‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 16 sur 104 · CONFÉRENCIERS · texte numérisé non relu

CONFÉRENCIERS

Je ne puis m'empêcher de constater l'accroissèment que prennent de jour en jour les conférences.

Elles datent depuis une quinzaine d'années, pas davantage. Elles nous sont venues d'Angleterre, de Belgique et d'Amérique. Charles Dickens fut un des conférenciers les plus populaires, — et celui dont les lectures rapportèrent le plus d'argent. Une fortune!

En France, c'est-à-dire à Paris, on doit citer, parmi les premiers propagateurs des conférences, MM. Deschanel, Eugène Yung, Philoxène Boyer, Timothée Trimm, etc. Ils s'établirent d'abord un peu partout, comme de nouveaux confrères de la Passion, à la place Vendôme, sur le quai Malaquais, à la salle Valentino.

Plus tard, M. Ballande fit entrer les confé-^ rences au théâtre.

C'est de ce moment qu'elles se sont répandues €t qu'elles ont prospéré. Aujourd'hui elles remplissent, elles inondent toutes les salles de spec-

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iacle et de concert; elles s'étalent orgueilleusement surines affiches, à côté des drames nouveaux €t des opérettes.

Est-ce à dire qu'il faille classer les conférences parmi les plaisirs, dans la série des divertissements publics? Hum! je crois que ce serait aller un peu loin. — On peut se contenter de les qualifier « un des plus nobles délassements de Tes-* prit », ou, si vous l'aimez mieux, « un passe-temps élevé ». C'est déjà bien joli.

Dans tous les cas, les conférences ont cela de bon qu'elles ont consacré le droit à la parole, qui jusqu'à présent avait été réservé à l'avocat, au professeur, au prêtre, au député. A l'heure qu'il est, le premier venu qui se sent des idées et la faculté de les exprimer peut monter à cette tribune nouvelle.

Aussi y a-t-on vu et y voit-on se produire une foule déjà considérable d'orateurs improvisés, les uns connus, les autres parfaitement obscurs. Tout le monde — je parle de notre monde littéraire et artistique — a plus ou moins voulu s'essayer dans cet art nouveau. Il est rare, en effet, que, petit ou grand, on ne croie pas avoir quelque chose à dire tout haut devant un certain nombre de personnes assemblées. Chacun rêve, à un instant donné, la communication directe avec le public.

Voilà pourquoi nous avons des conférences de poètes, des conférences d'inventeurs, des confé-

CONFERENCES ET CONFERENCIERS. ag

renées de savants, de peintres, de romanciers, de voyageurs, de médecins, d'astronomes, de musiciens, de philosophes, d^historiens, de photographes, etc., etc.

Les opinions les plus disparates, les jugements les plus opposés se heurtent dans un choc étrange. M. Jules Claretie évoque les spectres farouches des Derniers Montagnards; — M. H. Chavée nous montre d*un doigt convaincu Dieu dans l'histoire; — M. Leconte de Tlsle lit des fragments éblouissants de ses Poèmes barbares; — M. Léon Cladel raconte l'histoire émouvante de Montauban-tune-le-sauras-pas; — M. Pierre Elzéar recherche les origines de Faust, — et M. Charles Bigot entreprend l'apothéose de M. Ludovic Halévy, l'auteur de Toto chez Tata.

Pour tous les goûts !

Il y aurait bien des portraits à tracer, bien des études à faire sur la prononciation de celui-ci et sur les gestes de celui-là, sur le sourire narquois et le léger nasillement de M. Paul Fëval, — sur la familiarité de M. Francisque Sarcey, — sur le lorgnon continuellement balancé de M. Henri Martin, — sur l'abondance entraînante de M. Flammarion.

Les femmes, elles aussi, s'en mêlent(de quoi les femmes ne se mêlent-elles pas?) : Madame Ernest qui se souvient du théâtre, et madame Olympe Audouard, qui se souvient du harem ; madame Esther Sezzi, madame Maria Deraismes, — qui

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a entrepris une campagne contre M. Victorien Sardou, — et d'autres dont les noms m'échappent.

Cet art des conférences est un art difficile et plein d'écueils. Je ne pense pas sans effroi à toutes les qualités qu'il réclame, à toutes les séductions qu'il exige. Beaucoup d'auditeurs se montrent sévères pour la lettre parlée; ils trouvent que du moment qu'elle est inférieure à la lettre écrite, elle perd sa raison d'être.

Un de ces auditeurs-là m'avouait qu'il était toujours tenté de tenir le langage suivant au conférencier : a Songe, puisque tu m'as arraché aux quiétudes de mon intérieur, puisque tu m'as cloué pour une heure dans un fauteuil banal»

songe à m'apprendre autre chose que ce que j'aurais pu savoir commodément au coin de mon feu, les pieds dans mes pantoufles. Si tu ne vaux pas un livre, tu ne vaux rien du tout. »

Diable !

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