TABLEAU-HORLOGE
Un jour que je causais avec Millaud, le banquier Moise-Polydore Millaud :
— Qu'est-ce que vous avez le plus désiré dans vos premières années, dans vos années de pauvreté? lui demandai-je.
— Devinez, me dit cet excellent homme en souriant derrière ses lunettes d'or.
— Un hôtel?
— Non.
— La croix de la Légion d'honneur?
— Non.
— Une jolie femme?
— Non... Je vais vous le dire tout de suite, car vous ne seriez jamais capable de le deviner, ni vous ni personne. Ce que j'ai le plus vivement désiré d'avoir quand j'étais jeune... la première chose que je me suis promis d'acheter lorsque je serais riche, c'était...
— C'était?
— Un tableau-horloge... Oui, vous me regardez avec ébahissement, mais je vous ai prévenu...
TABLEAU-HORLOGE. 'JtG')
Un tableau-horloge, comme on en voit partout, et principalement dans le passage Colbert... ou Vivienne... Un tableau-horloge représentant un hameau avec une église et son clocher... Que voulez-vous? chacun place sa poésie où il peut... Et dans ce clocher une montre, une grosse montre, marquant et sonnant les heures...
— Naturellement, dis-je.
— Oh! attendez, continua Millaud; mon tableau-horloge était plus compliqué que vous ne le supposez... Il comportait en outre, au bas du village, une voie de chemin de fer sur laquelle était engagée une locomotive... et, tout à fait en bas, au premier plan, une mer en toile verte, une mer quelconque, supportant un navire orné de toutes ses voiles.
— Que de choses dans ce tableau ! m'écriai-je.
— Eh bien ! toutes ces choses étaient mises en activité par un mouvement caché dans un coin du cadre, et que je montais avec une clef... La locomotive s'ébranlait sur ses rails en sifflant... la mer s'agitait avec furie... le brick (car c'était un brick) s'enfonçait dans les vagues pour reparaître un instant après. C'était merveilleux, je vous assure !
— Merveilleux... mais naïf.
— Naïf, soit, dit Polydore Millaud; toutefois est-il que, lorsque je fus arrivé à la fortune, j'achetai mon tableau-horloge, le tableau de mes rêves. Longtemps on a pu le voir dans mon sa-
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Ion, à la place d'honneur, entre un Meissonier et un Picou.
— Diable!
— Oui, je vous comprends, mon cher Monselet, et les railleries ne me manquèrent pas pendant les premiers jours. Je tins bon, j'avais la religion du souvenir. Mais enfin, mon fils Albert et ma femme firent tant... Lamartine aussi s'en mêla... que je dus reléguer mon tableau-horloge dans ma chambre à coucher, loin des regards moqueurs. Il y est encore, au-dessus de mon lit; il y restera tant que je vivrai... Et lorsque je veux me procurer la vision des jours d'autrefois^ je le remonte... Tout s'ébranle... le clocher, la locomotive, le brick... Je suis heureux, oh! bien heureux, je vous assure !
J'ai souvent pensé à ce tableau-horloge depuis la mort du bon Polydore Millaud.
Qu'est- il devenu?...
Ce n'est pas exagérer que d'affirmer qu'un cin- StUième de mon existence s'est passé à bouquiner.
J'ai bouquiné dès ma plus tendre enfance, en allant à l'école; c'était une vocation. J*ai bouquiné étant jeune homme, — et j'ai quelquefois oublié un rendez- vous pour une case de volumes poudreux, déchirés.
Je bouquine encore aujourd'hui; et si ce n'est plus à un rendez- vous que je manque, c'est parfois à un dîner que je me fais attendre. — Je bouquinerai probablement jusqu'à la fin de mes jours.
J'ai bouquiné partout où j'ai pu :
A Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu ;
A Bordeaux, sur les Fossés des Tanneurs et les Fossés Saint-Éloi ;
A Strasbourg, à la Foire aux Guenilles;
Au Havre, près du Collège;
A Londres, près de Temple Bar;
A Bruxelles, dans la rotonde du Marché ;
A Turin, sous les arcades de la rue du Pô;
1l6S LE PETIT PARIS.
A Florence, devant les Offices; partout enfin où le hasard m'a poussé.
Mais nulle part je n'ai bouquiné avec autant de fruit et de charme qu'à Paris.
Paris est par excellence la ville des bouquinistes. Indiquez-m'en une autre où il se rencontre une demi-lieue de parapets couverts de volumes, — car telle est à peu près la distance du quai d'Orsay au quai de la Tournelle.
Les quais, voilà le véritable empire des bouquinistes; c'est une bourse, une halle, — avec les splendeurs d'un paysage unique et de jolis arbres tout le long des trottoirs, tamisant la lumière et versant la fraîcheur. Là, les amateurs sont assurés de trouver un aliment considérable à leur curiosité, à leur manie, à leur passion.
Me croira-t-on si je rapporte que, maintes fois, m'y étant aventuré vers midi, le soleil couchant m'y voyait encore, ayant fait quelques pas à peine? Je ne voulais d'abord que passer, jeter un coup d'oeil; — puis, la notion du temps s'efiFaçait à mesure que je bouleversais les boîtes à livres.
— Encore celle-ci, me disais-je, et celle-là... ce sera la dernière î
Je m'absorbais dans la lecture d'un auteur nouveau pour moi. Bref, parti du pont des Arts, j'avais mis six heures pour arriver au pont Saint- Michel. Oh! les bons voyages que ceux-là! Oh! les années de jeunesse et d'apprentissage!
A un pareil métier, j'ai fini naturellement par
connaître un peu les bouquins — et les bouquinistes.
n y a bouquinistes et bouquinistes.
Il y a les libraires importants du quai Voltaire, qui daignent étaler sur le parapet le superflu de leur librairie, en le faisant surveiller par un de leurs commis : livres assez haut cotés, grands atlas, traités d'architecture, voyages illustrés. Ce ne sont pas là des bouquinistes purs. Le nom de bouquiniste a quelque chose en soi qui éveille une idée d'humilité.
Le vrai bouquiniste est généralement un modeste libraire en chambre qui s'approvisionne de livres achetés par lots à Thôtel des ventes ou à la salle de la rue des Bons-Enfants. Rentré chez lui, il en fait le triage avec une attention extrême, car il n'existe plus de bouquinistes inconscients comme autrefois; l'espèce en est disparue. Le bouquiniste d'aujourd'hui se connaît relativement en livres, il se méfie, il s'informe, il étudie les catalogues. Avec lui, les trouvailles deviennent de jour en jour plus difficiles.
Il sait la légende du César de Montaigne, acheté dix-huit sous par Parison et payé à sa vente quinze cents francs. — 11 a entendu M. Fontaine de Resbecq se vanter d'avoir acquis pour six sous le charmant Pastissier français (Elzevier, i655), qui dépasse maintenant quatre mille francs. Il ne veut plus se rendre complice de pareils faits, humiliants pour la corporation.
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Eté comme hiver, hiver comme été, le bouquiniste des quais arrive chaque matin, vers huit heures, poussant une charrette à bras qui contient un certain nombre de caisses en bois, fermées la plupart d'une courroie. Il les dispose sur le parapet, et les ouvre; chacune de ces caisses est surmontée d'un écriteau indicatif des prix, — qui vont s'échelonnant de cinq centimes à deux francs.
Deux francs ! ce sont les colonnes d'Hercule du bouquiniste; c'est le dernier mot de la cherté.
Quelquefois cependant, par exception, on remarque une boîte supplémentaire, sans écriteau : — ce sont des livres à!extra^ comme on dit de certains mets au restaurant, mais dont les prix sont toutefois abordables aux bourses moyennes.
Après que le bouquiniste a terminé son déballage, ce qui lui demande quelque temps — car il faut mettre des volumes en évidence, épousseter, assortir, — sa journée commence; les chalands peuvent venir. Pendant huit, dix heures, selon la saison, il reste là, tantôt assis sur sa chaise, tantôt debout, allant et venant, l'œil perpétuellement au guet. — Son déjeuner, il le prend sur le pouce, ou dans le coin de la boutique d'un marchand de vin, d'où il peut encore apercevoir son étalage.
Il n'y a guère de bouquinistes jeunes. Le vieux livre suppose le vieil homme. Le contact des
parchemins et des reliures donne prématurément à la physionomie du bouqui[niste une teinte de gravité, un air de philosophie.
Tous ne sont pas sans défauts. Quelques-uns d'entre eux sont quinteux, irritables ; ils viennent derrière vous replacer avec humeur le livre que vous avez dérangé; ils repoussent durement les petits garçons. — Il faut convenir qu'ils ont souvent bien des motifs pour être agacés, et que le nombre de leurs ennemis sans le vouloir est plus grand qu'on ne le croirait.
L'ennemi du bouquiniste est le désœuvré, le flâneur sans argent, le pauvre diable sans domicile, qui ouvre un volume, le premier venu, et qui se met, non pas à le parcourir, mais à le lire, uniquement pour tuer le temps. — Elle est célèbre l'histoire du bohème qui faisait une corne au livre commencé pour en reprendre la lecture le lendemain.
L'ennemi du bouquiniste est l'ignorant, l'étonné, le soldat attiré par les images; — ou bien encore ce grand niais arrêté devant une boîte quelconque, par-dessus laquelle ses yeux s'occupent à suivre le cours de la Seine.
Ennemie aussi, la femme en toilette d'aventures, qui promène un doigt distrait et indifférent sur les livres. Le bouquiniste grince des dents en l'apercevant, car il sait parfaitement qu'elle n'achètera rien, qu'elle est là tout bonnement parce qu'elle va faire une visite dans le quartier.
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Tout le bénéfice qu'il en retirera sera de lui voir détourner l'attention des amateurs sérieux.
Après là femme — cette femme-là, — Je plus grand fléau du bouquiniste, c'est la pluie, la pluie soudaine, intermittente, qui le force plusieurs fois par jour à fermer ses boîtes et à chercher un abri sous les portes cochères des environs.
11 y a des bouquinistes qui font de bonnes affaires, qui renouvellent fréquemment leur étalage, qui ont du flair, de l'activité; — il y en a d'autres qui végètent, et dont les livres insignifiants, dépareillés, piteux, demeurent toujours les mêmes.
Pauvres gens!
Comment peuvent-ils subsister de cette industrie? Pour un almanach de deux sous ou une livraison de revue qu'ils vendent de loin en loin, que de jours passés sans étrenner! Ils persistent cependant, et montent machinalement la garde auprès de leurs cinq à six boîtes lamentables.
Tous les bouquinistes, je l'ai dit, ne sont pas sur les quais. On en rencontre un peu partout, aux boulevards intérieurs et extérieurs, dans les passages.
Le quartier latin, et particulièrement les alentours de la Sorbonne, en possèdent un grand nombre; le bas de la rue Soufflot est littéralement tapissé de volumes; — mais là encore on se heurte à de véritables maisons de commerce,
à des entrepreneurs sur une vaste échelle. Dès lors, rien de curieux à observer, rien de pittoresque, rien d'original.
De ce que trois ou quatre intrigants ont été récemment condamnés pour vol-annonce au timbre-poste, il ne s'ensuit pas du tout que ce genre d'industrie ait été sérieusement menacé dans son existence, ni même qu'il ait subi un temps d'arrêt quelconque. Tous les jours des annonces de la même nature et du même style continuent à s'étaler à la quatrième page des journaux.
Elles se terminent toutes uniformément par cette recommandation : « Env. timb.'p. »
Env. timb. p. est une des grandes formules de répoque moderne.
Je vais étonner la plupart de mes lecteurs.
Le besoin d'envoyer des timbres-poste est aussi fort chez quelques personnes que chez d'autres le besoin d'en recevoir.
Cela tient à mille raisons — dont je ne conteste pas le côté comique, — à des curiosités enfantines, à des aspirations vers l'inconnu, à un tourment de correspondance, à un désir de se • lier, d'entrer en relations, de se forger une espérance, d'animer sa vie, en un mot.
On se plaît à envoyer des timbres-poste comme on se plaît à se faire tirer les cartes, — comme on se plaisait autrefois à mettre à la loterie.
Et pour peu qu'on ait l'oreille sensible, comment résister à des coups de pistolet dans le genre de ceux-ci :
Avis aux ambitieux, Env. timb. p.
Moyen de faire une rapide fortune. Env.
timb. p.
On demande votre portrait, Env. timb. p.
Voulez-vous rajeunir? Env. timb. p.
Elle vous préférera peut-être. Env. timb. p.
Votre avenir est entre vos mains. Env. timb. p.
Comment résister à ces tentations qui promettent tant et demandent si peu?
Env. timb. p. Et combien? Une misère, la moindre des choses, un franc cinquante centimes au plus. Ce chiffre d'un franc cinquante, que les industriels en question semblent s'être fixé, n'efiarouche personne, il est à la portée de tout le monde. Pour un franc cinquante vciis pouvez, du jour au lendemain, vous procurer un confident, presque un ami. Et vous hésiteriez?
Du côté de ceux qui reçoivent les timbresposte, la part de naïveté est peut-être moins grande.
Pourtant il s'en faut que ce soient tous des filous.
Il y en a qui ont une certaine conscience et qui donnent quelque chose en échange de ce qu'ils demandent : — une brochure, une adresse, des conseils, n'importe quoi.
Ceux-là sont en règle avec la justice.
L'année dernière, les curieux ont pu remarquer une annonce au timbre-poste qui est certainement une des plus originales qu'on ait vues.
Elle était ainsi conçue ;
Vous serez sur mon testament, env. timb. p.
I fr. 5o. Bédollencq, à Graine-de-Nièvre (Allier). Écr. lisiblem.
Bédollencq était un paysan de bonne foi, une espèce de maçon célibataire, sans héritier, qui avait trouvé le moyen d'augmenter ses revenus.
Tous les soirs, pendant quelque temps, lorsqu'il revenait des champs, Bédollencq interpellait ainsi sa domestique :
— Jeannette !
— Not' maître?
— Mon courrier est-il venu ?
— Oui, not' maître.
— Combien de lettres aujourd'hui?
— Ma fine, une quarantaine, tout de même.
— Rien que cela? faisait Bédollencq avançant la lèvre en signe de moue; maigre journée...
soixante francs... Enfin, nous verrons demain.
Et il allait manger avec sérénité l'énorme mastic qu'il appelait sa soupe.
Qu'est-ce que la loi aurait pu reprocher à Bédollencq?
Rien.
Il lui plaisait de se mettre lui-même en exploitation funèbre, de diviser son testament en innombrables coupures.
C'était son droit.
Quelles réclamations pouvait-il craindre de ses correspondants?
Aucune.
Mettrait-il longtemps à trépasser ou ferait-il galamment les choses en abrégeant son existence ?
Autant de questions, — autant d'indiscrétions.
Bédollencq pouvait marcher le front haut.
Nous étions trois Tautre soir, au café Riche, causant de ces matières, lorsque l'idée nous vint d'instituer entre nous un concours.
Il nous importait de savoir jusqu'à quel point on pouvait défier la crédulité humaine.
Moi, je soutenais qu'elle n'avait aucunes bornes.
En conséquence, il fut décidé que chacun de nous trois enverrait aux journaux une annonce, — la plus excentrique, la plus invraisemblable, la plus folle qu'il pourrait imaginer, — sans qu'aucune des trois annonces, bien entendu, pût engager son auteur vis-à-vis du public.
Camille envoya celle-ci :
La main dans les cheveux! Env. timb. p. i,5o Théorie d'une sensation nouvelle. Amour e fraîcheur! Poste restante, A. B.
Emeric, esprit moins tourné aux folàtreries envoya cette autre :
Retour de Vautre monde. Env. timb. p. i fr. 5o Nouvelles précises. Plus de mystères. Tou éclairci. Poste restante, B. C.
Enfin, moi, ennemi déclaré des situations équivoques, voici quel fut mon contingent :
Je ne promets rien, ne m.' engage à rien, Maiî env. timb. p. i fr. 5o. On vous fera peut-étri une petite surprise. Qui sait? Poste restante, C. D.
Ces trois annonces — le croirait-on ? — euren' un succès qui dépassa nos espérances... la première surtout.
Les timbres-poste affluèrent.
Nous les envoyâmes au bureau de bienfaisance le plus proche, et nous en tirâmes cett( conclusion que, le jour où il sera défendu à'envf tim,b. p. aux inventeurs, aux agents matrimoniaux et même aux simples charlatans, ce jourlà bien des gens tomberont de la mélancolie danr l'hypocondrie, de Thypocondrie dans la para Jysie, et de la paralysie dans le désabonneme] aux journaux.