, le roy manda à Saintré qu'il saillist | le premier, et ainsi fist il; mais quant il fut à cheval sur son | - destrier, il demanda sa banerolle, et en fist un grant signe de la croix, en disant sa benediccion, que ma dame luy avoit enseignée, comme dit est. Et ainsy, soy seignant, pas à pas entra dedans les lices, en son reng ordonné, et avecques luy ses quatre seigneurs, ses conseillers, et ceulx à cheval et à pié, par semblable nombre, comme estoit ordonné. Et fist son tour d'aller et de venir tout le long de la toille qui toute . estoit de fin drap vermeil ; et tant de l'aller. que du venir, quant il estoit devant les hours où le roy et la royne estoient, | tant bas qu'il povoit se inclinoit, et leur faisoit reverence; par laquelle chose le roy dist à ses gens : Et vraiement, cest escuyer, en tous ses fais ét en tous ses dis, monstre bien qu'il est gentil, et qu'il est nourry en la court et à l’escolle de tout honneur. La royne et toutes ses auitres dames ne le louerent

. honneurs que le roy, à votre requeste, et vous aussi m'avez tant faitz ; et en souvenance de ces choses, s'il vous plaist

ung peu venir à la fenestre, ma dame, vous verrez une petite -

hacquenée que je vous presente, en vous suppliant que la prenez en gré, Car à petit mercier pétit panier. La royne tres doulcement S'excusa, mais à la parfin elle vint veoir la .bacquenée aux fenestres, qui moult belle et bonne estoit, couverte d'ung parement de soye aux couleurs et devises de la royne, dont elle fut tres contente. Et quant il se fut departy, lors commenca la royne à dire tous les biens de luy ; dont ma dame, sans en monstrer le semblant, en fut tres joyeuse. Et quant la feste de Noel fut venue, tous les varletz de chambre, et puis les officiers, rois d'armes, heraulx, trompettes et menestriers, comme dit est, furent tous vestuz, et les dames eurent leurs estrenñes : et ma dame choisit la sienne, qui fut le moindre de tous les rubis. Lors, par toute la court et le royaulme, sa richesse florissoit, combien que ce ne fut pas sans grans envies, ainsi que par toutes cours de coustume est. Toutesfois les bons le louerent tant que le roy et la royne l’eurent plus en grace que jamais n’avoit esté. Et en ceste facon se gouverna tant que, de jour en jour, le roy l'aymoit plus. Si obtint du roy maintes graces, et acquist mains bons amys. Ne pour semblant que le roy fist, ne pour grace qu'il obtint, oncques d'orgueil ne fut surmonté, ains s'efforcoit de complaire à ceulx qui esfoient ses ennemys couverts, Et ainsi demoura en ceste ordonnance l'espace de trois ou quatre ans. Ma dame, qui véoit et scavoït toutes ces choses, ne tarda gueres qu'elle voult parler à luy ; lors fist son signal de l’espinglé, auquel il respondit. Et quant ilz furent au preau ensemble, elle lui dist : Mon seul amy, la Diéu mercy, il n'est roy, royne, duc, seigrieur, dame, ne damoiselle, jusques aux plus petits, que chascun ne s'efforce à dire bien de vous, à cause que avez esté et estes humble ét gracieulx ; et ores, par vostre largesse, vostre renommée florist, Si vous prie ét recorde, que sans nulle folle, ne prodigue despense qui redonde [tourne] trop plus à honte qu'à honneur, à dommage qu'à proffit, largesse bien employée vous Soit recommandée, car elle porte én soif telles vertus, et premier : elle couronne l'ame de gloire pardurable, elle se garde en l'amour de chascun et sy acquiert nouveaulx amys, elle florist en bonne renommée, elle estaint des ceurs les yres, elle porte toute seureté, car elle fait ennemys, amys. Et pour

(ne US

ANTHOINE DE LA SALE

ce, mon amy, je la vous recommande. Et se, par le plaisir

de Dieu, fortune venoit en vostre ayde, employez vostre

temps, soit en conquestes d'armes, soit en services de

seigneurs ou en estre servy ; que vostre desir soit de acquerir

l'amour de Dieu et de plusieurs amys ; et ne vous fiez pas

tant en l'amour de fortune, s'elle vous a jà de ses biens

departis, que ne ayez regard au dit de Alanus in Ant Clau-

diano, où il dist : (XX dun Où in Lo Tempore felici, multi inveniuntur amici ; are Cum fortuna perit, nullus amicus erit.

C'est à dire, mon amy, que ou temps que fortune est amie de quelque homme et qu'elle l'a mis en aucun estat, alors il

trouvera des amis sans nombre ; mais quant elle luy tourne le dos, il n’en trouvera ung seul. Et, pour ce, est pire que

fol, qui à elle se fie.

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