‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 17 sur 104 · BIBLIOTHÈQUE DE GRISETTE · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE DE GRISETTE

Emile Debreaux, qui fut le Gentil -Bernard des grisettes, a fait une chanson intitulée : Ne montez pas chez elles. Dans cette chanson, notée sur l'air de la Catacoua, il décrit le désordre pittoresque de leur ameublement et rit tant qu'il peut des loques éparpillées, des corsets errants, des bas qui sèchent sur des ficelles, des carafes qui implorent les coquilles d'œufs purificatrices. Il n'oublie qu'un trait : il ne parle pas de la bibliothèque des grisettes, une des choses qui provoquent le plus l'étonnement et l'hilarité.

Cette bibliothèque est une dans toutes les mansardes. Elle se compose souvent d'Hippolyte, comte de Douglas, de Maria ou l'Enfant de V infortune, — et d'un Almanach des Amours ou Almanach de la Closerie desLilas, je ne sais plus lequel, mais il est reconnaissable par un frontispice colorié représentant des étudiants en béret qui portent triomphalement sur leurs bras une grisette agitant en l'air une queue de billard. Sur le devant, on aperçoit un symbolique Bé-

ranger, recourbé par en haut comme une canne, et regardant passer le joyeux cortège avec un sourire — très-mal venu sur la pierre lithographique.

Le même almanach contient presque toujours des fragments poétiques de Privât, tels que l'hymne célèbre où se rencontrent ces deux vers rimes avec une rare fierté :

Le boulevard où l'on coudoie La jeune fille au long cou d'oie.

La bibliothèque des grisettes a ses éditeurs particuliers et ses auteurs spéciaux. Parmi les premiers, Renault et Krabbe sont ceux dont le commerce est le plus considérable; ils font refaire, en falsifiant le titre, les œuvres à succès que les petits lecteurs n'ont pas les moyens d'acheter ni même de louer. C'est ainsi qu'on peut se procurer pour six sous VHistoire du fameux comte de Monte-Cristo et de ses trésors^ les Aventures de d'Artagnan et de ses trois corn.pagnons, Mathilde ou VInnocence d'une jeune fem,m,e, les Mystères de la Tour de Nesle, etc., etc.

Je croyais, jusqu'à présent, qu'il n'y avait qu'un seul nom pour désigner ce trafic : contrefaçon. Il paraît que les libraires susdits en ont trouvé un autre qui est : réduction.

En dehors de ces réductions, on ne distingue pas un grand nombre de romans inédits, dans le sens absolu du mot. La vogue est toujours aux

Page 1