IV PRÉFACE
Comme lé licencié espagnol dont le tombeau s'élevait sur la route de Pénafiel à Salamanque, Spietz a pris soin de cacher ici son âme; espérons que les vieux comme les jeunes écoliers sauront la découvrir.
DE LATOUGHE.
Paris, 10 novembre 1820.
LE
Dans le voisinage de l'ancienne Spire s'cMevait jadis, au sommet d'un rocher, un château aussi vieux que cette ville. Le voyageur, après avoir gravi un des flancs de la montagne que surmontait ce donjon, voyait le Rhin rouler en écumant dans un goufi're dont la profondeur donnait des vertiges, et menaçait de l'engloutir. Mais qui n'aurait aimé à s'arrêter sur la partie opposée? Là, une pente douce confondait le rocher avec la plaine, et de toutes parts se découvraient des campagnes fécondes, des vallées nombreuses, de riches vignobles.
Ce manoir était depuis des siècles l'héritage de la famille de Westerbourg. D'illustres faits d'armes, de magnifiques tournois avaient rendu ce château célèbre.
mais son nom n'était jamais prononcé qu'avec eirroi : il passait, dans toute la contrée, pour être la demeure d'un être surnaturel qui se faisait un devoir de protéger ses murs, et de garantir des loups et des voleurs les troupeaux qui en dépendaient.
Ce mystérieux fantôme était, au rapport de la tradition, un petit homme de deux pieds. Des cheveux blancs comme la neige ombrageaient ses joues creuses, son front sillonné de rides, et une barbe blanche descendait jus(iu'à ses pieds. Il portait dans sa main droite un bâton noueux et tenait de la main gauche les courroies d'un petit havre-sac qui pendait sur ses épaules. Habillé d'une étoffe brune, il avait toujours la tête découverte.
Depuis de longues années, ce singulier personnage tenait fidèle compagnie aux chevaliers de Westerbourg. On le voyait souvent se promener dans leur château. Il avait l'air triste quand ils étaient menacés de quelque mésaventure, et témoignait sa joie quand il devait leur arriver quelque chose d'heureux. Tantôt il passait des années entières sans parler à personne, et demeurait assis à l'écart; tantôt, alerte et gai, il se mêlait parmi les cavaliers qui résidaient dans le château, et leur racontait complaisamment les histoires de leurs aïeux. Use laissait impunément railler par les maîtres, les valets et les servantes ; mais il punissait quiconque était assez hardi pour vouloir toucher à son petit havre-sac : il le frappait avec son bâton noueux, et personne n'était en état de lui résister. Jeunes et vieux l'appelaient le petit Pierre ; il était connu sous ce nom dans tout le payg comme dans le château : mais il ne
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quitînit jamais ce manoir : son bras et ses conseils étaient uniquement réservés aux Westerbourg et it leurs commensaux. C'était une opinion reçue dans la l'amille, que ce nain devait être un Esi»rit; mais on no savait rien de plus sur son compte. On ignorait comment il avait été réduit à ce singulier état. Quelques questions qu'on hasardât de lui faire sur ce point, il refusait d'y répondre, et se contentait de regarder tristement son petit havre-sac. Tous les possesseurs du château avaient, par reconnaissance, fait leurs efforts pour lui rendre sa destinée supportable. Ils avaient multiplié les fondations dans tous les monastères d'alentour; chaque jour il se disait des messes à son intention, et l'on priait bien avant dans la nuit pour sa délivrance ; mais le petit homme n'était point délivré, et il revenait toujours.
Vers le milieu du treizième siècle, ce château appartenait à Rodolphe de Westerbourg, que la mort précoce de son père et de sa mère en avait laissé maître à l'âge de vingt ans. Suivant l'usage de ces temps, il menait une vie très-simple, chassait dans les bois, et faisait acquitter un droit de péage aux marchands qui descendaient le Rhin, non parce qu'il les protégeait, mais pour se dédommager de ce qu'il ne les rançonnait pas. Il était garçon, et n'avait encore éprouvé les tourments ni les délices de l'amour. Il ne se couchait que très-fatigué delà chasse, et il se levait toujours de grand matin pour consumer de nouveau ses forces contre les loups et les ours.
Un soir, son cor et sa meute faisaient encore retentir la forêt. Il avait relancé, aux lumières, les blaireaux
dans leurs terriers; et à son retour, la lune éclairait déjà de tous ses rayons les tours de son château. La fatigue lui ôta l'envie de manger et de s'égayer avec ses compagnons de chasse; il se hàla de gagner son lit. Il venait de délacer sa pesante armure, lorsqu'il aperçut le petit Pierre à côté de son chevet. Il lavait vu plusieurs ibis, et lui avait joué plus d'un méchant tour dans son enfance : aussi ne fut-il point effrayé de son aspect. Mais cette apparition ne s'était pas renouvelée depuis la mort de son père. Il croyait le revenant exilé du château, et ce fut une grande joie pour lui que de revoir le protecteur de sa famille. Il s'approcha avec confiance, et s'empressa de lui demander ce qui le ramenait après une si longue absence.
PIERRE. Je viens faire des vœux pour ton bonheur, le jour anniversaire de ta naissance.
RODOLPHE. Le jour de ma naissance ?
PIERRE. Oui, Rodolphe. Il y a vingt-quatre ans que ta mère te mit au monde à cette même heure et dans cette même nuit. Chacun se hvra à la joie dans ce château; ce ne furent que chants et banquets jusqu'au matin. Ne te souvient-il plus de ce jour consacré ?
RODOLPHE. Je m'en souviens avec reconnaissance, et je vais prier dans la chapelle.
PIERRE. Demeure, j'ai à te parler : demain il sera temps de prier. Rodolphe, te voilà devenu un brave chevaher.
RODOLPHE. Si tu le penses, je m'en félicite.
PIERRE. J'arrive aujourd'hui de bien loin. Plus de dix jeunes filles, fraîches comme la rose, svellcs comme le peuplier, m'ont demandé si le beau Rodolphe ne devait
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pas bientôt amener une épouse dans son château.
RODOLPHE. Et qu'as-tu répondu ?
PIERRE. Que Rodolphe passait tout son temps à chasser dans les forets, et qu'il n'en avait point de reste pour le perdre avec les femmes.
RODOLPHE. Pierre, tu as exprimé ce que je pense.
PIERRE. Mais ces jeunes filles étaient belles : leurs yeux étaient animés d'un feu si doux , leur sein se soulevait avec tant de grâce lorsqu'elles m'ont demandé de tes nouvelles !
RODOLPHE. Que m'importent ces jeunes filles ?
PIERRE. Tu as raison; il est agréable de parcourir librement les forêts. Tu n'as point de femme qui t'inquiète, point d'enfants qui pleurent autour de toi : tu peux errer quand bon te semble; tu peux revenir quand il te plait. Mais aussi, Rodolphe, n'éprouves-tu point de grandes privations?
RODOLPHE. J'ai peu de désirs, et je suis maître de les satisfaire. Mon cœur n'a point de vide que ne puissent remplir la chasse et les tournois.
PIERRE. Heureux si cela pouvait toujours durer ! Mais un temps viendra, Rodolphe, où tu changeras de pensées. Une femme, ou, pour mieux dire, toute femme a ses désagréments. Elle s'attache à son époux comme la ronce au voyageur. S'il s'éloigne un instant, elle pleure et se désespère. Veut-il sortir, elle le gronde ; rentre-t-il, elle recommence. La mère, les sœurs, les cousines assistent aux débats^ et ne manquent jamais de les attiser. Un mari a bien peu d'heureux jours et il a beaucoup de nuits malheureuses.
BODOLPHB. Pierre, je ne me marierai jamais 1 Ton
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expérience de plusieurs siècles m'atTermit dans ma résolution.
PIERRE. Mais l'amour, Rodolphe, l'amour est bien doux! L'amour esl le baume de la vie. Sans l'amour, tu ne jouiras pas de l'existence : parvenu dans toute la force, tu te faneras comme la plante stérile sur le rocher ; tu auras vécu sans avoir existé.
RODOLPHE. Mais tu me traites comme un enfant, à qui l'on montre un hochet brillant pour le lui cacher ensuite !
PIERRE. Cherche-le, Rodolphe, et parviens à t'en saisir.
RODOLPHE. Et de quoi dois-je me rendre maitre ?
PIERRE. De l'amour. Faut-il donc absolument que ce soit une épouse que tu aimes ? Te faut-il absolument des liens indissolubles qui t'enchainent à un être que tu peux ennuyer à la fin, comme il t'ennuiera toi-même? Jouis de ce qui te plait, rejette ce qui te déplait. — Mais bonne nuit, je me sauve.
RODOLPHE. OÙ vas-tu ?
PIERRE. J'ai d'autres affaires. Demain, je dois me trouver a Durnstein. Depuis longtemps, les troupeaux du chevalier Ottenweil sont ravagés par les loups; il doit faire une chasse où toute la noblesse des environs est invitée. Ces loups sont des animaux terribles ; des valets les ont déjà combattus sans succès. Il y aura de l'honneur à gagner ! La fille ainée d'Oltenweil distribuera des prix aux chasseurs. C'est la plus belle fihe de la contrée.
Le petit Pierre disparut, et Rodolphe attendit vainement le sommeil. Des filles belles comme les roses,
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svcltes comme les peupliers, voUigeaienl devant ses regards et occupaient son imagination. Sa couche lui sembla un lit d'épines, sa chnmbi-e une cellule, son château un désert. Au premier chant du coq, il avait revêtu son armure. Il fit seller son cheval et courut à Durnstein. A son arrivée, les loups avaient déjà blessé trois chevaUers et tué six des meilleurs chasseurs. Rodolphe combattit avec la vigueur d'un géant, et tua quatre loups. Les tbrêts de l'Allemagne n'en avaient jamais nourri de plus grands ni de plus forts. La troupe le proclama vainqueur de ses émules. Il fut conduit en triomphe au château^ et la fille ainée d'Ottenweil lui offrit, pour prix de son courage, une écharpe magniliquo.
CeMe Me se nommait Régine; elle était belle, elle était faite pour inspirer l'amour et le sentir. Elle avait une taille élancée, des yeux noirs, un teint de lis, les plus longs cheveux qui flottèrent jamais sur les épaules d'une jeune fille. Le voile qui couvrait son sein trahissait les mouvements d'un cœur trop ému, et toute sa personne commandait à la fois l'amour et îe respect. Plusieurs chevaliers soupiraient pour Régine. Ils portaient ses couleurs, ils mendiaient ses ordres; mais au' cun n'avait encore triomphé de cette àme rebelle. Elle
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prenait part à leurs jeux, trouvait leur convorsation tantôt agréable, tantôt insipide; et le soir, elle se demandait toujours ce qui manquait à son cœur.
Le beau, le vaillant Piodolphe l'occupa toute la soirée. Elle ne voyait , n'entendait que lui seul. Le plus léger mouvement de ses lèvres saisissait son attention. Elle était sourde à l'éclat bruyant des trompettes, et son oreille ne s'ouvrait qu'aux accents de Rodolphe.
« Voilà, se dit-elle tout bas, celui que mon imagination a vainement cherché depuis longtemps parmi les chevaliers. Si mes désirs doivent être satisfaits, si le vide de mon àme doit être rempli, voilà l'homme qui deviendra mon époux. >
Rodolphe était assis devant elle : immobile comme une statue, il était enivré de la belle image de Régine. Son àme contemplait intérieurement cet objet céleste; son être, insensible à tout ce qui se passait autour de lui, semblait inanimé. « 0 amour, que tu es doux ! » se disait-il sans cesse, en se rappelant les paroles du petit Pierre.
Lorsque l'amour, parvenu à certain degré , dépasse toutes les bornes et touche à l'infini, il se manifeste soudain à l'objet aimé. Bravant les obstacles, il rompt les chaînes de la bienséance, ces chaînes qui trop souvent attachent l'amant timoré aux tortures del'incertilude pour des années entières.
Le jour suivant, Rodolphe quitta Durnstein ; mais il emportait l'espoir d'être aimé de Régine : car une fois elle lui avait timidement rendu un éloquent regard, et, au moment do son départ, lorsqu'il serrait vivement sa main, elle avait pressé doucement la sienne.
De retour dans son château, il se livre à sa passion, lise croit heureux , seulement d'avoir senti l'amour; mais il éprouve bientôt le contraire, lorsqu'il se voit seul dans son appartement, lorsqu'il songe qu'il faut entrer seul dans sa couche. Il sort: il cherche le sommeil sous le sombre abri des forets, et ne le trouve pas; il rentre, et sort de nouveau. Ainsi se passa le second jour après sa séparation de Régine. La nuit du troisième, il était en proie à la même anxiété sans pouvoir fermer la paupière.
«Je ne saurais, dit-il en lui-même, supporterplus longtemps cette langueur, ces soupirs, ces tourments qu'elle me cause. Demain matin je vole chez son père, je lui demande la main de sa fille^ et nous serons heureux. »
A peine avait-il pris celte résolution, que le petit Pierre était à côté de son ht.
RODOLPHE, se levant tout à coup. Quel bonheur pour moi de te revoir, ancien ami de notre maison! J'ai besoin de tes conseils et de ton assistance. J'ai senti combien l'amour a de douceur ! Pendant deux jours d'une longueur éternelle, j'ai senti que, sans amour, notre vie n'est qu'un repos insipide. Je l'ai résolu, j'irai à Durnstein et n'en reviendrai pas sans avoir obtenu celle que j'aime. Alors, Pierre, ce ne sera plus dans ce château que réjouissances, bals et festins, que tu pourras encore raconter à mes neveux après dix siècles. Tu gardes le silence... Me voilà malheureux pour la vie, si ton œil clairvoyant trouve des difficultés insurmontables au seul bonheur que j'ambitionne. Ah! parle, Pierre^ parle ! Régine peut-elle, veut-elle , doit-elle devenir ma femme?
PIERRE. Elle le peut. Quel père refuserait Rodolphe de Westerbourg, et qui n'ouvrirait point ses bras avec joie pour recevoir un gendre aussi riche ? Elle le veut : car elle aime le beau Rodolphe, car elle attend, car elle presse l'heure où il viendra demander sa main. Elle le doit: car le noble, le brave Rodolphe vient de jurer dans son cœur d'être Pesclavo d'une femme, de se repaître de ses regards et d'obéir à ses moindres caprices.
RODOLPHE. Je n'ai jamais juré cela.
PIERRE. Tu as pourtant juré d'épouser une femme. Crois-moi, la servitude et le mariage sont tellement semblables, que le plus habile ne saurait les dis^ tinguer.
RODOLPHE. L'amour est doux! l'amour peut adoucir l'esclavage et ses chaînes. Crois-moi, Pierre, je suis devenu un tout autre homme. Je ne suis plus moimême, je suis l'organe de la volonté de Régine; je suis sa volonté môme: rien no doit m'empêcher de l'épouser : une femme est le plus digne, le plus beau présent de la nature.
Petit Pierre fit à Rodolphe nombre d'objections contre le mariage : il lui peignait le céhbat sous les couleurs les plus séduisantes; mais Rodolphe fut sourd à ses arguments, et demeura inébranlable dans la résolution de se marier sans délai.
PIERRE. Mon devoir était de to prévenir; mon devoir est maintenant de t'offrir mes secours. Tu pars donc demain pour Durnsiein ?
RODOLPHE. Je pars, et de très-bonne heure.
PIERRE. Et tu demanderas Régine à son père ?
RODOLPHE. Je la demanderai en arrivant.
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PIERRE. Et tu en feras ta femme, la femme du chevalier de Vveslerbourg ?
RODOLPHE. Oui, questionneur éternel î oui, je le veux; je veux être heureux sans retard.
PIERRE. Eh bien! tu auras à éprouver de grands obstacles, des peines sans nombre^ des souffrances de toute espèce; mais moi, j'ai des remèdes à tout cela. Ton impatience est extrême; il faut que tu triomphes sur-le-champ, il faut que tu sois heureux.
Petit Pierre détacha alors son petit sac, l'ouvrit et en tira un peloton de fil garni tout autour d'aiguilles grosses et fines.
PIERRE. Tiens, Rodolphe: après avoir demandé Régine à son père, fais-lui présent de ce peloton; aussitôt son visage changera de couleur, et il t'accordera sa fille.
RODOLPHE. Malin esprit, tu te moques de moi ? Que veux-tu que le chevalier Ottenweil fasse de ce îil et de ces aiguilles? Peut-être que dans son jeune temps, un cadeau de cette nature pouvait être de quelque prix; mais aujourd'hui....
PIERRE. C'est aujourd'hui que tu en as besoin. Le vieux Ottenweil cherche en vain ce peloton depuis trente ans. Mais je ne veux pas te fatiguer de mes avis. Cherche Ion bonheur tout seul, si tu refuses de les suivre. J'ai gardé ce peloton durant des siècles, et je puis le garder encore. Bonsoir. Dans un an, je reviendrai te demander des nouvelles de ton amour.
RODOLPHE. Encore un moment ! Tu as donné de bons conseils à mes ancêtres; tu ne voudrais pas finir par me tromper. J'accepte ton cadeau, et je te promets de
le rendre au père de Régine. Il faut bien que ce peloton soit un objet précieux, puisqu'il peut entrer en balance avec une belle fille.
Petit Pierre disparut.
Avant l'aurore, le chevalier de Westerbourg, son peloton dans sa poche, s'avançait vers Durns'tein. Arrivé près du château, il entre dans un petit bois de sapins, le traverse et trouve sa bien aimée. Tout entière à son amour, elle se promenait sous cet ombrage qui semblait partager sa mélancolie. Elle ne s'était pas aperçue de l'approche de Rodolphe : elle jette un cri d'épouvante; mais il la retient et lui dérobe un baiser. En apprenant le sujet de son arrivée, Régine fut transportée de joie. Elle conduisit elle-même le chevaher à l'appartement de son père, lui en ouvrit la porte, resta dans l'antichambre et attendit son retour avec impatience.
Rodolphe fut reçu par Ottenweil avec bienveillance; et, suivant l'usage de ces temps reculés, il lui fit une description emphatique de la blessure que le regard de sa fille aînée lui avait faite à la chasse. Il lui demanda le seul remède qu'il y eût à son mal; il promit d'assurer, par un acte honorable, un ample douaire à sa fille, et de la rendre héritière de tous ses biens s'il mourait
sans enfants. « Tu cherches, ajouta-t-il, depuis longtemps un trésor que je possède. C'est de grand cœur que je t'en fais hommage, si tu m'accordes ma demande. A ces mots, il tira le peloton de sa poche, et, rempli d'espérance, il le présenta au vieillard.
Soudain les sourcils d'Ottenweil se froncèrent, son gracieux sourire disparut, et le courroux se peignit dans tous ses traits. « Jeune homme, lui dit-il avec colère, depuis longtemps je porte dans l'àme le remords des péchés de mes premiers ans; ils accablent ma vieillesse; mais tu insultes à ce repentir : tu oses me reprocher hautement une faute que je croyais cachée aux yeux du monde! Dieu peut te le pardonner, mais je le prends à témoin du serment que je fais : Ta demande fût-elle aussi sincère qu'elle est outrageante, tu n'aurais pas ma fille; non, pas même quand tu serais le maître de l'empire et des trésors de l'Orientl »
Rodolphe veut répliquer, mais le vieillard l'en empêche et lui conseille de sortir, s'il ne veut pas le forcer à violer les devoirs de l'hospitalité. Le chevalier, au désespoir, regagne la porte en chancelant. Régine se tenait sur son passage; elle l'appelle, mais il fuit sans l'entendre. Il n'avait d'autre pensée que de se venger du petit Pierre, de lui arracher, l'un après l'autre, les poils de sa longue barbe, de lui préparer les plus affreux supplices.
Dans ces moments terribles, il ne songeait pas que le petit revenant se riait de sa colère, et qu'il lui était très-aisé d'échapper à toutes ses vengeances les mieux méditées. Tout son désir était de le revoir, et c'est avec ces dispositions qu'il arriva dans son château. Minuit
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sonna, mais petit Pierre ne parut point, et le chevalier, furieux, le chercha vninement dans les réduits les plusohscurs. Il rallendil une semaine entière; à In fin, sa vengeance, qu'il ne pouvait satisfaire, son amour sans espoir et sa continuelle insomnie l'enchaînèrent sur son lit de souffrance. Une fièvre violente menaçait sa vie ; déjà plusieurs de ses fidèles compagnons d'armes déploraient sa perte, lorsqu'à minuit le petit Pierre se montra près de sa ruelle, A l'instant l'accès de la fièvre se calme, il reprend connaissance, il peut parler à l'ennemi de sou repos.
RODOLPHE, extrêitiemeni affaibli. Misérable! pourquoi tarder si longtemps? Pour(}uoi choisir le moment où jf^ ne puis soulever ces mains qui me vengeraient? Mais bientôt j'irai dans cet autre monde que tu habites. Là, conseiller fourbe et cruel ! là, ma vengeance ne cessera pas de te poursuivre qu'elle ne soit assouvie ! Pierre! Pierre! pourquoi me rendre si malheureux?
PIERRE. Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour ton bien, pour celui de ta famille entière. Ta passion est affaibhe par la fièvre, la fougue de tes sens est énervée; à présent, ton âme peut discerner le juste et l'injuste, le bien et le mal. Écoute, et juge si je ne t'ai pas traité en ami, si je n'ai pas pris soin de ton honneur.
RODOLPHE. Que les feux de l'enfer soient ta récompense !
PIERRE. Ne m'interromps pas, écoute-moi Iranquillement. Il y a plus de vingt-cinq ans que le vieux Ottenweil alla en Palestine pour y accomplir son vœu de
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combattre les infidèles pendant trois années. Il a tenu ce serment. Plusieurs vaillants Sarrasins ont senti le tranchant de son épée, et lorsque les chrétiens donnèrent l'assaut à la ville de Joppé, il fut le premier sur la muraille. Les trois années de son vœu étaient finies; il attendait qu'il s'olîrit un navire pour le transporter en Italie. Il vit un jour, sur le port, une jeune fille : ses vêtements marquaient sa pauvreté et son humble condition; mais sa taifie était ravissante, mais sa figure était la beauté mémo. Comme toi, il sentit, pour la première fois, l'empire de l'amour; il fit tout pour se lier avec elle, gagner sa confiance et lui persuader de partager sa couche une seule nuit. Le père de la fille était un pauvre tailleur qui raccommodait les habits des guerriers chrétiens; quelquefois il ne gagnait pas dans sa journée assez de pain pour lui et son enfant; mais le père et la fille étaient aussi vertueux qu'ils étaient pauvres ; ils rejetèrent tous deux, avec constance, les dons superbes de l'opulent chevalier. Quoique la fille l'aimât, elle n'accordait pas même un baiser à ses plus vives instances; elle ne lui permettait pas même de lui serrer la main. Cette résistance soutenue porta l'amour du chevalier à un tel point, que, dans le déhre de sa passion, il fit de la fille du tailleur son épouse et l'héritière de ses biens. Le prêtre venait de les unir; le chevalier était à table avec la famille de la mariée : le père se lève, demande du silence, et présente sur une assiette, au chevalier étonné, un peloton garni tout autour de grosses et fines aiguilles. « Voici, dit-il gravement, l'héritage et la dot' de ma fille; c'est mon unique trésor. Ce peloton te rappellera sans cesse
l'obscure naissance de ta femme; mais en même temps, il te sera un garant qu'elle aimerait mieux tenir l'aiguille le reste de sa vie que d'échanger sa vertu pour les biens les plus rares. Ma chère et unique fille, ajouta-t-il, si un jour ton époux pouvait oublier ce qu'il vient de te jurer en face de l'Éternel ; si, de retour dans son pays, il avait honte de toi, s'il t'abandonnait, qu'alors ce peloton te rappelle que tes mains te furent données pour te nourrir toi-même, et qu'on n'est jamais tout à fait malheureux, tout à fait sans ressource lorsque l'on a appris quelque chose d'utile. »
Les premiers six mois de ce singulier mariage s'écoulèrent dans une félicité suprême; les six mois suivants furent beaucoup moins heureux, car le chevalier Ottenweil s'occupait sérieusement de retourner dans sa patrie, et n'envisageait qu'avec effroi le moment où il faudrait se présenter à la noblesse altière d'Allemagne en tenant par la main la fille d'un tailleur. Il aimait encore sa femme avec excès; mais, pourtant, il lui paraissait cruel de s'exiler à jamais du sein de sa famille, par égard pour elle; d'oublier l'héritage de ses pères et de ne plus revoir son château. Peu de temps après, son épouse lui donna une fille ; mais le jour de sa naissance fut aussi l'heure du trépas de la mère. Ottenweil ne put se consoler de cette perte. La petite Régine, image vivante de son épouse, obtint toute sa tendresse. Abandonner cette innocente, gage unique d'un amour qui durait encore après le trépas, la laisser entre les mains de son aïeul, se séparer de tout ce qu'il avait de plus cher, lui était impossible. Il chercha les moyens d'avoir toujours son enfant auprès de lui et de la ren-
dre heureuse; il les trouva à la cour de Constantin. Des courtisans, toujours prodigues et toujours pauvres, lui vendirent, pour mille pièces d'or, une attestation en forme, portant que le chevalier Ottenweil avait épousé une demoiselle grecque d'une ancienne maison, et qu'il en avait une fille nommée Régine. On lui dressa un arbre généalogique dûment vérifié; et Ottenweil, se croyant le plus heureux des hommes, partit pour l'Allemagne, son enfant dans ses bras. En arrivant, il fit constater la noblesse de sa fille; quelques temps après, il épousa une très-riche héritière, et devint père de deux autres filles. Mais Régine est toujours son enfant chérie; Ottenweil a résolu, dans son cœur paternel , de lui assurer pour dot la plus grande partie de ses biens.
RODOLPHE. Maintenant, j'y vois clair; maintenant, je m'explique la colère du chevalier et son affreux serment.
PIERRE. N'es-tu pas convaincu aussi de la pureté des intentions de ton ami ? Ne pouvant modérer par de bons conseils tes passions effrénées , il t'a fourni un moyen innocent d'éviter la honte qui te menaçait. Ta noble tige a fleuri pendant cinq cents ans, elle a donné les plus beaux fruits, et la fille d'un tailleur en dégraderait la souche! Un jour, tes descendants porteraient un écusson armorié de fil et d'aiguilles, et s'éloigneraient honteusement do tous les tournois !
RODOLPHE. Vieillard incapable de compatir aux brûlantes peines de la jeunesse, tu as beau chercher des
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excuses, je t'abhorre pour la vie. Pouvnis-je deviner ce secret ? Oh ! que j'eusse goûté de bonheur auprès de Régine !
PIERRE. L'aventure n'est pas ignorée à la cour d'Orient. La méchanceté ne dort jamais. Plusieurs chevaliers allemands se trouvent encore en Palestine. Qui peut te garantir que, d'un jour à l'autre, il n'en reviendra pas quelqu'un qui brise tes armoiries dans la salle du tournoi, et qui te somme de les justifier autrement que par des témoignages mercenaires?
RODOLPHE. Va-t'en donc, et laisse-moi mourir ! (So)b visage s'enflamme, la fièvre agite tous ses membres.)
PIERRE. Calme-toi, Rodolphe; sois homme, écoutemoi! J'ai fait mon devoir comme un ami, comme un père: je t'ai retenu au bord de l'abime où tu te précipitais en aveugle. Si tu ne veux pas ouvrir les yeux, ton ami se fera une obligation nouvelle de te conduire et de te gouverner jusqu'à ce que tu sois à l'abri du danger. Ton amour est trop violent, la nature n'y peut pas résister, elle succomberait à de nouveaux combats : il faut te satisfaire. Ranime-toi, Rodolphe, et va chercher la fiancée.
RODOLPHE. Grue ! son père me la donnera-l-il à présent? Ne tiendra-t-il pas le serinent que mon insulte lui a arraché ?
PIERRE. N'est-il point d'autres moyens que le consentement d'un père ? Faut-il donc que tu suives une route périlleuse, lorsqu'un sentier oblique te conduit plus sûrement vers ton but ?
RODOLPHE. Montre-le-moi ce sentier. Me fallût-il gra-
vir des rocs escarpés, IVancliir de profonds abimes, j'entreprends tout , pourvu que je possède enfin Régine!
PIERRE. Réjouis-toi donc : tu la posséderas. Sa passion pour toi ne s'est point affaiblie. Le silence obstiné du père sur la cause de son refus diminue la tendresse qui la liait si étroitement à lui. Déjà mémo elle commence à prendre en aversion le vieillard qui ne veut pas remplir ses vœux les plus chers ; elle est prête a se jeter entre tes bras. Fortifie-toi par le repos; ensuite lève-toi, monte à cheval et va au château d'Oltenweil. Tous les soirs, au crépuscule, tu trouveras Régine dans le bocage de sapins. Expose-lui tes tourments^ la dureté de son père : et méfie-toi à jamais de mes paroles si elle ne monte en croupe pour voler avec toi vers ton château. Jouis alors de ses charmes autant que durera l'ivresse de ton amour.
RODOLPHE. Non, traître ! non, jamais!
PIERRE. Ne m'interromps pas ! Je devine tes scrupules. C'est à tort que tu crains la vengeance du père. Le vieillard se croira trop heureux si tu caches son secret; ton silence ne lui semblera pas trop payé par les charmes de sa fille. Mais quand il serait assez insensé pour demander vengeance, repose-toi sur mon zèle; tu connais mon pouvoir, et tu sais par expérience que je n'ai jamais cessé de protéger la maison de Westerbourg.
RODOLPHE. Eh bien! je vais suivre la première partie de ton plan, mais abandonne la seconde à ma déUéatesse. Je connais les devoirs d'un chevalier, et je ne
veux pas souiller ma conscience et mon honneur par un enlèvement criminel. Si Régine y consent, je la conduis dans mon château; un aumônier nous y attendra pour nous unir à jamais. Le courroux du père fera bientôt place à la réconciliation, lorsque le prêtre lui aura porté cette nouvelle, et qu'enfin je me serai justifié. Qu'importe que l'on découvre un jour la naissance de Régine? Personne ne peut m'ôter mes biens, et je serais heureux dans ses bras, quand mes armes ne seraient plus suspendues dans la salle des chevaliers, quand je ne pourrais plus signaler ma force dans les tournois. Pierre, seconde mes desseins, si tu ne veux pas que je te soupçonne d'être un Esprit de l'enfer envoyé pour séduire les hommes.
PIERRE, les larmes aux yeux. Sois béni, digne fils de tes illustres ancêtres! Tu as subi l'épreuve, tu as prouvé que la vertu germe dans ton cœur. Ton amour et tes sentiments sont épurés; va, et fais ton bonheur avec Régine, rsoblesse, opulence, dignités ne font pas les mariages heureux. L'amour sincère, l'amitié, les principes purs forment seuls ces nœuds qui résisteraient même aux violents orages de l'adversité. 0 mon fils, que je suis fortuné ! je t'ai aidé à terminer une bonne œuvre; voilà de quoi me réjouir durant un siècle entier. Prends soin de ta santé, recueille tes forces; mets tes desseins à exécution, et sois heureux ! Bientôt je te reverrai.
RODOLPHE, etunne et ravi. Ange protecteur, emporte au moins le témoignage de ma reconnaissance, et... Petit Pierre avait disparu.
Rodolphe goûta un doux et profond sommeil : c'était la première fois depuis dix nuits. Il se réveilla le cœur dans la joie. Le troisième jour, il se sentit assez fort pour quitter son lit et se préparer à enlever Régine. Quelques serviteurs fidèles l'accompagnèrent à Durnstein. Son confesseur, instruit de tout, était chargé de l'attendre jusqu'à minuit dans la chapelle illuminée; car Rodolphe était bien décidé à conduire d'abord à l'autel sa charmante proie, afin de s'unir avec elle. On s'était mis en route au lever du soleil; à la chute du jour, Rodolphe traversa en soupirant le bocage de sapins, et chercha Régine. Déjà il commençait à douter de son bonheur, lorsqu'il la vit descendre du château. Il l'aborde, lui parle, lui découvre son dessein; il répond à chaque objection, et toutes celles qu'il ne peut combattre sont détruites par le tout-puissant amour. Régine opposa en paroles beaucoup de difficultés, et cependant elle se laissa conduire vers les chevaux de Rodolphe. Elle en monte un sans résistance, ravie de se sentir soutenue par les bras du chevalier. A leur départ, la nuit s'approchait, et un tiers s'en était presque écoulé lorsqu'ils arrivèrent au château de Westerbourg. Déjà l'on voit briller la chapelle illuminée, déjà Régine oublie que son père l'attend, la cherche peut-
être avec sollicitude; elle se laisse entraîner dans les bras du bien-aimé qui bientôt va devenir son époux.
Ils étaient entrés dans la chapelle, ils s'agenouillaient devant l'autel. Un valet de Rodolphe s'approche et les prévient que le mariage ne peut pas se l'aire aujourd'hui : l'aumônier est tombé malade depuis une heure, il se plaint d'une violente douleur et il souffre au point de se rouler sur la terre. Rodolphe prend la main de Régine et la conduit dans la chambre du prêtre; elle voit de ses propres yeux ce pauvre homme ne pouvant même articuler une parole. Ainsi Rodolphe n'eut pas besoin de beaucoup de raisons pour persuader à sa maîtresse d'attendre jusqu'au lendemain : il la tranquillisa en lui promettant que, dés l'aurore, il enverrait chercher un prêtre au monastère du voisinage; qu'il s'unirait à elle pour la vie, et qu'il irait ensuite en porter la nouvelle à son père.
On prit place au repas de noces. Après le festin, Rodolphe conduisit sa bien-aimée à un appartement qu'il avait fait disposer à la hâte. Gomme ils traversaient la galerie voûtée dont les longues fenêtres gothiques recevaient les rayons de la lune, Régine, désirant contempler l'astre des amants, fut conduite par Westerbourg sur un balcon. Là, le couple amoureux jouissait du plus charmant aspect. C'était une nuit des plus claires et des plus ravissantes; pas un souffle dans l'air, pas mi nuage sous les cieux élincelants d'étoiles. La nature semblait ensevehe dans un doux sommeil. Le hibou de la tour avertissait seul nos amants que d'autres créatures veillaient encore.
RBGINE, appuyée nw le sein de Rudulphe et les yeux
LE PliTlT PIliRRE 27
vers (a lune. Vois-tu ce disque parfait et brillant? Oh! qu'il soit toujours le symbole de notre amour!
RODOLPHE. Il le sera.
RÉGINE. Que nos i'eux soient toujours aussi purs !
RODOLPHE. Ils le seront.
RÉGINE. Que jamais ils ne décroissent comme cet astre ; qu'ils ne se cachent jamais comme lui aux yeux des mortels !
RODOLPHE. Jamais ! jamais! et si quelque nuage venait à les obscurcir, ils reparaîtraient bientôt pour éclater dans une sérénité plus brillante encore.
RÉGINE. Mon cœur le souhaite^ l'espère et le croit. Gomme il fait beau ! comme tout est tranquille! comme toilf dort ! D'où vient là-bas ce doux murmure?
RODOLPHE. D'un bocage planté par un de mes ancêtres. On s'y promène agréablement lorsque les feux du soleil embrasent la contrée.
RÉGINE. Oh I descendons. Le sommeil fuit aujourd'hui mes paupières. J'ai peur de me voir seule ; ma conscience veillerait avec moi, et me reprocherait d'avoir quitté mon père, d'avoir suivi mon amant... et de n'être pas encore son épouse.
RODOLPHE. Tu le seras demain, à la pointe du jour.
Et ils descendirent, ils marchèrent vers le bosquet -en se soutenant dans les bras l'un de l'autre. L'ombrage les reçut, l'ombrage inspira de la hardiesse à Rodolphe, et de la complaisance à Régine. Des baisers ardents commencèrent : et, au bout d'une demi-heure, Régine sortit en désordre de ce sombre réduit. Ses cheveux dénoués flottaient et se mêlaient dans les plis de sa robe. Elle se tordait les mains, se frappait le front,
se meurtrissait le sein, et s'appelait de mille noms odieux.
En vain le chevalier la suivait pour la consoler, en vain il lui promettait de ne la revoir qu'en présence d'un prêtre, elle n'entendit, ne vit que sa honte ; elle le nomma le ravisseur de son innocence, et s'enCuil précipitamment dans la chambre qui lui était destinée. C'était du moins un bonheur pour elle que les domestiques enivrés, se lussent endormis en les attendant: ils ne virent pas son désespoir, ils n'entendirent pas ses sanglots. Rodolphe se garda d'en réveiller aucun; et palpitant de crainte, il se ghssa dans son appartement.
« Petit Pierre va venir, se dit-il en lui-même; il me demandera compte de la faute que j'ai commise si involontairement... » Pour cette fois, sa crainte fut vaine: Pierre ne vint pas, et Rodolphe employa le reste de la nuit à chercher les moyens d'apaiser Régine, de la réconcilier avec son père, et de commencer avec elle une vie douce et fortunée.
Rodolphe, accompagné du prêtre, se rend dès la pointe du jour à la porte de l'appartement de Régine : il frappe d'abord doucement, la conjure de lui ouvrir; mais une heure s'écoule sans qu'elle lui réponde. Son impatience ne connaît plus de bornes, il force la porto.
LE PKTIT PIERRK 29
Dieux! il voit sa bicn-aimée étendue sur le plancher et baignée dans son sang. Elle avait à la main un poignard fumant. Ses yeux, immobiles et encore ouverts à demi, étaient fixés sur un tableau qu'un des ancêtres de Rodolphe avait acheté en Palestine. Cette peinture représentait Lucrèce au moment où, désespérée de la perte de son honneur, elle plonge un poignard dans son sein. Le regard de Régine, tourné même après sa mort vers cette image, témoignait qu'elle s'était livrée au désespoir comme Lucrèce et qu'elle avait fini comme elle.
Gomment peindre la scène qui suivit ! L'état de Rodolphe fut d'abord une sorte de stupeur, qui se changea bientôt en désespoir, en fureur. Si le prêtre, si la foule de ses domestiques n'eussent pas été présents, il aurait suivi sa Régine, il aurait échappé aux épreuves qui l'attendaient. Un seul pas hors du droit sentier le conduisit d'égarement en égarement, de précipice en précipice, jusqu'aux bords de l'abime qui finit par l'engloutir. Prends garde, jeune homme 1 Prends garde, jeune fille 1 C'est pour vous instruire que je dérobe cette histoire aux vers qui la rongeaient depuis longtemps. Il est facile de s'écarter du droit chemin, il est difficile de le reprendre.
Ce fut avec peine qu'on arracha le désespéré Rodolphe du cadavre de Régine, et qu'on le porta sur son lit. Il fallut her ses mains et veiller auprès de lui. Vainement lui offrait-on les secours de la reUgion ; ses dents se heurtaient avec fureur. Le père, désolé, vint chercher le corps de sa fille. En voyant son séducteur dans l'état le plus affreux, il n'eut pas la force d'en tirer ven-
30 LE PETIT PIEKRE
geance, et mêla ses larmes aux siennes. I suivit de près au tombeau l'enfant de son cœur ; et lorsque Rodolphe fut en état de quitter son lit et de modérer ses regrets, le vieux chevalier était déjà dans la terre à côté de Régine.
Trois longs mois s'écoulèrent : Rodolphe sortit enfin pour aller à la chasse. Il erra dans la forêt, triste et découragé, et rentra chez lui sans gibier; il ne pouvait encore faire couler le sang, il avait toujours devant les yeux celui de Régine. Son cœur, sans joie, s'ouvrait à toutes les souffrances de la vie et se fermait à tous les plaisirs. Minuit le trouva encore éveillé, et le petit Pierre s'approcha de son lit. Un long crêpe couvrait ses épaules, et sur ses joues creuses coulaient des ruisseaux de larmes.
RODOLPHE, frémissant. Que veux-tu? D'où viens-tu ?
PIERRE. De la tombe de ton amante. Depuis trois mois, je paye tous les jours le tribut de mes pleurs à cette infortunée. J'avais espéré de t'y trouver, je ne t'y ai jamais aperçu...
RODOLPHE. Ton reproche est juste! C'est le plus doux que tu puisses me faire. Demain, je visiterai cette tombe: j'irai lui rendre ce triste et dernier devoir.
PIERRE. Pourquoi ton œil se détourne-t-il de moi ? pourquoi ne peut-il soutenir mon regard?
LE PETIT PIERRE ni
RODOLPHE. Parce que j'ai honte. Je n'ai jamais pensé qu'en tremblant au moment où je te reverrais. Je redoutais d'entendre des reproches d'autanl-plus affreux, que je les ai mérités.
PIERRE. Tu mériterais plus encore. Je t'avais donné des avis paternels : je t'avais montré ton forfait dans une image frappante, et tu as tout oublié ! Mais le rideau est tombé ; si le repentir ne peut pas anéantir ce qui est accompli, il peut au moins te rendre plus sage pour l'avenir. Où est le mortel qui jamais ne bronche, et ne tomba jamais? Des milliers tombent cent fois et cent fois se relèvent sans s'être fait de mal. Pour toi, ta première chute a été douloureuse. Cette expérience te servira à éviter désormais l'écueil.
RODOLPHE. Clier et bon vieillard , chacune de tes paroles est un baume pour moi! Tu as raison, je renonce aux femmes pour la vie, je veux les fuir à jamais.
PIERRE. Quelle précipitation et quelle folie ! Celui qui s'est cassé une jambe ne doit-il plus marcher ? faut-il qu'il reste toujours assis pour ne pas risquer de se casser l'autre ?
RODOLPHE. Je ne te comprends pas...
PIERRE. Tu renoncerais à l'amour, parce qu'une fois tu as élé la victime de cette passion ? tu ne jouirais jamais des délices de la destinée humaine ? Quelle injustice ! Modère-loi seulement: sois sur tes gardes pour ne pas succomber mal à propos, et tu seras heureux.
RODOLPHE. Qui ? moi ! je pourrais !.. . Non, jamais je ne pourrai oublier Régine, ni porter mes hommages à une autre !
PIERRE. Le temps rendra praticable ce qui maintenant le parait impossible. Il est juste de pleurer ta bienaimée, une innocente fille, tombée sous le poignard. Remplis cette obligation ; mais songe ensuite à des devoirs plus sacrés, aux devoirs de l'homme et du chevalier.
Pierre avait disparu. Rodolphe fut d'abord étonné que l'Esprit ne lui eût pas fait des reproches plu^ sévères. Mais en y réfléchissant, il conclut qu'il n'était pas fondé à lui en faire de plus durs, parce que sa faute ne provenait que d'un excès d'amour, et qu'il n'avait rien négligé pour la réparer promptement. Il est vrai que la fin sanglante de Régine pesait encore sur son àme, mais il attribuait sa mort aux principes exaltés, aux idées trop pures qu'elle s'était faites de l'honneur.
Le lendemain, dès la pointe du jour, il prit son armure de deuil et s'achemina lentement vers le tombeau de Régine. Les images du passé se présentèrent à son àme attristée. « C'était ici, se disait-il, que nous nous promenions tous deux en nous tenant embrassés ! Là, je la rencontrai ; ici, elle accourut à moi... j'étais heureux alors ! Amour, tes jouissances sont infinies comme tes peines ! Tu es plus amer que l'absinthe, mais aussi le miel est moins doux que toi. »
C'était un de ces jours d'automne que l'on ne saurait peindre, où la nature semble dire adieu à ses admirateurs et se préparer au long repos de l'hiver. De légers nuages couvraient les cieux et formaient comme un crêpe devant le soleil ; des rayons isolés, se montrant quelquefois, éclairaient faiblement le paysage; pas un zéphyr n'agitait les arbres de la forêt. Un vague mur-
LE PETIT PIîiRUE; 33
mure en interrompait seul le silence solennel, car les feuilles se détachaient sans cesse, l'une après l'autre, de la branche qui jusqu'alors les avait fermement retenues dans les tempêtes, et descendaient avec un léger frémissement. Les hôtes des bois ne chantaient plus; leurs cris ne se faisaient plus entendre qu'à de longs intervalles. Oh ! qu'ils étaient différents de ces ramages de l'époux dans le printemps, de ces plaintes craintives de la mère quand ses petits prennent l'essor! C'était l'accent des adieux, la plainte du voyageur dont les compagnons se sont écartés de la route ! Les guérets étaient chauves et déserts ; leur parure reposait depuis longtemps sous le toit du laboureur. L'œil souffrait en parcourant ces campagnes, et n'avait pour se récréer que quelques espaces verdoyants où commençaient à poindre les semences nouvelles, faible image du réveil de la nature.
Que celui qui, dans un jour pareil, se promène aux champs sans se rappeler la mort à chaque pas se hâte de faire son testament, car elle viendra le saisir inopinément.
Pour Rodolphe, ce jour faisait sur lui une double impression ; son cœur attristé se plaisait à s'ouvrir à chaque image du trépas ; des pleurs involontaires tombaient de ses yeux; et lorsqu'il s'approcha du tertre qui couvrait Régine, lorsqu'il vit que les fleurs qu'on y avait plantées se fanaient, que leurs feuilles se dispersaient çà et là, il tomba sur la terre et toutes ses blessures se rouvrirent.
34 LE l'ETiT PlIillUE
Enfin, après do longues instances, l'écuvor de Rodolphe décida son maître à retourner au château ; il quitta ce tombeau funeste avec de douloureux soupirs. Comme il montait dans le bois, à travers les ténèbres il aperçut des lîambeaux dans le lointain, et entendit les pas de plusieurs chevaux qui s'approchaient. Six cavaliers passèrent devant lui comme l'éclair: l'un d'eux tenait une femme entre ses bras : elle gémissait, et ses cris imploraient dii secours. Le courage de Rodolphe se réveille; il tire son épée et poursuit les fugitifs. Bientôt il les atteint et leur demande raison de cet enlèvement. Le combat s'engage; les ravisseurs prennent la fuite, et laissent la femme au pouvoir de Rodolphe. Il la transporte évanouie sur son cheval, la conduit à son château, et après l'avoir rappelée à la vie, il lui dit :
RODOLPHE. Noble dame, vous êtes en mains sûres. Le chevalier que vous voyez devant vous connaît son devoir; il protégera la femme opprimée, il la défendra contre tous. Parlez, que dois-je faire pour vous ? »
l'étrangère. J'ai l'habitude du malheur; il peut encore m'effrayer, mais non pas me vaincre. En partant aujourd'hui de Spire, je me croyais la plus délaissée, la plus malheureuse des femmes; la Providence n'a pas tardé à me convaincre que je pouvais être encore plus
malheureuse eutre les mains des voleurs. Cependant je vois que le destin peut me sourire encore, puisqu'il me jette entre les bras du plus généreux des chevaliers , puisque vous m'offrez, seigneur, votre secours et votre protection.
RODOLPHE. Je vous donnerai l'un et l'autre, s'il est en mon pouvoir. Parlez à cœur ouvert à votre ami : avezvous besoin de quelque chose ?
l'étrangère. Hélas ! je manque de tout ce dont peuvent manquer les humains; il ne me reste plus rien que cet habit, à peine suffisant pour me couvrir I Le cheval que j'avais monté pour aller à Worms, est la proie des brigands; mais je m'y rendrai à pied de bon cœur, dans l'espoir d"y trouver non la fin de mes misères, mais quelques soulagements.
RODOLPHE. J'ai des amis à la cour impériale, et, s"ils peuvent vous être utiles, je vous offre les plus pressantes recommandations.
l'étrangère. Oh ! non, la pompe de la cour n'est pas l'objet de mes vœux. Pourrais-je y paraître sous un pareil vêlement, moi, la femme du chevalier Waldemar; moi, qui jouissais autrefois d'une si haute considération ! Mon projet est plus conforme à ma situation ! je chercherai à gagner du pain en brodant des voiles et des écharpes.
RODOLPHE. Vous, la fomme du chevalier Waldemar I et dans la misère? et dans l'abandon?...
l'étrangéue. Oui, pliisubanJonnée que renrant exposé dans un bois par une mère dénaturée : il n'a pas l'idée de sa situation; moi, je sens toute l'horreur de la mienne.
RODOLPHE. Pardonnez à ma curiosité: daignez m'apprcndre quel étrange revers a pu vous réduire à cet état misérable.
l'étrangère. Il y a cinq ans que des prêtres de France, traversèrent rAllemagne, et par ordre du pape, prêchèrent la croisade pour la Palestine. Mon époux, animé par leurs exhortations , vendit son château et tous ses biens, fit une levée de quatre cents hommes d'armes, et se rendit avec eux à Brindes, où des vaisseaux attendaient tous les chevaliers allemands. A peine me laissa-t-il de quoi vivre pendant une année, ï Je t'enverrai, me dit-il, par le premier navire, un butin considérable! » car il ne rêvait que trésors qu'il devait conquérir sur les voluptueux Sarrasins. Voilà cinq ans écoulés, et je n'en ai reçu ni secours, ni message! Cependant, à l'aide d'une sévère économie, je suis parvenue à vivre et à me soutenir avec un seul serviteur pendant quelques années; mais à la fin j'ai consumé le prix de mes joyaux, de mes vêtements même; et après avoir été deux jours sans prendre de nourriture, je me suis décidée à me rendre à Worms sur un cheval d'emprunt, pour y gagner ma subsistance par le travail de mes mains, ou pour enlrer au service de quelque dame de distinction.
RODOLPHE. Cruol Wnldcmar ! comment peux-tu oublier ainsi ton épouse ?
l'étrangère. Is'e le blâmez pas: il est beaucoup plus âgé que moi; mais je l'aimais tendrement, je l'aimais comme un père. Sans doute il est tombé sous le glaive d'un Sarrasin, ou il a été moissonné par la peste, car il n'nur.iit fi?" oublié sa femme...
RODOLPHE. Mais vos amis, vos parents?
l'étrangère. Je suis étrangère; mon pays est l'Italie; j'appartiens h la noble mais pauvre maison d'Orsano. Waldemar me vit dans un pèlerinage qu'il fit à Rome, il y a huit ans. Mon peu de beauté attira ses regards^ et il me choisit pour être son épouse; il n'est pas étonnant que sa famille et toute la noblesse de Spire abandonnent une étrangère malheureuse, une Italienne qui peut-être a conservé un peu trop de fierté dans son malheur.
RODOLPHE. C'est un indigne procédé! Queje suis heureux de vous avoir rencontréo ! Depuis longtemps j'étais avide d'accomphr une bonne action. Regardez-moi comme votre ami, comme votre frère. Restez dans mon château jusqu'à ce que vos chagrins s'effacent et cessent de ronger la fleur de votre beauté. Je veux que rien ne vous manque; je veux partager avec vous mes richesses; je veux vous procurer tous les soulagements que sollicite votre infortune.
Agnès, c'était le nom de l'étrangère, refusa longtemps les offres généreuses de Rodolphe; mais il devint plus pressant; il essaya de lui persuader qu'elle pouvait tout regarder comme un emprunt que son époux s'empresserait d'acquitter à son retour. Elle céda , et consentit à prendre, pour quinze jours tout au plus, un appartement dans le château.
Le triste Rodolphe reprit alors quelque activité^ quelque enjouement. Il fit plusieurs voyages à la ville, et en rapporta des habits et des diamants pour son intéressante protégée. Agnès avait vingt-six ans; les souffrances de son cœur avaient pâli son visage, mais celte
38 LE PETIT PIEKRE
pâleur s'enfuit avec les chagrins. Les roses de ses joues reparurent; ses yeux éteints reprirent leur éclat, (,'t leurs noires prunelles rivalisèrent avec le brillant ébène de sa chevelure. La première fois qu'elle se présenta,' l'œil humide de larmes et dans la pompe de ses nouveaux atours, pour remercier son bienfaiteur, Rodolphe convint, au fond de son âme, qu'il y avait d'autres belles femmes que Régine.
Les quinze jours étaient écoulés, Agnès voulait partir; mais Rodolphe lui demanda de prolonger son séjour de huit jours encore; elle ne se fit pas presser. Ce séjour se prolongea ainsi de huitaine en huitaine, et bientôt Agnès ne parla plus de départ. Elle aimait son bienfaiteur; son àme s'était donnée à ce beau chevalier, et Rodolphe répondait à son affection par le plus tendre retour. Il aurait voulu s'unir avec elle : des liens indissolubles enchaînaient Agnès à un autre. Rodolphe ne voyait donc que dans l'éloignement le jour où il pourrait lui offrir sa main, mais c'était avec d'autant moins d'impatience, que l'ardent amour d'Agnès lui accordait tout ce qu'il pouvait désirer. Régine fut oubliée : il ne vivait, ne respirait que pour Agnès. Quelquefois pourtant, au milieu des nuits, pendant qu'il se rassasiait de volupté dans ses bras, il se rappelait cette malheureuse victime de l'honneur outragé; il se rappelait aussi le petit Pierre, et il frissonnait en croyant l'apercevoir dans quelque coin. Mais le petit Pierre ne reparaissait plus et ne venait point troubler les plaisirs de Rodolphe.
LE PJÎÏIT PIERRE 39
Cependant, à peine arrivé en Palestine , le chevalier Waldemar avait conduit tous ses guerriers à l'armée chrétienne. Il avait combattu cinq ans contre les Sarrasins, mais sans faire presque aucun butin, et trèssouvent il ne pouvait payer la solde de ses compagnons. Sans cesse il se rappelait sa femme avec une sollicitude paternelle; il se repentait de ses erreurs, livrait de nouveaux combats, et ne remportait que des blessures. Un jour que, pendant la chaleur de midi, il était couché dans sa tente , il se demanda tout haut ce que pouvait faire Agnès actuellement, quels moyens elle pouvait avoir pour subsister. « Tout va bien pour elle, lui répondit une voix; elle mène une très -joyeuse vie. i Aussitôt il se lève, regarde autour de lui et voit un de ses amis, un de ses compatriotes, un chevalier de grande renommée.
WALDEMAR. Est-cc toi qui viens me répondre? Qui t'amène en ces lieux?
LE CHEVALIER. La même soif de gloire qui t'a fait aborder en Palestine. Il y a un mois que je te cherche dans l'armée pour te donner des nouvelles de ta femme. Tout va pour elle le mieux du monde.
WALDEMAR. Commcut? et je ne l'ai pas laissée avec assez d'or pour se nourrir pendant six mois!
LE CHEVALIER. Une belle femme a-t-elle besoin d'or
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pour vivre et pour être heureuse! Mon vieux compagnon, tu as bien peu d'expérience.
WALDEMÂR. Grand Dieu ! est-ce donc à ce prix que je dois en acquérir? Parle clairement, et mets le comble à ma misère.
LE CHEVALIER. A ta misèrc ! lorsque tu apprends que ta femme est heureuse ? Tu es étrange ! Le jeune Westerbourg... tu connais ce riche et beau chevalier? Grâce à tes folies, ta femme n'avait point de ressource; eh bien ! il l'a recueillie chez lui. Agnès était depuis longtemps dans le château de llodolphe, lorsque j"ai quitté TAUemagne. Elle est pompeusement vêtue, et mène une vie pleine d'agréments, tandis que tu manques de tout sous la tente. Tu auras bientôt des héritiers : l'obligeant Rodolphe se charge, dit-on, de t'en procurer à Spire. Allons! 11 faut guerroyer vaillamment, il faut amasser un ample butin, afin que tes enfants trouvent un jour une riche succession.
WALDEMAR. Tu vicus de mentir!
LE CHEVALIER. Attcuds, pour me faire ce reproche, que tu m'aies convaincu d'imposture. En loyal chevalier, je me suis cru obligé de te prévenir de ton déshonneur : maintenant, tu peux faire ce que tu crois ton devoir; et si cette conduite de ta femme te convient, je n'ai plus rien à dire.
Le chevaher s'éloigna. AValdemar -cumait de rage. « Oui, dit-il, fût-ce le démon lui-même qui, par un rapport mensonger, voulût m'arracher de la Palestine, j'irai revoir ma femme. Malheur, malheur à elle, si je la retrouve adultère ! Elle aurait dû supporter la faim, elle aurait dû mendier plutôt que de vendre mon lion-
neiir, plutôt que de tlétrir un nom dont le lustre me coûte ici tant de travaux ! »
Il profita du premier navire pour repasser en Italie, traversa l'Allemagne, et arriva un soir à Spire, accablé de lassitude.
Ap^nès ne le croyait pas si près. On célébrait le jour de sa naissance, dans le château de Rodolphe : des convives nombreux s'y livraient à la joie. Vers le minuit, Agnès regagna le lit de volupté qu'elle n'avait cessé de partager avec Rodolphe. Elle était enceinte depuis sept mois; mais elle avait eu l'art de cacher son état aux regards pénétrants des autres femmes; personne ne s'en doutait. Elle était donc couchée avec Rodolphe. Bercé par ses tendres caresses, il venait de s'assoupir délicieusement, lorsque le petit Pierre entr'ouvrant leurs rideaux :
PIERRE. Excusez-moi , si je vous dérange 1 — Agnès, j'ai une nouvelle à te communiquer ; ton mari est arrivé ce soir à Spire, sain et sauf. Il te cherchera demain matin; prends bien garde qu'il ne te trouve ici, ou du moins qu'il ne te surprenne dans cette situation.
Il disparut aussitôt, et les amants restèrent glacés d'effroi. Agnès voulait douter de la vérité, mais Rodolphe savait trop bien que les paroles du petit Pierre n'étaient jamais vaines. Ils veillèrent toute la nuit, occupés de mille projets divers, et le matin leur irrésolution durait encore. Rodolphe ne pouvait cacher son Agnès; tout le voisinage savait qu'elle habitait avec lui. Il ne lui était pas possible non plus, par toutes sortes de raisons, de la refuser à un époux qui venait la réclamer. Il avait à craindre la vengeance des habi-
tants de Spire; et quand même il l'aurait bravée, il n'en imprimait pas moins sur Agnès une honte ineffaçable, ^près avoir longtemps délibéré, ils convinrent que Rodolphe irait trouver à Spire le chevalier Waldemar, pour sonder ses dispositions. Lorsque Rodolphe était sur le point de monter à cheval, le petit Pierre arriva. « Vous êtes dans l'angoisse, leur dit-il; je ne puis me défendre d'avoir pitié de vous; je vous rendrai service , quoique vos déportements ne le méritent guère. »
RODOLPHE. Oh ! si tu le pouvais, je te regarderais éternellement comme mon bienfaiteur, mon ami, mon père!
PIERRE. Le chevalier Waldemar sait ta demeure, Agnès; il partira de Spire de très-grand matin, accompagné de ses amis, et doit arriver sur le midi au château. Il ne faut pas qu'il te surprenne dans le trouble où je te vois; son œil soupçonneux et jaloux serait aussitôt dans la confidence do tes secrets.
RODOLPHE. Je vais donc fermer les portes et me préparer à la défense.
PIERRE. Et déclarer ouvertement, sans doute, que la femme d'un autre est ta concubine ? graver la honte sur son front et sur le tien? t'exposer aux mépris et aux attaques de tous les chevaliers ? Est-ce là ce que tu désires, Agnès?
AGNÈS. Oh non ! mon Dieu... non !
PIERRE. Si vous avez confiance en moi, je consens à vous secourir et à vous sauver. {Et petit Pierre détacha son liavre-sac, l ouvrit et y prit deux petits paquets. Rodolphe tremblait d'avance, en se rappelant le pela-
tou de fil. Pierre dit à Agnès :) Voici, deux poudres : prends celle-ci la première, et dans une demi-heure lu seras heureusement accouchée; alors, tu prendras l'aulre, elle te ibrtiaera de telle sorte que tu pourras aller à la rencontre de ton mari comme la femme la plus irréprochable.
Rodolphe doutait do l'effet de ces poudres; il conjurait Pierre de sauver la vie de son enfant, qui deviendrait infailliblement victime d'un moyen aussi dangereux. Il défendit à Agnès d'accepter les poudres, et s'en alla faire des préparatifs pour mettre le château en état de résistance. Le petit Pierre, profitant de son éloignement, assura à Agnès que les poudres ne pouvaient nuire à elle ni à son enfant; qu'il garantissait la vie de tous les deux, et qu'il prenait cet enfant sous sa protection.
Lorsque, d'après les ordres de Rodolphe, la trompette appela ses guerriers, Agnès crut qu'on annonçait l'arrivée de son mari; elle avala la première poudre avec la plus grande précipitation. Les douleurs se firent sentir à l'instant même; Agnès accoucha d'une petite fille, aussi jolie que sa mère; et comptant pleinement sur l'assistance de Pierre, elle prit sur-le-champ la seconde poudre : l'effet en fut plus rapide encore. Agnès, pleine de vigueur, se leva de son lit, et embrassa fortement son cher Rodolphe qui revenait en ce moment de ses préparatifs belliqueux. Avec un aimable sourire, elle lui montra sa petite fille, et lui reprocha son manque de confiance dans son ange gardien, le petit Pierre. Rodolphe, transporté de joie, demande avec solhcitude ce qu'il faut faire de l'enfant, et de quelle
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manière on pourra le cacher à tous les regards. « Reposez-vous-en sur moi, dit le petit vieillard; je lui servirai de père. Et toi, Rodolphe, homme de peu de loi, je te jure sur mon honneur qu'un jour tu reverras ta petite Agnès, et qu'elle fera ton bonheur. > Pierre prit l'enfant dans ses bras, et disparut. -
Au lieu de se préparer à combattre Waldemar, Rodolphe fit commencer les apprêts d'une fête. Agnès se retira dans un appartement éloigné : là, elle attendit son époux en tremblant; elle pressentait le triste avenir où, entre les bras du vieillard, elle regretterait en vain les amoureuses caresses de Rodolphe.
A midi, la vedette sonna du cor : c'était le chevaher Waldemar qui entrait dans le château, accompagné de six de ses amis. Rodolphe alla au-devant d'eux.
RODOLPHE. Qui êtes-vous, chevaliers, et quel motif me procure l'honneur de vous recevoir?
WALDEMAR. Je suis le chevalier Waldemar ; ceux-ci sont mes amis et mes compagnons. On m'a dit à Spire que je trouverais ma femme dans ton château. Puis-je croire le bruit qui s'en est répandu?
RODOLPHE. Tu le peux, brave chevalier.
WALDEMAR. Où la trouvcrai-jc ? Daus l'appartcmcnt de ton épouse, sans doute ?
RODOLPHE. Je ne suis pas encore marié.
LE PETIT PIEUUE 45
WALDE.MAR. Et lu log6S In femme d'un autre clievalier dans ton château ! tu la gardes auprès de toi pendant des mois entiers! Tu sacrifies avec elle l'honneur de son mari absent !
RODOLPHE, Qu'il se présente, celui qui ose le soutenir et qui prétend le prouver : je lui répondrai en chevalier qui connait son devoir. En me conduisant comme je l'ai fait, j'ai cru ne mériter les reproches de personne; et, surtout, je n'en attendais pas de toi, Waldemar. Je trouve ta femme entre les mains des brigands; mon bras les force d'abandonner leur proie. Les vêtements d'Agnès étaient misérables, à peine suffisaientils à la couvrir; je l'ai vêtue, je l'ai nourrie pendant une année entière. Pardonne si je suis forcé de me vanter ici pour me justifier. Je lui ai donné l'hospitalité dans ce château ; depuis longtemps cette fidèle épouse aurait fermé la bouche à la maUgnité, si, au sortir de chez moi, elle eût été certaine de trouver ailleurs un asile. Si tes amis t'ont abusé par d'autres rapports, qu'ils viennent les affirmer en ma présence, qu'ils disent pourquoi ils ont abandonné ta femme dans la misère, pourquoi ils ont laissé à d'autres chevaliers l'avantage de prendre soin d'elle. Mais avant de calomnier toi-même mes actions, lave-toi de la honte d'avoir quitté ta femme sans lui laisser de lor, de ne t'être point souvenu d'elle, d'avoir été six ans sans lui envoyer aucun secours.
Waldemar sentit le reproche jusqu'au fond du cœur : ses yeux étincelants de courroux prirent une expression plus calme ; il regarda Rodolphe en face pour la première fois, et lui tendit la main.
WALDE.MAR. Bieii liGureux toi et moi, si le bruit qui court est menteur 1 nous serons alors de véritables amis, et je n'oublierai jamais les services que tu m'as rendus pendant mon absence. Où est Agnès ?
RODOLPHE. Là-haut, dans son appartement. Je ne l'ai pas encore vue, je ne lui ai pas encore parlé d'aujourd'hui. Elle sera ravie de voir l'homme dont elle a si souvent pleuré la mort.
WALDEMAR. J'essuicrai ses larmes si elles coulent d'une source pure.
Il entra dans le château; il vit sa femme qui se présenta devant lui l'innocence sur le visage; ses soupçons se dissipèrent. Tous reproches cessèrent par la médiation des amis de Waldemar. Agnès sécha ses larmes. Après le repas, son époux la prit dans ses bras, remercia Rodolphe de tout ce qu'il avait lait pour elle, et la conduisit à Spire sans qu'elle put adresser à Rodolphe ni en recevoir un tendre et dernier adieu.
Agnès chevauchait tristement à côté de son mari, son cœur n'était occupé que de Rodolphe : elle avait un si profond chagrin d'en être séparée, que l'amertume de ses douleurs se manifesta sur son visage, dans ses gestes et surtout dans ses regards sans cesse tournés derrière elle. Waldemar le vit, le remarqua; ses soupçons se renouvelèrent. Ses amis ayant pris congé de lui, il resta seul avec Agnès dans l'hôtellerie. Elle se prit à pleurer, à gémir ; mais c'est en vain qu'il lui demanda la cause de ses peines, de ses larmes : alors il ne lui resta plus aucun doute. Pour se convaincre pleinement, il parait compatir aux souffrances de son épouse; il essuie affectueusement ses pleurs ; il s'ac-
cuse mille fois de l'avoir laissée sans consolation cl sans secours. « Puisque lu me croyais mort, lui dit-il, je n'aurais jamais dû te reprocher d'avoir promis, d'avoir même accordé ta tendresse à un autre, j
Agnès ne répondit pas, et bientôt elle ciiercha un lit solitaire pour y pleurer Rodolphe et son enfant, ces deux objets chéris qu'il lui avait fallu quitter si précipitamment. Waldemar ne partagea point sa couche; il méditait des plans pour découvrir la vérité. A la pointe du jour, il s'approcha du lit d'Agnès, qui n'avait pas encore fermé l'œil. « Prépare-toi, lui dit-il, nous partons dans une heure. »
AGNÈS, effrayée. Et pour quel endroit ?
WALDEMAR. Pour la Palestine. Mes guerriers y attendent leur chef; et afin de ne plus t' exposer au dénûment et à la misère, je t'emmène avec moi.
AGNÈS. Impossible ! impossible 1
WALDEMAR. Pourquoi donc, impossible ? Tu ne peux pas rester ici : je n'ai point d'or à te laisser, et tu ne voudrais plus dépendre de la commisération d'autrui ?
AGNÈS. Gomment supporterais-je les fatigues d'un pareil voyage? Jo succomberais avant d'avoir fait la moitié du chemin. Si tu veux ma mort, donne-la-moi plutôt ici; préviens les souffrances qui m'attendent.
WALDEMAR. Tu uo voux douc pas partir avec moi ?
AGNÈS. Je ne saurais.
WALDEMAR. Tu aimos mieux rester ici! tu aimes mieux être nourrie par de beaux chevaliers, n'est-il pas vrai, Agnès ?
AGNÈS. Je veux mourir !
WALDEMAR. Il faut partir; mes heures sont comptées.
C'est hésiter trop longtemps. Choisis: veux-tu suivre ton mari? vuux-tu partager ses dangers et ses peines comme une épouse fidèle ? ou veux-tu te retirer dans quelque monastère jusqu'à son retour ?
AGNÈS. Mène-moi dans un monastère ou je puisse tranquillement prier pour toi et pour moi.
wALDEMAR. Quo ta volouté soit faite. Les chevaux sont sellés ; prépare-toi : je reviendrai dans un moment.
Waldemar sortit de la chambre avec précipitation. Agnès se leva lentement; à peine pouvait-elle s'habiller, car elle avait sans cesse les yeux tournés sur la rue pour voir si elle ne découvrirait pas quelqu'un des écuyers de Rodolphe, ou peut-être Rodolphe lui-môme : mais elle ne vit personne. Son mari revient ; elle le suit, monte à cheval et marche à côté de lui dans un morne silence. Ils rencontrèrent beaucoup de chevaliers ; mais Agnès avait beau regarder, elle ne reconnaissait aucun des gens de Rodolphe.
Vers midi, ils descendirent à une auberge. Pendant que Waldemar faisait rafraîchir les chevaux et préparer le repas, Agnès se tint à la porte, promenant autour d'elle ses regards désolés. Bientôt elle remarqua sur le seuil d'une chaumière, en face de l'auberge, une femme qui allaitait un enfant. Ce tableau pénétra son cœur; l'amour maternel s'y réveilla, et l'envie de presser contre son sein un enfant, ne fût-ce que l'enfant d'un paire, l'attira vers l'humble réduit. « Heureuse mère ! dit-elle en contemplant la pauvre bergère occupée de son respectable devoir; heureuse mère! tu as ton enfant avec toi ! tu peux toi-même le soigner, tu
peux le nourrir toi-même ! Oh ! que je voudrais être à ta place !
LA BERGÈRE. Noble dame, ce n'est pas mon enfant; je ne suis que sa nourrice.
AGNÈS. A qui donc appartient ce nourrisson aux yeux noirs ?
LA BERGÈRE. Dicu lo Sait, qui me l'a envoyé hier d'une manière miraculeuse. Je gardais mes brebis, et pleurais mon enfant enterré le matin, lorsqu'un vieillard (je n'en ai jamais vu de si petit et de si âgé) accourut vers moi, me chargea de nourrir ce nouveau-né, me mit dans la main une poignée d'or, et promit de m'en apporter encore autant dans un an d'ici.
AGNÈS. Oh ! c'est elle ! c'est elle I C'est toi, enfant perdue! Voilà sa bouche ! voilà mes yeux ! tu es mon portrait, tu es celui de Rodolphe !
« Laissez-moi aussi examiner cette ressemblance ! » dit une voix derrière Agnès... Elle se tourne et voit VValdemar enflammé de fureur et de vengeance. Aussitôt son cœur se ferme à toute impression de joie ; un frisson la saisit ; elle oublie le trésor qu'elle vient de prendre entre ses bras; ses bras défaillants s'affaiblissent, et la pauvre petite créature tombe le long de son corps glacé; heureusement, la nourrice attentive la reçut sur ses genoux.Waldemar prit son infidèle épouse dans ses bras, et la porta dans un appartement isolé, car elle ne pouvait marcher. Tristement assise, elle fixa ses yeux sur le carreau, de peur de rencontrer ceux du chevaher outragé; pour lui, il se tint devant elle les bras croisés.
*■ J'exige, dit-il enfin avec emportement, j'exige une
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confession simple et pure de ton crime; c'est le seul moyen de te sauver ! Cet aveu, s'il est sincère, peut seul amortir dans mon cœur la soif de la vengeance, b Dès qu'Agnès put parler, elle confessa tout. « Donne-moi la mort, ajouta-t-elle ; tu as à me reprocher le plus horrible outrage; mais je ne te pardonnerai jamais moi-même de m'avoir abandonnée à la plus affreuse indigence, et d'être ainsi la première cause de mon crime. »
Waldemar ne répondit rien ; sa bouche ne s'ouvrit que pour donner les ordres du départ. A peine Agnès pouvait-elle le suivre; mais il le fallait, et sa santé n'inquiétait guère un mari offensé. En remontant sur son cheval, elle s'aperçut qu'un des écuyers de sa suite prenait sur le sien un enfant enveloppé dans un manteau. Son cœur s'ouvrit à de mortelles angoisses; elle se mit à pleurer, et trouva du charme à sa douleur. Quand ses larmes étaient près de se tarir, elle regardait derrière elle, voyait l'enfant et ses larmes recommençaient ù couler.
Agnès arriva à Worms, au bout de deux jours, dans l'état le plus déplorable. Waldemar entra dans son appartement le lendemain malin avec l'enfant dans ses bras. « Allons, dit-il, prends le bâtard, et suis-moi ! — Oh ! pourvu que je t'aie avec moi, s'écrie Agnès en rece-
vant l'enfant, j'irai partout, dùt-on me conduire dans les cachots les plus affreux I » Waldemar grinçait des dents; il passa le premier; Agnès le suivit en portant sa fille et poussant des sanglots. Bientôt ils entrèrent dans une salle où une assemblée respectable de chevaliers était assise autour d'une table ronde.
« Juges du tribunal des nobles, dit Waldemar, voici ma femme que j'amène devant vous. Tandis que je combattais en Palestine les ennemis de la chrétienté, l'infidèle a commis adultère avec Rodolphe de Westerbourg. Tandis que je travaillais à augmenter la gloire de mes aïeux, elle y imprimait la honte par la naissance de ce fruit illégitime. Jugez la mère et l'enfant; jugez-les dans votre équité. » Il jeta un coup d'oi'il de mépris sur Agnès et se retira brusquement.
« Qu'on mette la malheureuse en sûreté^ ^ dit le président. Aussitôt les gardes la conduisirent dans la prison. Les lois de ce temps condamnaient sans rémission une adultère à mourir par le glaive. Agnès le savait, et pourtant elle suivit les gardes avec fermeté. « Où prendrai-je de quoi nourrir mon enfant? se ditelle avec douleur, dès que les portes de la prison furent fermées sur elle. Me voilà seule et abandonnée dans cette tour ténébreuse. Si je pouvais l'alimenter de mes larmes, tu ne manquerais pas de nourriture. »
Elle l'approcha de son sein en pleurant, et trouva, pour sa consolation, que la nature l'avait rendue complètement mère. Elle attendit tranquillement son sort, fit l'aveu sincère de son crime, et traça une peinture si vive de son dénùment avant de se rendre coupable, que plusieurs des juges, en consultant leur conscience.
s'avouèrent tout bas qu'en de pareilles circonstances, ils auraient agi couime elle. Ils désirèrent unanimement pouvoir conserver une vie que la loi demandnit avec rigueur. La douce Agnès disculpa Rodolphe en affirmant que, lorsqu'il l'arracha des mains des ravisseurs, elle s'était annoncée à lui comme veuve; elle ajouta qu'il lui avait fait souvent l'offre de sa main, mais qu'elle avait toujours différé de l'accepter, ei que ce n'était que la veille du jour où elle avaitappris l'arrivée de son mari qu'elle s'était déclarée la iémme d'un autre.
D'après cet aveu, les juges retirèrent la sommation qu'on avait déjà expédiée pour citer Rodolphe devant le tribunal. Le troisième jour, ils prononcèrent, les larmes aux yeux, la sentence de mort d'Agnès, et la signifièrent à Waldemar, parce qu'aux termes de la loi, l'époux seul pouvait faire grâce à son épouse infidèle, en oubliant généreusement son crime et en la reprenant avec lui. Mais Waldemar garda le silence, et Agnès fut appelée devant le tribunal pour entendre son arrêt.
Elle comparut son enfant dans ses bras; elle entendit prononcer sa mort; elle vit, avec fermeté, briser sur sa tête la baguette fatale *. «Je subis sans murmure une mort que j'ai méritée, dit-elle ; mais si vos cœurs ne sont pas enlièrement fermés aux prières d'une malheureuse mère, vous aurez pitié de cette enfant. Elle a bu, avec le lait maternel, assez de peines et de