MENDIANTS
J'ai découvert une nouvelle variété de mendiant.
C'est le mendiant qui se fâche.
Il fréquente particulièrement le faubourg ^aint- Germain; il honore de sa préférence les "^ours des hôtels aristocratiques.
C'est un grand gaillard, qui paraît boiteux et ^^.ui porte un bras en écharpe. Il a le regard assuré, la voix puissante, et il s'exprime à peu près ainsi :
a Messieurs, mesdames... n'oubliez pas un pauvre estropié, qui se recommande à votre fconté... à votre bonté et miséricorde... Messieurs, mesdames... devenu incapable de travail par l'explosion d'une mine... resté seul avec "trois pauvres petits enfants... N'oubliez pas... Votre bienfaisance et votre charité... Messieurs, ^ïiesdames... »
Puis il attend, regardant aux fenêtres. Si elles ^iemeurent fermées, il continue en haussant la "Voix :
a Allons, messieurs, mesdames, je ne peux pas rester ici toute la journée... cela n'est pas raisonnable, que diable!... Vous pouvez bien me faire quelques sous entre vous tous; cela ne vous ruinera pas... Voyons, qui est-ce qui commence le premier? »
Même silence.
Cest alors que la moutarde commence à monter au nez de notre mendiant.
a Hé! là-haut, est-ce que vous ne m'entendez pas? Fallait donc le dire tout de suite... On ne fait pas perdre son temps comme ça aux malheureux... N'y a pas de bon Dieu possible...
Êtes- vous décidés, oui ou non? »
Il arrive parfois que quelque bonne vieille dame, terrorisée par cette façon nouvelle de demander Taumône, laisse tomber un ou deux sous.
Le mendiant les ramasse dédaigneusement en murmurant :
Œ Tout ça! Prenez garde d'attraper un effort... »
Et il s'en va en haussant les épaules.
PREDICATEURS
Le carême ne me fait pas peur. — D'abord, il est le héraut du printemps, héraut un peu maigre, j'en conviens; mais malgré sa ceinture de harengs saurs il porte à son chapeau les bourgeons d'avril et les premières fleurettes. Ensuite, il ramène les prédicateurs, qui sont pour moi un précieux sujet d étude — au point de vue des conférences, — car les prédicateurs ne sont que des conférenciers avec un costume spécial.
Je crois voir Francisque Sarcey avec un surplis, et je m'imagine La Pommeraye sous la robe blanche d'un dominicain.
De la même façon que j'aime à m'enquérir du point où en est l'éloquence du barreau^ j'aime à m'informer aussi des progrès de Yéloquence de la chaire. Dans ce coquetier sculpté, dominant à une juste distance un auditoire absolument respectueux, un homme me paraît infiniment intéressant, autant par la manière dont il pose sa voix que par la façon dont il distribue ses gestes, en même temps que par les expressions diverses qu'il donne à sa physionomie.
aSo LE PETIT PARIS.
J'ai connu les prédicateurs renommés de ce siècle. C'étaient pour la plupart de grands comédiens, de grands tragédiens même, maîtres de leurs moyens — et surtout de leurs effets,
Dirai-je qu'à force de les suivre j'ai fini par m'apercevoir que, comme les grands comédiens, ils avaient particulièrement cinq ou six homélies affectionnées — j'allais dire des rôles — qu'ils se plaisaient à reproduire à des intervalles plus ou moins réguliers? Dirai-je que tel sermon saisissant de Lacordaire, entendu à Bordeaux, je l'ai entendu, avec un nouveau plaisir, sous les voûtes de Notre-Dame de Paris? Je le dirai certainement, puisque c'est la vérité. M. Ravignan avait son Misanthrope, M. de Combalot avait son Cid,
Cela est tellement vrai qu'un jour un journal, le Journal des prédicateurs, s'étant avisé d'annoncer qu'il donnerait à ses lecteurs les sermons sténographiés des célébrités de l'Eglise, un procès s'ensuivit entre lesdites célébrités et ledit journal, à la suite duquel les sténographes durent déposer leur plume trop zélée.
Cela est concluant.
Je regrette les prédicateurs pittoresques, une race qui tend à disparaître (M. Hyacinthe Loyson aura été le dernier). Je regrette Luther — je ne suis pas dégoûté, — Martin Luther, dont la voix valait tout un orchestre, à en juger par ce morceau que ses disciples ont pieusement recueilli :
a Quand Sodome et Gomorrhe furent englouties en un clin d'oeil, tous les habitants de ces villes, hommes, femmes et enfants, tombèrent morts et roulèrent dans les abîmes... Ce fut la timbale et la trompette du bon Dieu; c'est ainsi qu'il sonna son Poumérlé poump! poumerlé poumpl Pliz! schmi, schmir! Ce fut, comme dit saint Paul, la voix de l'archange et la trompette du Seigneur, car lorsque Dieu tonne, cela fait presque comme un coup de timbale. Poumerlé poump! Ce sera le cri de guerre et le taratara du bon Dieu. Alors tout le ciel retentira de ce bruit : Kir! kir! Poum^erlé poum,p! »
Quelque chose comme notre Dzing! boum,!
boum.!
Les onomatopées sont sœurs.
Je regrette le petit père André, surnommé le prédicateur falote — le père Bridaine, ce Bossuet de village, qui allait conviant à son prêche les fidèles avec une cloche, — et surtout le père Honoré, ce capucin à qui la ville de Cannes s'honore d'avoir donné naissance; le père Honoré, dont l'accent parfumé de tous les arômes méditerranéens s'ajoutait à une éloquence irrésistible, et qui avait des façons singulières de faire entrer la foi dans l'esprit de ses auditeurs.
Un de ses sermons est particulièrement resté dans la mémoire de ses concitoyens.
Ce jour-là, le père Honoré arriva en chaire — j'allais dire en scène — avec un grand panier
a82 I.E PETIT PARIS.
SOUS le bras, un panier recouvert d'une serviette. On était accoutumé à ses excentricités.
— Mes chers frères, dit-il, vous vous demandez sans doute ce qu'il y a dans ce panier? des fleurs, des fruits... Regardez, ce sont des têtes de mort!
Et il en prit une, qu'il exposa entre ses mains aux regards de son public effrayé, — une tête de mort naturelle, avec son crâne ivoirien, son nez en trèfle, sa bouche au rictus grimaçant.
Le début promettait.
Le père Honoré continua en ces termes, s'adressant à la tête de mort :
— Qu'es-tu, toi ? tête de riche ou tête de pauvre? tête de grand seigneur ou tête de manant?... A ton cerveau développé, je te crois tête de magistrat... Tu ne réponds pas... C'est bien.
Et tirant de dessous sa robe une toque de juge, et coiffant de cette toque la tête de mort, le père Honoré continua :
— Oui, oui,- tu es un magistrat; jeté reconnais à présent; je t'ai vu siéger sur des fleurs de lis au milieu de tes pareils, orgueilleux et puissant... Pécaïre! ie voilà bien loti aujourd'hui! A quoi t'a servi de vendre la justice au poids de l'or? A quoi t'a servi de dépouiller la veuve et l'orphelin?... Fi! tu es plus laid que de ton vivant! Va-t'en, juge prévaricateur!
Disant cela, le père Honoré jetait la tête au beau milieu de l'assemblée, sans se soucier des exclamations d'épouvante qu'il suscitait.
Puis il passait à une autre.
— Oh ! oh ! continuait-il, ne serais-tu point la ^^te d'une de ces belles dames qui ne s'occupent ^u'à prendre des cœurs à la pipée?
Il lui mettait alors une fontange qu'il tenait ^^chée dans une de ces sept poches qui font Partie, dit-on, de la robe des capucins, et qui ont ^^pt noms différents.
-—Bonjour, mignonne; vous avez tout à fait "^on air comme cela... Il me semble revoir ces 3^^ux charmants qui ont fait verser tant de lares sur la terre ; cette bouche gracieuse d*où sorient tant de paroles mauvaises; ces oreilles délicates toujours ouvertes aux discours impudi- "Slnes... Mais il vous manque un peu de fard, ^^^adame... Attendez, je vais vous donner celui '^«la honte.
Il accompagnait ces paroles de deux ou trois Soufflets.
— Tiens, scélérate! Tiens, maudite! Tiens, 'tison de discorde, ruine des familles, scandai^, '^es provinces!
Après quoi, il envoyait la 'seconde tête de mort Rejoindre la première.
Il allait ainsi jusqu'à ce que le panier fût Vide.
Chaque tête avait sa coiffure particulière, chapeau, bonnet ou capuchon ; le père Honoré traîîlait tout un magasin d'accessoires — devançant ^insi Lemercier de Neuville et ses^ pupazzi.
a8A LE PETIT PARIS.
Reverrons-nous jamais des prédicateun celte sorte?
J'en doute.
Celle de Houdon est la plus connue. Des copies ^n ont été multipliées et répandues en tous lieux.
Mais avant la statue de Voltaire par Houdon, îl y avait eu la statue de Voltaire par Pigalle.
Autant Tune est étoffée, autant l'autre est dépouillée. Ce sont les deux extrêmes.
L'histoire de la statue de Pigalle est une plaidante histoire , et qui vaut la peine d'être racontée.
En 1770, au mois d'avril, une vingtaine <i*hommes de lettres et de gens du monde, réunis chez M"*® Necker, proposèrent d*élever une statue ^ M. de Voltaire. On ne disait pas encore Voiture tout court.
Il y avait là Diderot, d'Alembert, Helvétius, Suard — et trois abbés : l'abbé Arnaud, Tabbé Morellet, l'abbé Raynal.
Cette proposition, qui paraît avoir été toute spontanée, fut accueillie avec enthousiasme.
On décida que la statue serait élevée par sous-
cription, et que chaque souscription ne pourrait
être moindre de deux louis.
Jean-Baptiste Pigalle, sculpteur du roi, un des
artistes les plus célèbres et les plus incontestés
de son temps, fut choisi pour reproduire en
marbre les traits de M. de Voltaire, qui habitait
alors Ferney.
Ivre de joie, il se disposa à partir sur-le-champ. Ce fut M™® Necker elle-même qui se chargea
d'apprendre la grande nouvelle à Voltaire.
Sa réponse ne se fit pas attendre; elle est
charmante et pleine de bon goût :
a Ma juste modestie, madame, et ma raison
me faisaient croire d'abord que l'idée d'une statue était une bonne plaisanterie; mais puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.-
» J'ai soixante-seize ans, et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pendant six semaines. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage : mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage; on en devinerait à peine la place; mes yeux sont enfoncés de trois pouces; mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien ; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n'est pas coquetterie; c'est la pure vérité. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état. M. Pigalle croirait qu'on s'est moqué de lui ; et pour moi j'ai tant d'amour-
propre que je n'oserai jamais paraître en sa présence. »
Cependant Voltaire finit par se rendre et par se prêter à cette étrange aventure, a Je me tiens très-philosophe sur cette affaire — dit-il — et je] vous donne sur ce qui me reste de corps le même pouvoir que vous avez sur ce qui me reste d'âme. »
Comme on se l'imagine, la souscription fut rapidement couverte.
Jean-Jacques Rousseau ne fut pas un des derniers à envoyer son offrande.
Sur ces entrefaites, Pigalle s'était mis en route
pour Ferney, avec une lettre de d'Alembert, où
se lisait entre autres choses : « ... Vous avez beau
dire que vous n'avez plus de visage à offrir à
M. Pigalle; le génie, tant qu'il respire, a toujours
un visage, que le génie son confrère sait bien
trouver; et M. Pigalle prendra, dans lès deux
èscarboucles dont la nature vous a fait des yeux,
le feu dont il animera ceux de votre statue. »
Pas mal, pour un mathématicien !
On raconte que les habitants de Ferney, en
voyant le sculpteur déployer les instruments de
son art, ouvrirent de grands yeux et s'écrièrent :
— Tiens! tiens! on va donc disséquer notre
seigneur!
Pigalle se mit à l'ouvrage, mais l'ouvrage n'était pas aisé avec un homme aussi remuant que M. de Voltaire, qui voulait toujours avoir
son secrétaire auprès de lui, et qui dictait des lettres en soufflant des pois, par un tic qui lui était familier.
Le statuaire se désespérait de ces grimaces et se vit vingt fois sur le point d'abandonner la partie.
Enfin, après huit jours de séances orageuses, il quitta Ferney (de grand matin et sans prendre congé de personne) en emportant un modèle très-réussi et très-ressemblant, de Taveu de ceux qui furent admis à venir le voir dans son atelier.
Il avait représenté son héros dans un fauteuil consulaire, enveloppé de draperies et la tète couronnée de lauriers.
Cétait beau et noble.
Mais, au bout de quelque temps, il se fit un travail étrange dans le cerveau de Jean-Baptiste Pigalle.
La maigreur de Voltaire revenait sans cesse à son esprit; il en rêvait. Ce fut alors qu'il conçut rétonnant projet de lé représenter nu !
Voltaire nu!
Vainement essaya-t-on de le détourner de cette résolution, il ne voulut rien entendre. Il voyait là une étude magnifique, une « image de la décrépitude humaine, un pendant au sublime Ecorché de Michel-Ange ».
Lorsque cette nouvelle se répandit dans le public, les souscripteurs firent un beau va-
carme. On employa auprès de Pigalle les négociations, les flatteries, les promesses; il demeura inébranlable, tout entier au plaisir de faire une anatomie savante.
« Ses amis intimes — raconte Grimm dans sa Correspondance — eurent beau lui représenter que cette statue serait laide à faire peur, que ce spectre décharné serait repoussant et qu'il perdrait l'occasion de créer un chef-d'œuvre populaire, force fut au parti philosophique de plier devant cette volonté de granit. »
Voltaire apprit dans sa retraite le singulier caprice de son sculpteur. Je ne crois pas qu'il en fût très-enchanté ; mais comme il était homme d'esprit avant tout, il fit bonne contenance : «Nu ou vêtu, il ne m'importe; je n'inspirerai pas d'idées malhonnêtes aux dames, de quelque façon qu'on me présente à elles. Il faut laisser M. Pigalle le maître absolu de son travail. »
Et il se résigna à devenir le pendant de l'^corché de Michel-Ange.
Commencée en 1770, la statue ne fut terminée qu'en 1776.
Pigalle y avait consacré six ans.
Elle produisit dans Paris l'effet auquel on s'était attendu, c'est-à-dire qu'elle fut l'objet de mille critiques, de mille brocards.
Mais commençons par la décrire.
M. de Voltaire est assis sur un rocher; il est nu.
ago LE PETIT PARIS.
Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'église, Nu comme le discours d'un académicien.
Cependant un manteau, jeté négligemment sur son dos, couvre son épaule gauche. Il tient de la main droite un crayon, et de l'autre un livre. Son regard est dirigé vers le ciel; il sourit légèrement; son crâne est chauve. A ses pieds gît un masque.
Sur le socle, cette inscription : A M. de Voltaire par les gens de lettres, ses compatriotes e ses contemporains.
Madame Necker et son groupe furent conster — nés. Ce n'était pas évidemment pour la repro — duction d'un pareil squelette qu'ils avaient souscrit et fait souscrire leurs amis...
Seul, Jean- Baptiste Pigalle était radieux.
Il arriva ce qu'on avait prévu.
On fut obligé de cacher la statue de Voltaire. Elle resta pendant longtemps chez un petitneveu du grand homme, M. d'Homay, en Picardie.
Sous la Révolution, elle fut recueillie par M. Alexandre Lenoir.
Je lai vue, il y a quelques années, dans la bibliothèque de l'Institut, où je suppose qu elle est encore.
L'histoire de la statue de Houdon n'est pas marquée d'aussi comiques incidents.
Elle fut ébauchée en 1778, après la représen-
tation d'Irène. Voltaire, sur le seuil du tombeau, posa plus tranquillement pour Houdon que pour Pigalle.
Il ne s'agit plus cette fois d'un ccorc/ic, mais d'un homme qui sort du bain et s'enveloppe en frissonnant dans un vaste peignoir...
Ce pauvre Houdon! Il survécut longuement à son modèle, mais sa raison s'égara vers les dernières années.
Un soir, il s'aventura à la Comédie française, où il n'avait pas mis les pieds depuis longtemps.
— Qui êtes- vous, monsieur? lui demanda le contrôleur.
— Qui je suis? répéta fièrement le vieux sculpteur en redressant la tête; je suis le père de cet homme-là !
Et il montrait la statue de Voltaire, qui décorait alors le vestibule.
A quelques jours de là, Houdon revint au théâtre.
Le contrôleur le reconnut et cria d'une voix retentissante à ses employés :
— Laissez passer M. de Voltaire père!
Je tiens cette anecdote de l'excellent comédien Régnier.