PROMENADE AUX TERNES
Delvau raffolait de ces flâneries sans but, ces courses le nez au vent, qui prennent souve des après-midi tout entières; il a mis dans s( Barrières de Paris autant de soin et de scrupu que Théophile Gautier dans Italia ou Tra lo montes.
Notre confrère Coppée est de la même école ; sa muse se contente de peu, d*un faubourg tout droit, même d'un coin de la banlieue :
J'adore la banlieue avec ses champs en friche
Et ses vieux murs lépreux, où quelque ancienne affiche
Me parle de quartiers dès longtemps démolis.
O vanité! Le nom du marchand que j'y lis
Doit orner un tombeau dans le Père-Lachaise.
Je m'attarde. Il n'est rien ici qui ne me plaise,
Même les pissenlits frissonnant dans un coin.
Et puis, pour regagner les maisons déjà loin.
Dont le couchant vermeil fait flamboyer les vitres,
Je prends un chemin noir semé d'écaillés d'huîtres.
Pour aujourd'hui ce n'est pas la banlieue qui m'attire.
C'est ce joli faubourg qu'on appelle les Ternes.
Il commence en haut du faubourg du Roule et se continue jusqu'aux fortifications , dans l'es-
PROMENADE AUX TERNES. lai
E>^3i.<:e compris entre Courcelles et la porte Maillot. CD'est sur cet ancien enclos qu'on a percé le
xilevard Pereire, parallèle au chemin de fer de
Luture.
IDe ce côté des Ternes, il y a un assez grand
xnbre de maisons élégantes, dont la construc-
tioTi remonte au commencement de ce siècle;
P^^tits hôtels mondains, transformés la plupart
^ï^ pensionnats, avec de vastes jardins, de beaux
^^ï^^brages, des parterres de fleurs.
Hue Bayen, on passe sous l'arceau d'une mag^rxîfique habitation, autrefois propriété religieuse.
Une maison bien connue des musiciens est ^^lle qui fait le coin de la rue de Villiers et de la ^^'^^e Demours; elle s'adosse à de grands arbres et ^ <3e- grandes pelouses. Cest la demeure d'un fa- *^^icant de violons renommés, M. Vuillaume.
Qu est-ce que c'était que ce'Démours, qui a ^c^nné son nom à la rue? Un oculiste du roi "*^Ouis XVIIl, une célébrité dans son genre.
Je n'en savais pas davantage sur lui, lorsque ^^ hasard m'a livré un de ses autographes. C'est ^ïie consultation pour une cliente, la marquise de ^ontades.
Voyons la consultation de l'oculiste Demours; ^Xle intéressera peut-être :
Œ Madame la marquise voit voltiger en l'air des Slobules, des filaments, des points noirs, qui se Précipitent vers le bas de l'œil lorsque cet organe ^st fixe, et qui remontent vers le haut lorsqu'elle
rélève avec promptitude, pour descendre ensuite de nouveau...
» Il y a aussi quelquefois comme de petites ,^^ grilles nageantes; on voit peu toutes ces appa- ^..^ rences dans une chambre médiocrement éclairée. ^ ^ Le soir, à la lumière, on est obligé, pour les voir^ — de les chercher avec attention sur un papier blan et elles ne paraissent que comme de très-petite portions de fumée à peine sensibles.
» On les voit d'une manière, à la vérité impar^ — faite, dans la flamme d'une bougie, en tenant 1^^ yeux à moitié fermés.
» Si on se couche sur le dos, qu'on regarde 1^ ciel en inclinant un peu la tête en arrière, au li^'^ d'aller du côté des pieds, leur mouvement ^* dirige du côté du front, qui est alors la par^^ basse.
a> Enfin, on les aperçoit, quoique bien faib ment, en regardant le ciel, les yeux fermés, à grand jour. »
Faut-il sourire? Je ne sais.
Ces grilles nageantes^ — les bonnes femmes 1 appellent tout simplement des bluettes^ des p pillons.
Je crains tellement d'être châtié de mon irr vérence, comme Molière, que je fais tous me==^ efforts pour garder mon sérieux. — Si les obse vations du vieux Demours étaient trouvées par==^ faitement raisonnables par les docteurs Camuse et Cusco, ces spécialistes d'aujourd'hui !