‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 22 sur 104 · LE DIVAN LEPELLETIER · texte numérisé non relu

LE DIVAN LEPELLETIER

Vhomme de la situation, — Guichardet dont nous avons esquissé autre part la grande physionomie. {La Lorgnette littéraire.)

A côté de ces notoriétés il y avait aussi les habitués de la vie privée, de simples capitalistes, de modestes banquiers, des médecins inédits, des propriétaires sans nom. Ce dîner des funérailles fut modeste et cordial. On se sépara avant minuit. *- Le divan Lepelletier avait vécu vingt-deux ans.

LES

Il n'y a pas longtemps encore, j'habitais, aux limites extrêmes du faubourg Saint- Germain, une maison dont les fenêtres plongeaient sur le grand jardin d'un couvent.

Par couvent, j'entends une de ces belles maisons d'éducation où les jeunes filles du plus haut rang reçoivent une instruction conforme à leur naissance ou à Jeur fortune.

Trois fois par jour, aux heures des récréations, dès que la cloche avait retenti, je voyais s'ébattre entre les arbres séculaires, l'essaim des robes blanches.

J'entendais le chœur des éclats de rire, argentins et frais, — perles qu'on égrène, cascades qui chantent.

Et, le coude à ma croisée, je rêvais.

Les jeunes filles s'enfonçaieivt d^x\s les vertes

allées par groupes de trois ou de quatre. C'étaient les plus grandes.

Elles allaient à pas mesurés, causant gravejnent de choses futiles et futilement de choses graves.

Pendant ce temps-là, les plus petites, rassemblées dans un coin du jardin, jouaient à ces jeux cjui s'appellent : les quatre coins, le collin-mail' Zard ou la clef du jardin du roi.

Ou bien — elles chantaient et dansaient des x*ondes.

Les rondes ont toujours eu un grand attrait pour l'enfance.

A cause de la distance, les paroles n'arrivaient pas jusqu'à moi; je ne pouvais saisir que les airs.

Dois-je le dire? Je me sentais quelquefois choqué de ces airs, dont la plupart n'éveillaient que des souvenirs grivois, car — il faut l'avouer — Bos vieilles rondes françaises ne se piquent guère de pruderie.

J'éprouvais une sensation désagréable en entendant bruire sur ces lèvres enfantines des rondes telles que : Cest Suzon la camarde; dans un verger Colinette; Margot est allée au moulin; le moine de Marmande, etc., etc.

Et d'autres encore dont le texte absolument dépourvu, sinon de gaieté, du moins d'innocence, me faisait accuser la prudence des surveillantes.

Eh bien! je m'étais trop hâté de m'oflfusquer.

Comme en beaucoup d'autres circonstances, j'avais porté un jugement téméraire.

Un événement devait me le prouver.

Aux vacances dernières, je me trouvais à S...sur-Oise, dans une charmante famille qui m'avait ojffert une hospitalité de quelques jours.

Là, je me rencontrai avec une jeune personne, du visage et du caractère le plus agréable, mademoiselle Hortense de B...

Les hasards de la conversation m'apprirent qu'elle était pensionnaire du couvent du faubourg Saint-Germain — mon couvent au grand jardin plein d'ombre et de chansons!

Un matin, j'entendis mademoiselle Hortense fredonner une de ces rondes dont je viens de parler. C'était, sauf votre respect, la Belle Bourbonnaise.

Cette fois, je ne pus contenir mon étonnement, et l'abordant je lui dis :

— Mademoiselle, connaissez-vous les paroles de l'air que vous murmurez?

— Certainement, monsieur, me répondit-elle en levant sur moi son œil limpide.

— Je vous avoue que je serais curieux de vous les entendre dire.

— Rien de plus facile, monsieur.

Et, d'une voix de cristal, elle commença amsi :

Une petite fille Qui mange, dort, s'habille, Et tout le jour babille.

Jamais rien n'apprendra; Tra la la la, etc.

Jamais ne devient grande La petite friande.

Qui sans cesse demande Puis ceci, puis cela ; Tra la la la, etc.

Travaillons sans relâche :

L'enfant distrait et lâche Qui néglige sa tâche Perd l'argent du papa; Tra la la la, etc.

Elle s'arrêta.

J'étais confus. Néanmoins, voulant pousser les -choses jusqu'au bout, je lui demandai si elle en connaissait d'autres.

— Je les connais toutes ! s'écria-t-elle avec un aïf orgueil.

— Oh! toutes ! répétai-je en souriant et en holiant la tête.

— Mais oui, monsieur.

— C'est ce que nous allons bien voir...

Et, à mon tour, je me mis à fredonner les premières mesures de la ronde de V Avocat : Ma mère ma m.ariée!

— Je ne sais que cela ! dit la jeune fille triomphante ; écoutez plutôt.

Si j'ai bonne mémoire, Eh! eh! eh! —Ah! ah! ah!

Je vous dirai l'histoire De la petite Anna,

Ah! ah! ah! ah!

De la petite Anna.

C'était la fille uniqi^e, Eh! eh! eh! — Ah! ah! ah!

D'un marchand qui, d'Afrique En France l'amena,

Ah! ah! ah! ah!

En France l'amena.

Voici qu'un jour son père, Eh! eh! eh! — Ah! ah! ah!

Lui dit : « Je sors, ma chère; 3) Ne regarde pas là,

» Ah! ah! ah! ah!

3> Ne regarde pas là. »

L'épreuve était trop forte, Eh! eh! eh! —Ah! ah! ah!

Anna poussa la porte, Et la porte céda,

Ah! ah! ah! ah!

Et la porte céda.

Quelle frayeur mortelle !

Eh! eh! eh! —Ah! ah! ah!

En voyant devant elle Se dresser un boa,

Ah! ah! ah! ah!

Se dresser un boa, etc.

ï5^oiciément, j'étais tout à fait rassuré.

Il ^^ Venait évident pour moi qu un esprit délicat ^Vait substitué aux paroles primitives des ipaTol^s nouvelles et morales.

^^ charme ancien restait intact, et rien n'était plus àe nature à alarmer les tendres oreilles.

^^ nouveau texte était presque toujours amusant et souvent ingénieux; mademoiselle Hor- ^^^ede B... ne se fit pas prier pour dégoiser tout ^^ répertoire.

^*est ainsi que je connus les modernes versions ^^ * Joli tambour revenant de la guerre; de : A ^ ^'^tes il est arrivé; de : En revenant de Saint-

^<zn...

Parlons un peu de cette dernière :

•^n revenant de Saint-Alban est devenue, en Passant par le couvent, Mademoiselle du Clin- ^^cint.

5o LE PETIT PARIS.

Mademoiselle du Clinquant, Eh! ne vous estimez pas tant!

Prenez cet avis en passant.

Eh! ne vous zest,

Eh! ne vous zist, Eh ! ne vous zest, et zist, et zest, Eh! ne vous estimez pas tant!

Quant on vous flatte par devant.

Eh ! ne vous estimez pas tant !

Par derrière on rabat d'autant.

Eh! ne vous zest, etc.

Si votre châle est élégant.

Eh! ne vous estimez pas tant!

Il fait honneur au fabricant.

Eh! ne vous zest, etc.

— Voyez- VOUS, ajoutait Hortense, chaque fois qu'on chante le refrain : Eh! ne vous zest! eh! ne vous zist! il faut saluer ses voisines de droite et de gauche. Comme cela.

TJ Enterrement de la Poupée est un petit chefd'œuvre.

J'en ai retenu quelques strophes :

« Je lègue, à défaut de bien.

Dit-elle en sa maladie, La roideur de mon maintien A quelque jeune étourdie. »

A ces mots elle se tait.

Un baiser, baiser suprême!

Enleva ce qui restait

De couleur à son Iront blême.

LES RONDES DU COUVENT. 5l

Thècle portait son manteau, Cher présent de Caroline; Clara portait son chapeau Et Zoé sa crinoline.

j Puis, au pied d'un gros chou-fleur,

' Dans la terre Ton dépose,

I Avec surcroit de douleur,

; Le cercueil de papier rose.

! Sur un banc de vert gazon

Tout à coup monte Henriette, Pour prononcer l'oraison Funèbre de la pauvrette...

J ai voulu savoir le nom de l'aimable auteur de ces transpositions.

Cest M. Marcellin Moreau, qui a publié plusieurs ouvrages d'éducation attrayante.

En tête de son recueil de rondes, il a placé l'apologue suivant qui explique parfaitement son intention et son but :

« Une petite personne, dont les yeux vifs et curieux n'étaient que depuis quatre ans seulement ouverts au spectacle de ce monde, avise un jour, dans un de ses inventaires du logis maternel, sur une table, un couteau à la lame bien affilée. De la vue au désir et du désir à l'exécution, il n'y a qu'un pas. Le couteau est capturé, et voici la petite fille risquant d'entailler vingt fois ses petits doigts roses et potelés.

» — Que vois-je? s'écria tout à coup la maman

dont l*enfant venait de surprendre la vigilance; laisse cela, mon ange, tu te ferais mal; si tu savais combien ce couteau est méchant !

» Le petit ange n'était nullement de cet avis, et trouvait au contraire le couteau charmant et de bonne amitié. Il fallut parlementer; l'enfant criait bien fort et n'entendait rien , quand la mère, à bout de raisons, aperçut fort à propos un couteau à papier en corne transparente. A la vue de ce brillant objet qui lui est ojffert par la tendresse maternelle et par elle substitué au dangereux instrument, l'enfant sourit, abandonne le premier couteau, et peut sans danger continuer ses jeux. »

Très-spirituellement pensé et écrit, monsieur Marcellin Moreau !

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