CHAPITRE LIIII
Comment le seigneur de Loisselench print congié.
Le jour ensuyvant, le seigneur de Loysselench et tous les aultres de sa compaignie furent prendre congié du roy, de la royne, et de tous messeigneurs les freres du roy et aultres seigneurs du sang royal et des dames, les principalles, pour eulx partir le lendemain pour faire leur voiage à Sainct Jacques. Et ce soir, le roy envoya payer leur hoste de tout ce qu'ilz avoient despendu ; et au seigneur de Loysselench, le matin, envoya une piece de veloux velouté, cramoysy, en pourpre et tres richement broché d’or sur or, vingt marcz de vaisselle d'or et deux marcz de vaisselle d'argent doré, et ung tres bel coursier puillois ; à chascun des aultres quatre barons, : une piece de veloux cramoysy et ung autre bel coursier ; et a chascun des aultres chevaliers, une piece de veloux plain cramoysy ; et aussi aux escuyers, une piece de satin cramoysy ; à Brunschwicb, le herault, une de ses tres riches robes et cent francz, avecques ung cheval. Et la royne, audict seigneur de Loysselench, donna une aultre piece d'ung beau veloux velouté d'azur, broché d'or, et un£ tres riche affiquet d’une table de dyamant environnée de trois grosses perles et trois bons rubis ; et aux aultres quatre barons, à chascun une piece de satin azuré, figuré et broché d'or ; et aux aultres escuiers, à chascun sa piece de satin plain, azuré. Ma dame luy envoya ung tres riche dyamant de cinq cens francs. Et n’y eut celluy des freres du roy, que chascun ne leur donnast, les ungs coursiers, les aultres draps de soye brochés d'or, les aultres vaisselle dorée, et de blanche à planté. Et quant ilz virent les grans honneurs du roy, de la royne et de mesdicts seigneurs, aussi de ma dame, jacoit ce que ilz eussent prins congié, si ilz vouldrent arriere retourner, pour les tres humblement remercier. Et au partement de leur hostel, Jehan de Saintré, qui par tout les convoioit, luy presenta un£g tres puissant destrier, sellé et armé de toutes pieces, et de champfrain bien emplumé, et d'unes tres cleres et reluysantes bardes [pièces d’armure du poitrail] de fin argent, bien dorées, avecques frappes de veloux veloutés, brochés et frangés d'or et de soye, à ses couleurs, qu'il faisoit tres bel veoir. Et
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d'autre part, le seigneur de Loysselench luy presenta son |. bel destrier aussi couvert de drap d'or et de soye, à ses. coulleurs, et fourré de martres sebelines, sur lequel il avoit faictes ses armes avecques luy, qui jà pour luy donner estoit en point. Lors chascun d’eulx monta sur son destrier, et à celle tres belle compaignie, Saintré les convoya plus d’une lieue. Et à tant laisseray cy à parler de Loysselench et de sa compaignie, qui s’en vont à Sainct Jacques, tres grandement louant du roy, de la royne, des seigneurs, de ma dame et de toute la court de France, pour les dons et grans honneurs qu'on leur a faictz, disant partout que vrayement la court de France est la fleur de toute larsesse et l'estoille de {tout honneur.
1% L'aAcTEUR. — Apres le partement de ces seigneurs de Poullaine, Saïntré fut bien à loysir festoyé du roy, de la royne, des dames et de toute la court. Des tres doulces et amyables cheres, aussy que ma dame, à loisir, luy fist, ne fault plus escripre ne demander, car chascun le peut et doit bien penser. Et ainsi fut l’espace d'environ ung an, que ma dame s'appensa que vrayement il estoit temps qu'il renouvellast aucune chose, pour faire encore parler de luy; et que comme Francois aussi avant au service du roy, comme il estoit, seroit bon qu'il emprint de faire contre les Anglois aulcunes armes. Et quant ilz furent ensemble, elle luy dist : Mon seul desir et toute ma pensée, jour et nuict je ne cesse de penser à l'accroissement de vostre honneur; si me suis appensée que à tant d'armes que vous avez faictes, ne vous estes encore point fait congnoistre aux Anglais. Pour ce vous prie qu'entendez que Dieu, nostre Dame et bonne fortune sont avecques vous; que, apres le congié de monseigneur le roy, trois jours de la sepmaine de ce premier jour de may, ayant loyal sauf conduit du roy d'Angleterre, vous tenez ung pas [un pas d'armes] entre Gravelines et Callaïs, où n'a que trois lieues et tout plain chemin, pour recepvoir à la jouste de guerre ung chevalier ou escuyer seulement, le premier qui, à l'ung des trois jours de la sepmaine, se vendra sur les rencz presenter à cheval, armé en selle de guerre pour courre contre vous, et vous contre luy, dix courses de lances, toutes d'une mesure; si vrayement que lung de vous deux eut bien rompues trois lances, où fust exoiné de corps; et celluy, à qui Dieu aura donné du meilleur, gaignera un£ dyamant ou ruby de cent nobles | monnaie anglaise] ou au des-
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subz. Et par ainsi que l’adventurier ait lectres de son roy ou de prince royal, à scel pendant, qu'il est gentil homme de nom et d'armes, sans reprouche ; et pour avoir juges competans, et aussi que plus voulentiers ilz y viennent, monseigneur le roy et le roy d'Angleterre, chascun pour son party, y commectra ung de ses roys d'armes, qui sont publiques personnes, l’ung Francois et l'autre Anglois. Et quant vostre pas sera faict, se Dieu vous gard le corps de exoine, comme je l'en requiers devotement, et il soit aucun noble homme, comme dit est, qui vous vueille requerir de faire aulcunes autres armes à cheval ou à pié, mon ami, je vueil que, à l'ayde de Dieu, de nostre Dame ef de monseigneur sainct Michel, à Paris, devant monseigneur le roy, ou là où il voudra, vous luy accomplissez ; affin que vostre bonne renommée florisse de bien en mieulx. Et à ces parolles ma dame cessa.
L'AcTEUR. — Lesquelles sy haultes et si nobles parolles Iuy pleurent moult, pour lesquelles incontinent à g$enoulx se mist, et, tant humblement qu'il peut et seut, l'en remercia. Et quant ilz furent l’ung de l’aultre departis, nuict et jour ne cessa que secretement il eust son bon congié du roy, qui à grant difficulté fut, Lors luy accorda, et ordonna, pour son juge, Francois, roy d'armes d'Anjou, de Thouraine et du Maine ; et ce jour ne cessa de querir bons destriers, de soy armer et armer et housser de douze paremens pour les douze jours, riches, frisques et apparans. Et endementiers qu'ainsi se mectoit en point, il manda le herauit des Normans, et lenvoya au roy d'Angleterre luy signifier son pas, luy supplyant qu'il ne vaulsist reffuser les treves des deux moys : c’est assavoir du quinziesme jour d'avril jusques au quinziesme de juing, par le pays de Guynes et de Boullaine [Boulogne], francois et anglois, et es frontieres de Cailais, affin que chascun y peust venir. Lesquelles à tres grant joye consentyes des deux partyes, fut la nou-
velle par tout espandue ; parquoy y furent plusieurs gens.
L'ACTEUR ENCORES. — Quant le quinziesme jour d'avril fat passé, et les treves commencées, lors Saintré envoya maistres de Paris pour dresser bois, et planchoyer deux maisons semblables, l'une pour luy, et l’aultre pour les seigneurs anglois et ceulx de leur compaignie qui viendroient faire armes en son pas. Esquelles maisons avoit gentes salles, chambres, garderobes, chalis [bois de lit}, dressouers, bancs, tables, es-
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tables et auitres necessitez. Et l’une et l’autre des maisons
par dedans bien tendue de tapisserie, à demy trait d'arc
loing l'une de l’aultre, toutes closes de fortes hayes, et dedens,
estables pour trois cens chevaulx. Et au bout des rens, à l'endroit de ferir, avoit faict ung bel eschafault bien tapissé, où les deux juges et heraulx devoient estre, Et quant le, terme du pas s'approcha, et que Saintré eust prins congié du roy, de la royne, de ma dame et de tous les seigneurs, à tres belle compaignie de trois cens chevaulx arriva à Gravellines, où il logea celle nuyct. Des dons, des conforts que ma dame luy fist, et aussi des beaulx parlers, je m'en passe, pour abreger. Et quant il veit les deux logis sy bien appareillés, fut tres joyeulx. Lors la nouvelle fut à Guynes et à Callais, que Saintré estoit venu, et par toutes les frontieres; dont le conte de Boucaingham, qui ja estoit à Callais pour
commencer les armes, saichant la venue de Saintré, fut bien
content. Lors luy envoya le roy d'armes de la Jaretiere, commis à juge pour leur party, et avec luy quatre heraulx pour le veoir, et soy offrir à luy, et certiffier, de par leur roi, que tous les douze qui venoient faire armes à son pas, estoient seigneurs du sang, et aultres barons denommés et ordonnés de par le roi, pour oster la voulenté de tant qui y vouldrent venir, Ausquels roy d'armes et heraulx, Saintré fist tres grant chere, et apres disner les mena veoir leurs logis, en leurs priant qu'ilz le prenissent en gré. Et quant le roy d'armes fut retourné, dist au conte tout le bien qu'il avoit trouvé, et la grant noblesse et grant estat qu'il avoit
illecques amené, et puis du logis si bien tappissé et orné, .
fors que de linge et de lictz qui encore n'y estoient. Lors commencerent tous à tant le louer, que à peine on ne poroiït mieulx. Et ainsi furent jusques au troyziesme jour ensuyvant, qui fut le premier jour du moys et ouverture du
pas.