PANEM ET CIRCENSES
sans redouter les éclats de terre, et afin de recueillir les halètements de Técuyère épuisée, alors qu'elle flatte de la main les flancs de son coursier fumant de sueur; je saisissais au passage des mots tels que ceux-ci :
— Lâchez un peu la courroie, Maxime! Votre blanc ne tient pas au soulier!
Tout m'intéressait alors, depuis le saut des barrières jusqu'au saut des rubans; — depuis le pas gracieux dansé sur une selle large comme un fauteuil par la grosse directrice, jusqu'aux jeux romains exécutés par deux frères en maillot d'athlète, les cheveux retenus par un cercle d'or; — depuis le cheval dressé en liberté^ qui va chercher un mouchoir enfoui dans le sable, et qu'on récompense avec un morceau de sucre, jusqu'au destrier monté d'après les principes de la haute école par un professeur en habit à la française et coiff'é d'un tricorne.
La poste à deux chevaux, puis à quatre, puis à six, ne me laissait pas non plus insensible ; mais toute mon attention et toute ma curiosité étaient réservées pour le saut des cercles en papier. Je suivais avec autant d'anxiété que l'homme à la chambrière les hésitations de l'écuyer.
— Ce n'est pas pour cette fois, disais-je en le voyant se courber sous les cercles en papier; ce sera pour le tour suivant !
Au tour suivant, Técuyer s'affermissait sur les pieds, prenait son élan... et passait encore sous
la LE PETIT PARIS.
l'obstacle. Je m*inquiétais avec le public, lorsque tout à coup, au moment où Ton commençait à désespérer, l'écuyer, rapide comme la pensée, s'élançait, les genoux au menton, crevait le papier, retombait debout sur son cheval, — quelquefois sur un seul pied, — d'autres fois même en exécutant le saut périlleux ! — Sans reprendre haleine, il traversait un deuxième cercle, et un troisième, et un quatrième, placés à distance les uns des autres. Les spectateurs brisaient leurs mains à applaudir; la musique semblait possédée du vertige. L'écuyer, surexcité, ordonnait qu'on plaçât deux cercles à côté l'un de l'autre ; il les franchissait tous les deux. Mais alors, exténué et triomphant, il avait à peine la force de descendre de cheval, de venir se placer au milieu du manège, de saluer, une main sur la poitrine, et de gagner la porte à reculons et en s'inclinant toujours.
Oh! le saut des cercles de papier!
C'était aussi le temps des grandes scènes dramatiques ; tantôt un bandit italien poursuivi par les carabiniers du pape, et déchargeant sur eux ses deux pistolets; — tantôt un Grec en jaquette blanche, le sabre recourbé au poing, et s*enveloppant pour mourir dans les plis de son drapeau.
Les scènes à travestissements n'étaient pas moins à la mode ; Bastien Franconi y excellait. Je le vois encore dans les Quatre Saisons : —
PANEM ET CIRCENSES. l3
d'abord jeune berger, composant pour sa bergère un bouquet de fleurs printanières ; après, moissonneur armé de sa faucille ; ensuite, vendangeur couronné de pampres, et la coupe en Tair ; puis, vieillard au noir manteau, se chauffant à un brasier. Enfin, métamorphose dernière et suprême ! le vieillard se débarrassait de son manteau et sipparaissait nu, avec deux grandes ailes blanches, et il tenait un sablier. C'était le Temps ! le Temps qui commençait une course terrible, furieuse, aiguillonnée de hop! hop! sans nombre. Mais le triomphe de Bastien Franconi était sxirtout dans la Vie d*un soldat^ un récit équestre ù il changeait huit ou dix fois de costume. — arrivait en conscrit, habillé de blanc comme un «an-Jean, gauche, tout dune pièce; on lui sndait un lourd fusil, avec lequel il faisait l'exerce sur son cheval, aux risées générales. Le preier coup de feu retentissait ; notre conscrit blêissait, comme dans le dessin de Charlet; peu à u il s'aguerrissait, il s'exaltait, c'était un lion ! En trois tours de main, il apparaissait en l>x*illant officier; on lui jetait un chapeau, qu'il ^"ti-lrapait au vol; on lui apportait une épée, qu'il saisissait avec la même dextérité. En avant!
Dn avant! la musique bat la charge, le brillant ^^fficier monte à Tassa ut le premier; — il est vietox*ieux; on le décore. Moment pathétique ! Il s'agenouille et il tire de son sein le portrait de sa ca.ère, qu'il baise pieusement.
Le canon tonne encore, mais cette fois les roulements voilés du tambour laissent supposer des catastrophes, des défaites. A la place du glorieux capitaine, on n'a plus sous les yeux qu'un pauvre vieux soldat, le bras en écharpe, qui se traîne péniblement à Taide d'un bâton, et qui semble demander la route de son village. Trois minutes après, c'est un laboureur, coiffé d'un bonnet de police, appuyé sur sa bêche, et songeant. — Explosion finale ! La bêche, le bonnet de police, la veste, tout vole en Pair, tout est dispersé. — Vite, une couronne de laurier ! Vite, un manteau de pourpre ! Vite, une trompette d'or ! Je suis la Victoire ! Je suis le Génie de la France ! Je suis la Renommée ! — Hop ! hop ! hop !
Tels étaient les jeux du Cirque à l'époque de mon enfance et de mon adolescence.
De temps en temps, au cirque Fernando, situé on haut de la rue des Martyrs, on remarque un tout petit vieillard coiffé d'un bonnet à grelots,. à. Tœil noir et d'une vivacité extraordinaire, la lèvre surmontée de deux moustaches pareilles à deux brins de fumée, souple, alerte, frétillant^ s sautillant, prompt à la cabriole.
Ce petit homme, regardez-le bien; tâchez, si v^ous le pouvez, de le fixer au bout de votre lorgrxxette; essayez de graver dans votre mémoire qLxaelques-uns de ses traits si mobiles, car cet homme a été une des célébrités de son temps.
Il a été fameux autant que qui que ce soit,
axatant que Rossini, autant que Deburau, autant
q^xe M. Scribe. Il a été fêté, applaudi, à l'égal
des plus grands ; il a occupé de lui les gazettes
^t les feuilletons, à une époque où les feuilletons
étetient des événements et des oracles.
De son pied infatigable et léger, il a parcouru
les quatre parties du monde, et les quatre parties
àvi inonde lui ont jeté des couronnes. Son bonnet
à sonnettes est devenu légendaire comme le petit
chapeau impérial.
l6 LE PETIT PARIS.
C'est Auriol.
Auriol, le clown par excellence !
Auriol, un talent à part, qui n*a procédé de personne, ni de Ravel, ni de Forioso, ni de Mazurier, et qui n'a pas fait d'élèves.
Auriol appartient étroitement à l'histoire de la société sous le règne de Louis-Philippe. 11 domine toute cette période, du haut d'une perche.
Le nom, c'est l'homme — prétendent quelquesuns. A ce compte, le nom d' Auriol ne semble-t-il pas fait avec celui d'Ariel?
Les Provençaux, jaloux d'imposer leur langue à l'univers entier, vous diront aussi qu* Auriol signifie loriot, du nom d'un oiseau qui, par son ventre d'une riante couleur jaune, semble occuper le rang de clow^n dans l'ordre omithologique.
Des littérateurs sérieux n'ont pas dédaigné d'écrire de longues pages sur Auriol. M. Hippolyte RoUe, entre autres, qui fut ce qu'on appelait jadis un aristarque important, lui a consacré une notice biographique.
Théophile Gautier, que toute plastique séduisait, a également tracé de lui un portrait enthousiaste : « C'est le clown le plus spirituel et le plus charmant que l'on puisse imaginer — dit- ÎL; — les singes sont boiteux et manchots à côté d' Auriol; les lois de la pesanteur paraissent lui être complètement inconnues : il grimpe comme une mouche le long des parois vernissées d'une
haute colonne ; il marcherait contre un plafond, s'il le voulait.
» Le talent d'Auriol est encyclopédique dans son art : il est sauteur, jongleur, équilibriste, danseur de corde, écuyer, acteur grotesque, et à toutes ces qualités il joint des forces prodigieuses. C'est un Hercule mignon, avec de petits pieds de femme, des mains et une voix d'enfant ; il est impossible de voir des muscles mieux attachés, une structure plus légère et plus forte ; le tout surmonté d'une tête jovialement chinoise, dont une seule grimace suffit pour exciter l'hilarité de toute la salle. Quant à moi, je ne vois rien au-dessus d'Auriol. »
J'en dirai autant à mon tour ; je me le rappelle, comme si c'était hier, bondissant sur le tremplin, et franchissant — tantôt six chevaux avec leurs cavaliers, tantôt un peloton de vingt-quatre soldats, la baïonnette au bout du fusil.
D'autres fois, enroulé sur lui-même, il s'élançait à travers un cercle de pipes^ étroit comme une coifife à chapeau.
Ses exercices des chaises et des bouteilles sont demeurés classiques; il apportait — et il y apporte encore — une aisance, une gaieté qui lui sont particulières. Il scande ses mouvements avec trois petits cris gradués : là!,., là!!., et là!!!
Le premier là! c'est lorsqu'il apporte ses chaises, qu'il les installe, qu'il les assujettit, qu'il les cale.
l8 LE PETIT PARIS.
Le second là!! cri d'encouragement et de confiance, c'est lorsqu'il monte dessus, qu'il s'y pose, qu'il s'y maintient.
Le troisième là! !! plus aigu et plus triomphant que les autres, c'est après le tour exécuté. Il exprime la satisfaction, le contentement.
On sent qu'Auriol aime son art avec passion, qu'il l'aime par-dessus tout. Il le prouve surabondamment en se produisant de nouveau devant le public dans une vieillesse assez avancée, et en continuant à se tenir debout sur un cheval, — à un âge où tant d'autres n'ont pas assez de leurs deux jambes et d'une canne pour se tenir debout sur le sol.
Lorsqu'il ne joue pas au cirque Fernando, soyez certain qu'il est dans quelque cirque de province, occupé à se rendre utile, à traîner la chambrière sur le sable de l'enceinte, à élever de ses deux petits bras un disque de papier, à passer la jambe aux régisseurs, ou à faire cinq ou six tours de roue, — comme au bon temps.
En cela, il est de l'école des indomptables et des insatiables, qui se cramponnent jusqu'au dernier moment au théâtre de leurs succès. Il est de l'école de madame Saqui et de Brunet.
A la ville, Auriol n'est pas moins fantastique qu'à la scène. Il porte une polonaise à brandebourgs et des pantalons d'une largeur exorbitante, sous lesquels ses pieds disparaissent en entier; il aime à s'enguirlander de chaînes et de bijoux.
Du reste, bon époux et plusieurs fois père.
On pourra (le plus tard possible) lui appliquer cette épitaphe, extraite de l'Anthologie grecque : « Que la terre lui soit légère ! Il a si peu pesé sur
elle! »