‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 15 sur 104 · DECOUVERTE DU BOULEVARD SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

DECOUVERTE DU BOULEVARD SAINT-MICHEL

de la sainte Chapelle ; à gauche, le Pont-Neuf et les lignes du Louvre ; à droite, les sombres tours de Notre-Dame. Nous n'avons rien de tel à Abbeville.

Au détour du quai, nouvel éblouissement.

J aperçois au fond d'une place, que décore une fontaine monumentale, une longue voie montante, plantée d'arbres sur les deux côtés et bordée de maisons superbes. Au milieu, une foule allant et venant, des voitures, des omnibus à perte de vue, et sur tout ce mouvement, sur tout ce tapage, répandez à poignées les rayons d'un soleil de printemps, d'un soleil jeune, encore traversé de frEQcheur. C'était merveilleux !

— Ah! mon Dieu! me suis-je écrié, qu'est-ce c'est que cela?

— C'estle boulevard Saint-Michel, m'a répondu Tubal.

6 mai. — Tubal me persuade d'acheter un chapeau dit chapeau Rubens. Il est bon, prétend-il, d'avoir une originalité individuelle, de trancher sur la multitude. Je ne suis pas bien convaincu, et je me trouve un peu ridicule sous les grandes ailes de mon feutre, — d'autant plus que les femmes me regardent en riant d'un air moqueur.

a J'aime fort faire rire les dam.es », dit César de Bazan; mais tout le monde ne pense pas comme don César.

7 mai. — Présentation à quelques étudiants de la médecine et du droit. Je prends mon pre-

mier verre d'absinthe au café Jules- César. — Pouah 1

i5 maù — Décidément je me passionne pour le boulevard Saint-Michel, qui me paraît une petite ville dans la grande ville, et où mon imagination trouve à chaque minute de nouveaux aliments.

Aujourd'hui j'ai visité Saint-Séverin, une vieille église toute dorée à Tintérieur; — Thôtel de Cluny, ce grand coffre ruisselant de bibelots précieux, — et ce qui reste des Thermes, ce peu de poussière qui parle si haut.

Des Thermes à la Sorbonne il n'y a qu'un pas, je le franchis en murmurant ces vers d'une ballade inédite :

Pour édifier la Sorbonne Il ne fallait pas un barbon :

Il avait une tête bonne Celui qu'on appelait Sorbon.

On ne me propose pas de me montrer le crâne de Richelieu et le crâne de Richelieu vieillard — =• comme on m'en avait menacé.

i6 mai. — Les restaurants où je dîne s'appellent bouillons. Ils sont servis par des femmes dont l'abord n'a rien de farouche.

Servis aussi par des femmes les cafés du boulevard Saint-Michel. Quelques-uns de ces établissements ont des noms pittoresques : la Jeune France^ la Source, le Sherry^Gobler, les Vingt'deux Cantons.

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I^ar là seulement se retrouve rancien pays de nos pères.

I «» juin. — Toutes réflexions faites, je ne monterai ni ne descendrai dans le Panthéon; je me contenterai de Tadmirer de loin. Comme cela, je ne ferai de concessions ni à la lanterne, ni à la <^rypte, ni à la croix, ni à la torche, ni au gibet, ïii au tombeau, ni à Jésus, ni à Voltaire.

Il n y aura pas de jaloux, n juin. — Je ne croyais pas que je me serais tstbitué si promptement au cigare.

3o juin. — Splendide, la façade du lycée Saint- Louis! Cela donnerait presque envie de recom- '^«ncer ses études.

-- Que tu es bête ! m'a dit Tubal qui m'a en- *^iidu.

3 juillet. — Il paraît cependant que de l'autre ^^té du fleuve qui la Seine a pour nom — comme ^it; une chanson populaire dans son audacieuse '^"version; — il paraît qu'il existe d'autres boule- ^^rds presque comparables au boulevard Saint- ^îchel. Il faudra voir cela.

In attendant, je deviens d'une jolie force au ^^igue.

6 juillet. — Et le Luxembourg, jardin et palais, Quelle adorable chose I

Je le connaissais déjà par un chapitre délicieux i^s Misérables. Je l'avais entrevu aussi dans les Romans d'Henry Murger.

Je n'ai pas à m'excuser d'avoir poussé du

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Luxembourg jusqu'au jardin Bullier, La pente est insensible.

Et puis Béranger y est bien allé !

7 juillet. — Elle s'appelle Élisa. Il est clair qu'elle ne vaut pas la peine d'être aimée.

N'y pensons plus.

Même jour. — Bambocheurs et piocheurs, — c'est ainsi qu'Emile de la BédoUière partageait les étudiants d*autrefois, dans un article des Français peints par eux-mêmes.

J*ai ouvert par hasard un roman de George Sand : Horace, et j'y ai lu cette page très-intéressante sur les étudiants :

'a Que de nuances infinies dspis cette population d'enfants à demi hommes que Paris voit sans cesse se renouveler, comme des aliments hétérogènes, dans le vaste estomac du quartier latin ! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez la bourgeoisie encroûtée qui, maîtresse de toutes les forces de TEt^t, en fait un misérable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent de généreux instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montrée brave et franchement républicaine...

» Depuis, on Ta tellement surveillée, maltraitée et découragée, qu'elle n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, si l'amour de la justice, le sentiment de l'égalité, et l'enthousiasme pour les

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grands principes et les grands dévouements de Ja Révolution française ont encore un foyer de "vie autre que le foyer populaire, c'est dans Tâme de cette jeune bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et la consume rapidement, j'en conviens. Quelques années de cette noble exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant de Paris, et puis l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, oui l'influence des séductions sociales ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du généreux, élan.

» Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société bourgeoise qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse; ce qu'il y a demeilleur dans le bourgeois^ c'est V étudiant^ n'en doutez pas, »

4 août. — Rien de gai, d'animé, de charmant comme la sortie, à quatre heures et demie, des. externes des lycées. Des oiseaux qui s'envolent n'ont pas de cris plus gentils.

9 août. — Elisa demeure tout près de Saint* Etienne du Mont.

Cela me fait penser que je ne suis pas encore entré dans cette église, dont le jubé est si renommé.

J'irai demain.

ai août. — Aujourd'hui, mal aux cheveux toute la journée, en conséquence de la nuit passée chez Roquillon, peintre destiné à devenir

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célèbre. Souper à fond de train et danses variées jusqu'au jour.

Je ne sais pas comment un commerçant chauve et ventru avait réussi à se faufiler parmi nous. Il n*a pas été le moins jovial ni le moins bachique. . Il s'est amusé comme une grosse fojle. On a dû le coucher à six heures du matin, heure à laquelle il avait complètement abdiqué, — mais complètement.

Pendant son sommeil, le peintre Roquillon s'est armé de sa palette, et sur Ti voire de ce front — estimé dans le négoce — il a peint... une superbe vue d'Etretat, avec ses falaises, ses embarcations échouées et un steamer fumant à l'horizon.

3o août. — Achat d'une pipe. Magnifique occasion.

8 septembre. — Echange de calottes avec Tubal. Evanouissement d'Élisa.

29 septembre. — Voilà quatre mois que j'habite le boulevard Saint-Michel, sans éprouver le moindre désir d'en dépasser les limites. Mes plaisirs et^^ mes travaux trouvent leur compte à ce séjour^

Deux belles bibliothèques — celle de Sainte

Geneviève et celle de l'ancien Sénat — ne me:=^ sont-elles pas ouvertes?

Si j'aimais le théâtre (mais je ne l'aime pas), <^ j'aurais le théâtre Cluny, et plus tardrOdéon.- —

Enfin Élisa m'a juré qu'elle me quitterait si jamais elle apprenait que j'ai passé l'eau.

Je ne la passerai pas.

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