‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 96 sur 104 · PROMENADES SOLITAIRES · texte numérisé non relu

PROMENADES SOLITAIRES

A l'instar de celui que M. Prudhomme appelait « rimmortel Jean- Jacques », j'ai donné autrefois dans les promenades solitaires.

J*ai dû y renoncer, et je vais dire pourquoi :

En ces temps-là, où je me croyais poëte, il n'y avait pas pour moi de sentiers assez déserts, de ravins assez obscurs, de gorges assez profondes pour y égarer ma rêverie. J'allais au hasard pendant des demi-journées, m'arrêtant pour me coucher en pleins foins, heureux d'attraper des rimes à la pipée.

Mais j'ai fini par m'apercevoir que, par tous pays, ce manège déplaisait aux paysans.

Nos « bons villageois » ne comprennent pas qu'on ait la manie de se promener seul. Ils veulent un motif à toutes choses. La profession de poëte leur fait hocher la tête. Ils ne se sont habitués que lentement aux peintres.

Les gendarmes partagent un peu la manière de voir des paysans. Les gendarmes de Senlis ont

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mis les menottes à Gérard de Nerval, qui était allé seul voir lever l'aurore dans son cher pays du Valois. Les gendarmes d'Ajaccio ont mis les fers aux pieds à Albert Glatigny, qui se promenait seul dans les montagnes de la Corse.

Décidément, l'Ecriture a raison de s'écrier : Malheur à V homme seul !

J'arrive à mon cas personnel.

J'avais été invité à dîner à M..., sur les bords de la Seine, à deux lieues de Paris.

Le temps était magnifique, je pris à pied et par les champs. Un petit carnet à la main, je notais de temps en temps mes impressions.

' Les paysans, en passant, me regardaient de travers, se retournaient et me suivaient longtemps des yeux.

Je ne m'en souciais que médiocrement.

Arrivé à peu de distance de M..., je fis une halte et je m'assis dans l'herbe, en avant des premières maisons — toujours griffonnant.

Au bout de quelques minutes, je voyais se dresser devant moi un superbe gendarme qui me demandait mes papiers.

Je lui répondis avec un sourire que je ne m'en munissais pas pour aller dîner à la campagne.

— Alors vous allez me suivre chez M. le maire, me dit- il.

— C'est justement chez lui que je suis invité, répondis-je.

Rien n'est plus simple jusqu'à présent.

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Mais, par malheur, mon passage dans Tunique rue de M... fut signalé par des manifestations du plus mauvais goût de la part des habitants grands et petits. On me montra le poing, on proféra des menaces contre moi, je ne répondrais pas que quelques pierres n'aient passé par-dessus ma tête.

Une escorte d'une trentaine de gamins grouillait et vociférait sur mes talons.

J'arrivai ainsi chez mon ami le maire qui s'étonna beaucoup de cet appareil et s'empressa de me faire passer dans son cabinet.

Puis, il prit le gendarme à part et s'entretint avec lui à voix basse, dans un angle de l'appartement.

— C'est très-bien, brigadier; vous avez rempli votre devoir, dit-il en le congédiant.

Le brigadier sortit en faisant le salut militaire.

J'étais demeuré stupéfait et passablement froissé de l'approbation de mon ami.

— Savez- vous, me dit-il en s'aperce vant de mon ébahissement, pour qui l'on vous a pris à M...?

— Non, et je serais curieux de le savoir.

— Pour un incendiaire.

— Diable !... mais expliquez-moi cela.

— Volontiers. Depuis quelque temps, la commune de M... est travaillée par de. nombreux agents de compagnies d'assurances. Ceux d'en-

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tre les habitants qui refusent de se faire assurer sont naturellement remplis de méfiance. Or, quelques-uns de ceux-ci, vous ayant vu prendre des notes, vous ont cru agité de mauvais desseins. Ils ont supposé que vous dressiez une liste de maisons à brûler. Alors, ils sont allés prévenir le brigadier de gendarmerie. Si par hasard ils ne l'avaient pas trouvé... .

— Eh bien ?

-— Eh bien ! ma foi, ils auraient été capables <^e vous faire un mauvais parti.

■^ Grand merci ! Ils sont gentils, vos administrés !

•^ Mettez-vous à leur place, mon cher.

-^ Non, j'aime mieux aller me mettre à table.

— Cest ce que j'allais vous proposer.

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