GALANTINS
Il me souvient d'avoir conté autrefois, sous le titre du Capitaine Monistrol, l'histoire d'un homme qui, afin de tromper sa passion pour Tabsinthe, imaginait des dialogues où il s'offrait à lui-même une ribambelle de perroquets.
Le trait de ce buveur ingénieux a son pendant dans celui d'un financier, fort connu, qui a recours aux mêmes procédés, mais dans un but différent.
Pour l'explication de ce qui va suivre, il faut savoir que son cabinet n'est séparé de ses employés que par une cloison fort mince. Une porte de leur côté — une autre porte du côté opposé, particulière celle-ci et donnant sur l'escalier de l'hôtel; voilà pour la mise en scène.
Le financier en question, pour avoir dépassé largement la cinquantaine, n'en est pas moins un galantin, un homme à prétentions. Extrêmement soigné dans sa mise, spirituel et gracieux dans ses propos, il tient à passer pour un homme à conquêtes.
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Oh ! mais, il y tient par-dessus tout ! Afin d'entretenir cette opinion flatteuse particulièrement dëms l'esprit de ses employés — jeunes gens assez enclins à la moquerie, — chaque semaine ou à peu près il exécute à leur bénéfice Tintermède que voici.
Il s'interrompt tout à coup dans son travail, comme s'il avait perçu quelque bruit.
Il se lève et s'en vient fermer bruyamment la porte qui le sépare de ses employés. Il met le verrou avec affectation. Puis il va ouvrir l'autre porte et feint d'introduire quelqu'un.
— Eh quoi ! c'est vous, chère belle!... Vous ne dédaignez pas de venir faire visite à un pauvre homme déchiffres... Que c'est donc bien à vous!
Là-dessus, il débouche et répand à travers son cabinet un flacon d'essence, dont l'odeur {odor di femina) est destinée à arriver jusqu'au nez dilaté des commis.
— Mais donnez- vous donc la peine de vous asseoir, continue-t-il ; là, sur ce canapé... Souffrez que je prenne place à vos côtés, toute belle... Oh! rassurez- vous, personne ne viendra nous déranger... Mes employés? ils sont tout à leur besogne... Toujours fraîche comme la rosée !... A propos, vous n'êtes pas venue samedi dernier au 'petit seize^ méchante? Nous avons soupe jusqu'au jour. Un autre que moi serait rompu... il faut croire qu'il y a des grâces d'état
3o4 LE PETIT PARIS.
pour nous autres viveurs... Mais approchezvous donc, ma chère enfant... Vous avez une toilette exquise. Comment appelez-vous cela?... et cela?... Je vous fais rire... La jolie main! laissez-la dans la mienne, comme un petit oiseau.
Il embrasse sa propre main.
Il continue :
— Vous vous fâchez?... Voyons, ne dirait-on pas que c'est la première fois... Ne faites donc pas Tenfant... Quelle taille charmante ! regardez, elle tient dans mes dix doigts... Eh bien ! non, je serai sage, pardonnez-moi... Mais comment conserver sa raison quand on voit ces yeux si fripons, ces lèvres si mignonnes, ce cou si blanc, ce pied si... J'en dis autant à toutes les femmes?... Ne croyez donc pas cela... En vérité, je ne sais qui c'est qui m'a fait cette réputation. A entendre ces dames, on croirait que je suis le plus grand mauvais sujet de la terre,. Je m'amuse un peu, c'est vrai... Comment m'appelez- vous?... Ah! ah! c'est très-joli ce que vous venez de dire là!
11 rit aux éclats.
— A propos, reprend-il, donnez-moi des nouvelles de Cécile... et de Berthe... et de la grande Laure ? Il faudra que nousfassions une partie un de ces jours... Savez-vous bien, ma chère Fanny, que vous êtes celle quej'aime toujours le mieux? Parole d'honneur !... Écoutez-moi, j'ai quelque
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chose à vous dire bien bas... Approchez-vous... plus près...
Telle est la comédie qu'il joue une fois par semaine, comme je l'ai dit.
Et ses commis de s'écrier :
— Quel gaillard que notre patron !