Usage longtemps conservé dans les tribunaux germaniques
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souiïrances; doit-elle aussi partager mon sort? doitelle se faner et mourir dans sa fleur, parce que je lus criminelle ? Envoyez-la à Rodolphe de Westerbourg, il est son père ; peut-être aura-t-il compassion de cette tondre créature, quoiqu'il oublie, ajouta-t-elle en redoublant de larmes, quoiqu'il oublie entièrement sa mère... »
Les iuges attendris prirent l'entant, lui donnèrent une nourrice, et l'envoyèrent avec elle à Rodolphe. Agnès, lorsqu'on la reconduisait, voulut savoir si, pendant sa détention, personne ne s'était informé d'elle. On lui répondit que non : elle poussa un profond soupir, demanda un prêtre et se mit à prier avec lui. Le troisième jour arrive,- les gardes lui annoncent que son heure approche. Elle se couvre le visage d'un voile, et suit ses conducteurs avec résignation. Au moment où elle posait le pied sur l'escalier, la cloche de mort commençait à tinter. Agnès frissonne, mais elle reprend son courage sur-le-champ. En traversant la foule du peuple qui l'attendait, elle souleva son voile, jeta un regard autour d'elle, et ne découvrant aucun de ses amis, aucune de ses connaissances, la force l'abandonna. Dès cet instant, elle ne s'occupa plus que de l'image de Dieu que le confesseur avait mise entre ses mains; elle ne parut pas s'apercevoir que l'on brisait son écusson et que l'on en jetait les morceaux à ses pieds. L'exécuteur la reçut; elle le suivit tranquillement.
Les magistrats avaient ordonné de faire passer Agnès devant la demeure de Waldemar. Suivant les lois, il lui était encore permis d'accorder le pardon de sa
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i'cmme. Lorsijuc le cortège passa, il était sur le balcon : le prêtre en avertit Agnès; elle leva ses mains stippliantes ; le peuple cria : Grâce! grâce! mais Waldemar rentra dans son appartement, et y fut poursuivi par la malédiction de tous les assistants. Plus de ressource pour Agnès! l'aspect de l'échafaud la frappa de terreur. Tout à coup elle s'arrête et s'écrie : « Rodolphe ! Rodolphe! m'as-tudonc tout à fait oubliée, tout à fait abandonnée? »
Examinons si Rodolphe méritait ces cruels reproches, et si du moins il n'avait pas tenté tous les efforts possibles pour délivrer Agnès. Lorsque Waldemar l'arracha de ses bras si précipitamment pour l'emmener à Spire, il avait ressenti, plus vivement qu'iVgnès ellemême, cette déchirante séparation. Dans l'excès de sa souffrance, il parcourut ses appartements déserts et la chercha vainement. Il éprouvait alors qu'Agnès avait été, qu'elle était encore tout ce qu'il avait de plus cher au monde. Il se reprochait de ne l'avoir pas refusée à Waldemar, de ne l'avoir pas protégée par la force de ses armes. « Pour ménager l'honneur du vieux chevalier, s'écria-t-il, j'ai consenti à lui remettre sa victime, sans songer que loin d'elle il n'y avait plus d'existence pour moi ! »
L'idée d'être devenu père et de n'avoir pas même vu
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le gage de son amour s'empara de son cœur ; oc cœur commençait à ne plus battre avec autant de violence : l'agitation de son sang se ralentit et il tomba dans un morne abattement. Jamais il n'avait attendu minuit avec autant d'anxiété, car il espérait revoir le petit Pierre et concerter avec lui les moyens de sauver Agnès. Mais le revenant ne parut point. « Peut-être est-il quelque autre part, se dit-il; peut-être qu'en ce moment il s'occupe de sauver Agnès. » Il attendit donc le matin tranquillement. Au point du jour il monta à cheval, et sans aucun dessein arrêté, il suivit la route de Spire, accompagné de quelques écuyers. A son arrivée, il apprit que Waldemar était parti de grand matin avec Agnès; il se mit aussitôt sur leurs traces.
Dans la grande forêt de Spire, à l'endroit où les chemins se croisent au pied de l'ermitage, il interroge le solitaire qui l'habite, et il apprend qu'une troupe de chevaliers ayant une dame au milieu d'eux, avait passé le matin et pris la route d'Italie. 11 les poursuivit, continua de prendre désinformations, et reçut toujours les mêmes réponses. A Strasbourg, on lui dit que les chevaliers avaient changé de montures, et que la dame n'avait cessé de pleurer. Les larmes de son Agnès (car il croyait que c'était elle) tombaient sur son cœur. Il fit sentir de nouveau l'éperon à ses chevaux fatigues, et arriva enfin dans une hôtellerie auprès de Bàle. Là, il rencontra les chevaliers qu'il avait si longtemps poursuivis. Il était décidé à redemander Agnès à Waldemar, et à la reprendre de vive force s'il ne voulait pas la lui rendre. Mais quel fut son étonnement lorsqu'il reconnut que c'était un chevalier de la Franconie, qui
allait s'embarquer pour la Palestine, et que sa lemme accompagnait jusqu'aux frontières d'Italie ! Elle pleurait, en effet, parce qu'elle aimait tendrement son mari et qu'elle se représentait les dangers qui l'attendaient dans les batailles.
Accablé de regrets, Rodolphe revint sur ses pas. Il traversait le pays sans projet; mais bientôt, trompé par une nouvelle illusion, il s'enlonça dans la forêt de Spessart. Il y avait entendu une voix qui criait, et l'appelait par son nom. Cette voix le détourna de sa route et l'attira dans un endroit sauvage, a Tu te crois malheureux ; Agnès se croit sans secours, criait la voix du sommet d'un rocher. Regarde-moi, et juge lequel de nous est le plus abandonné, le plus misérable ! » Rodolphe leva les yeux et vit le petit Pierre enchaîné dans les airs au-dessus du rocher escarpé.
RODOLPHE. Pierre ! toi, dans cet état ! Et comment puis-je te délivrer ?
PIERRE. Gravis le rocher et approche-toi, afin de pouvoir m'entendre plus distinctement.
RODOLPHE, au sommet du rocher. Que faut-il faire?
PIERRE. Tirer la chaîne sur le rocher pour que je puisse y reposer le pied. (Rodolphe obéit. Pierre ouvrit son havre-sac et donna une lime à Rodolphe.) Tiens, coupe l'anneau qui m'entoure, et délivre-moi d'un supplice que j'endure depuis que j'ai remis ton enfant à une nourrice.
RODOLPHE, limant la chahw. Mon enfant vit-elle encore ? Que fait Agnès ? où la trouverais-je ?
PIERRE. Délivre-moi d'abord; je satisferai ensuite ta malheureuse curiosité. {L'anneau cmipé . la chaîne
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tombe au bas de la montagne.) Je te remercie, Rodolphe! tu m'as sauvé. Un être supérieur, une puissance ennemie me tenait enchainé sur cette roche, et m'empêchait de te prêter mon assistance. On m'empêchait de t'avertir des dangers qui menacent Agnès. Oh ! si tu avais passé plus têt par ici ! Mais un mauvais génie paraît se jouer de nous. Dépêche-toi, Rodolphe, dépêchetoi î cours à Worms : demain matin, Agnès, convaincue d'adultère, y doit périr par le glaive.
RODOLPHE. Convaincue d'adultère ?
PIERRE. Oui. L'aventure est trop longue pour la raconter en détail. Son mari l'a livrée à la justice. Hâtetoi, afin d'être demain vers neuf heures à Worms, sur la place de l'exécution. Si tu arrives à temps, tu es sûr de sauver Agnès : le peuple se rangera de ton parti. Vite, vite ; de chaque hattement de ton cœur que tu diffères, dépend la vie de ton Agnès.
RODOLPHE, descendant du rocher. Et ma fille?
PIERRE. Elle est dans des mains sûres : on la renvoie à ton château. J'y volerai pour la rendre à la nourrice. Songe seulement à la mère; je me charge de l'enfant.
RODOLPHE, s'élançant sur son cheval. Suis-moi plutôt : tu os plus agile que moi; tu as plus de pouvoir, sauve mon Agnès !
PIERRE. Je le ferais si je le pouvais ; mais je ne suis destiné qu'à être le gardien des descendants du vieux Pierre de Westerbourg. Si tu étais en danger, je pourrais faire centheues dans une heure : mais pour en sauver d'autres, je n'ai que des forces humaines. Quand je les rassemblerais toutes, je n'arriverais à Wornis que demainausoir! Vite, Rodolphe! ou tu arriverais trop tard.
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Rodolphe mit son cheval au galop; ses écuyrrs avaient peine à le suivre. Malgré tous ses efîorts, il ne put atteindre la hauteur de Worms que lorsque le soleil était déjà très-élevé. Les écuyers restèrent en arrière : ils n'avaient pour aiguillon que le devoir, et non pas l'amour. Rodolphe fut forcé de s'arrêter un moment; son cheval harassé était tombé sous lui. Il jette des regards inquiets du côté de la place du supplice, dont il n'était pas très-éloigné. Un peuple nombreux la remplissait. Il y vole comme un trait : ses pieds touchaient à peine la terre. De loin, il s'écrie: «Arrêtez!» Il se flatte, il espère; il recueille toutes ses forces; le peuple se tourne vers lui et s'ouvre devant sa course. Furieux, il s'élance vers l'échafaud, et voit... le corps inanimé d'Agnès sur le sable , la tête séparée du tronc, cette tête dont les yeux ouverts à demi le pénètrent d'horreur et demandait vengeance ! A cette affreuse image, il perd connaissance et tombe. Depuis une heure, Agnès n'était plus. Trois fois elle avait jeté ses regards sur la foule, trois fois elle avait appelé Rodolphe, et elle était sortie de ce monde avec l'idée cruelle qu'il l'avait totalement oubliée, quil aurait pu la sauver s'il l'eût encore aim.ée.
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Ce fut dans un appartement magnifique, et attaché sur un lit de douleur, que Rodolphe^ reprenant péniblement ses sens, recommença de voir et d'entendre. Des serviteurs étrangers l'environnaient; et une jeune dame, s'avançant avec précaution, demanda d'un air d'intérêt si le malade n'allait pas un peu mieux.
RODOLPHE, extrêmement faible. Où suis-je ? où est Agnès ?
La dame le regarda avec attendrissement et laissa couler quelques larmes.
RODOLPHE. Où suis-je? où est-elle... celle que j'ai vue... en rêve... sans doute... dans cet horrible état?
LA JEUNE DAME. Cahuez-vous , pauvrc chevalier ! L'homme ne peut changer ce qui est accompli. Ne soyez point homicide de vous-même, vous seriez encore séparé de votre Agnès dans l'autre vie.
RODOLPHE. Ce n'était donc point un rêve, mais une réalité... oh! terrible! terrible! Et c'est moi qui suis l'auteur de sa mort! c'est moi qui ai commis le crime! Elle est pure, innocente! Oh ! essuyez ce sang! il brûle mon corps, il torture mon àmel {Il ferme les yeux, les rouvre après un long intervalle, et revoit encore la dame devant lui.) Où suis-je?
LA JEUNE DAME. Daus la maisou de votre ami. Votre hôte est le comte Kichard; je suis sa fille unique, et
j'attends vos ordres: heureuse si je puis vous soulager, adoucir un moment vos douleurs.
RODOLniE. Ce que je veux, c'est la mort; heureusement je n'en suis pas loin l Dans le cas où elle me surprendrait privé de l'usage de mes sens, promettez-moi, noble et hospitalière beauté , de remercier votre père en mon nom pour avoir rempli si généreusement envers moi les devoirs de la chevalerie, en me recueillant ici comme un père, après m'avoir sans doute trouvé sans connaissance auprès d'un échafaud ? Puis-je encore vous demander une dernière grâce ? me l'accorderez-vous ?
LA JEUNE DAME. Oli ! certainement !
RODOLPUE. Faites ensevelir mon corps à côté d'Agnès. {Des larmes tombent de ses yeux; il demande quon le détache : la dame en donne l'ordre, et Rodolphe se soulevant avec effort:) Avez-vous déjà un chevalier qui VOUS soit cher ?
LA JEUNE DAME, cu rouglssant. Il faut dire la vérité à un mourant : oui, j'aime.
RODOLPHE. Faites-lui jurer... il faut que ce soit une àme loyale puisque vous l'avez trouvé digne de votre amour... faites jurer à ce chevalier que je ne puis connaître, de ne jamais demander votre main, de ne amais vouloir vous appeler sa femme avant d'avoir vengé, en mon nom, le sang d'Agnès sur le chevaher Waldemar. Promettez-le-moi, jurez-le-moi.
LA JEUNE DAME. Jc le promcts , je le jure. Dieu veuille qu'il le puisse!
Et des larmes l'empêchèrent d'en dire davantage, et Rodolphe retomba dans ce sommeil d'insensibilité dont
es derniers eiïorts de la nature souffrante semblaient lavoir tiré. Les médecins craignirent bientôt pour sa vie; et la fille unique du puissant comte Richard versait des larmes de désespoir sur sa mort, hélas l trop assurée. Elle l'aimait, elle l'aimait avec passion... c'était son premier amour î
Rodolpfie, tombé au pied de l'échafaud privé de sentiment, avait été placé sur un brancard, emporté par le peuple, qui ne connaissait pas tout son malheur. On passa devant le palais de Richard. Clara, sa fille, qui n'avait encore que seize ans, était à la fenêtre. Elle vit le pâle chevalier sur le brancard; elle vit le vent se jouer parmi ses longs cheveux, qui tantôt semblaient caresser son visage décoloré et tantôt le couvraient entièrement. Épouvantée de cette image a la fuis très-belle et terrible, elle appela son père, et le comte ordonna que Rodolphe fût porté dans son palais. On apprit bientôt toute son aventure, et Tàme de Clara fut pénétrée d'estime, d'admiration et de pitié. « Son cœur doit être noble, se dit tout bas la jeune fille, puisqu'il aime si tendrement ! » Elle ajouta : « Puissé-je trouver un jour un chevalier qui m'aime aussi tendrement; qui, si je venais à mourir, tombât sans connaissance auprès de mon corps inanimé ! »
Elle rendait de fréquentes visites à Rodolphe. Quand lardeur de la fièvre enflammait ses joues et qu'il fixait
ses regards sur les siens, elle se disait : « Qu'il est beau, même aux portes de la mort ! que ses yeux ont d'expression ! »
11 serait long de décrire tous les symptômes de l'amour qui maîtrisa par degrés Tàme de Clara avec une force irrésistible. La pitié et l'amour ont tant de ressemblance, que souvent on a peine à les distinguer ; souvent on croit rendre hommage à la pitié et l'on sacrifie à l'amour.
Malgré la décision des médecins, malgré toutes les raisons dont ils l'appuyaient, Rodolphe ne mourut pas. La nature, en dépit des remèdes, triompha de la fièvre obstinée. Au bout de deux mois, il fut en état de quitter le ht, et le troisième n'était pas écoulé que sa guérison fut complète. Les soins affectueux de Clara avaient beaucoup allégé sa douleur et hâté son rétablissement. Rodolphe ignorait encore qu'elle l'aimât; son père ne le soupçonnait pas davantage, et tous les deux s'imaginaient que l'àme tendre et compatissante de la jeune dame était l'unique mobile de ses actions.
Par une belle matinée, Clara s'était mise à sa fenêtre et promenait ses yeux sur des prairies couvertes d'une brillante rosée. Elle se plongeait dans une rêverie qui lui représentait le bonheur de parcourir un jour les champs avec son bien-aimé, comme ses regards les parcouraient en ce moment, et de goûter dans ses bras le bonheur de l'amour le plus pur. Soudain, Rodolphe entra tout armé dans son appartement. Son visage était tout en feu et des larmes roulaient sur ses joues.
RODOLPHE. Belle Clara, je viens de chez votre père : j'ai pris congé de lui, j'ai embrassé cet homme respec-
tnhle, qui nie sera éternellement cher. J'ai pleuré, je l'avoue sans rougir, j'ai pleuré comme un enfant. Dieu veuille que je puisse un jour le remercier plus dignement que par des larmes I Généreuse comtesse, c'est avec les mômes intentions que je me présente h vos yeux. Comment m'acquitter envers vous? (// tombe à SCS (jenoux.) Clara, vous avez eu pour moi les attentions d'une sœur, d'une mère ! Agnès elle-même n'aurait pu me soigner avec plus de tendresse. Adieu... puissiez-vous être à jamais heureuse !
CLARA, effrayée. Quoi! Rodolphe, vous voulez partir? Vous... vous! partir?... nous quitter?
RODOLPHE. Oui, noble dame: il faut que je parte pour accomplir un vœu et remplir un devoir. Il faut que je demande raison à Waldemar; il faut que j'apaise l'àme de mon Agnès. Pour vous, vous êtes dégagée de votre serment et de cette promesse que vous m'avez faite quand je me croyais au lit de mort : c'est elle qui m'a donné la première heure de tranquillité. Je vous en rends mille actions de grâces. Fasse le ciel que bientôt un homme vertueux demande votre main , que son amour vous comble de félicité, que jamais la peine ne se môle à vos jouissances, que jamais votre cœ'ur n'éprouve la miUième partie des angoisses que l'amour a fait subir au mien !
CLARA. Partir? partir?... vous ne le pouvez pas! vous êtes trop faible ! attendez un mois encore.
RODOLPHE. Pardonnez si, après tous les soins que vous m'avez prodigués, je me vois forcé de refuser votre première demande ; il faut partir.
CLARA. Oh! restez au moins une semaine I... Vous
ne le voulez pas?... seulement un jour... la moitié d'un jour?
RODOLPHE. Je le voudrais, je ne le puis. Vous approuverez vous-même mon départ, quand vous saurez que la nuit dernière Agnès m'est apparue en songe et m'a demandé vengeance.
CLARA. Partez donc ; mais revenez ! oh ! revenez bientôt !
RODOLPHE. Hélas ! je ne puis même vous satisfaire sur ce point. Si la justice de ma cause me donne la victoire sur Waldemar, j'irai dans la terre sainte chercher une mort glorieuse : c'est aussi un des vœux que j'ai faits. Mon cœur est mort à l'amour ; je ne veux plus lui rendre aucun hommage. J'ai senti tous ses plaisirs; mais ses peines les ont tellement surpassés, qu'ils ne peuvent plus me séduire.
CLARA, pâle et tremblante. Vous ne reviendrez pas ? vous ne reviendrez plus... (Ses pleurs étouffent sa voix.)
RODOLPHE. Et vous êtes émue ! je ne mérite point ces larmes, elles sont trop précieuses. Puisse le ciel vous combler de ses bénédictions ! Adieu... pour toujours !
CLARA. Et vous partez sans me laisser un gage qui me rappelle... Mais que dis-je ? Partez, courez à la vengeance, à la mort! Je n'ai déjà que trop de sujets de me souvenir de vous, de ne vous oublier jamais !
Elle courut dans son appartement et en ferma la porte avec soin. Rodolphe lui adressa encore tout bas un mot de reconnaissance; mais bientôt son cœur ne respira que la vengeance et les combats. Après avoir libéralement récompensé les serviteurs de Richard, il s'élança sur son cheval.
En cheminant, son imagination active lui retraça de nouveau la belle Clara baignée de larmes: il réllécliit à sa conduite, et s'étonna d'avoir été si longtemps sans s'apercevoir que l'amour s'était peut-être emparé du cœur de la jeune dame, que l'amour était peut-être la cause de ses soins attentifs pendant sa maladie, de ses chagrins, de ses larmes à son départ. Mais comme son propre cœur était encore libre, ou plutôt comme ses regrets l'attachaient encore à Agnès insensible, il se reprocha cette idée de sa vanité, et hâta son coursier pour regagner promptement le château deWesterbourg. Ses commensaux reçurent avec des transports d'allégresse un maître qu'ils avaient cru mort. Tous se félicitaient et se réjouissaient; Rodolphe seul était triste. Il ne s'occupait que des préparatifs de son départ. Il régla ses affaires, et nomma un administrateur de ses biens dans le cas où il ne reviendrait plus. Quelques jours s'écoulèrent dans ces occupations. Tous ses arrangements pris, Rodolphe devait partir le lendemain. Au milieu de la nuit, petit Pierre parut devant son lit.
RODOLPHE. Sois le bienvenu, Pierre! Tes secours arrivent trop tard! mon Agnès est morte, elle et toute la joie de ma vie.
PIERRE. Hélas! je sais tout.
RODOLPHE. Demain je pars pour venger son trépas sur le cruel Waldemar. Bon et lidèle Pierre, antique protecteur de ma famille, fortifie mon bras, afin que ma vengeance soit entière. Après cela, va-t'en; abandonne-moi à ma destinée, et réserve ton assistance pour un être plus heureux. Avec tout ton pouvoir, tu ne saurais me donner un seul moment de joie. Pierre ,
l'amour me devient odieux comme la nourriture répugne au malade. J'irai dans la terre sainte chercher la mort. Fais que je la rencontre bientôt.
PIERRE, ^e désespère point, Rodolphe : le temps secourable dérobe sans cesse quelque chose à la douleur humaine; quelque grande qu'elle soit, il la diminue par degrés, et bientôt elle disparaît sans laisser de trace.
RODOLPHE. Je le ferai mentir, ce bienfaiteur cruel; je rebâtirai chaque jour ce qu'il aura détruit; je conserverai ma juste douleur toujours égale et toujours nouvelle. Qu'est devenue la malheureuse enfant de Rodolphe et d'Agnès?
PIERRE. Elle respire.
RODOLPHE. Je veux qu'elle soit propriétaire de tous mes biens; je lui en fais don par un acte. Veille sur sa vie; et si des mains iniques voulaient lui ravir cet héritage, c'est à toi de les punir !
PIERRE. Je le promets et je tiendrai parole... Mais enfin, tu veux partir pour te venger de Waldemar, dis-tu ?
RODOLPHE. Je le veux.
PIERRE. Tu crois le trouver à Spire ?
RODOLPHE. Je le crois.
PIERRE. Il y a trois mois qu'il est parti pour la Palestine. Il y en a plus d'un qu'il s'est embarqué à Brindes, et son navire touchera bientôt la plage des infidèles.
RODOLPHE. Eh bien! je le poursuivrai. Il ne peut s'enfuir hors de ce monde, et je l'y chercherai jusqu'à ce que je le trouve.
PIERRE. Ton dessein est juste et louable. Tu te couvrirais d'un opprobre éternel si tu ne vengeais la mort
d'Agnès; ainsi, quelques dangers que tu puisses rencontrer sur ta route, ne quitte pas les traces de Waldemar. N'en doute point, tu arriveras à ton but.
RODOLPHE. Si j'étais aussi sûr de pouvoir ressusciter Agnès que je le suis d'accomplir ce vœu, il y aurait encore quelque bonheur à espérer pour moi sur la terre. Pierre ! Pierre! peut-être pouvais-tu la sauver?
PIERRE. Ne t'ai-je pas dit que ce n'est que pour te protéger que je possède des forces surnaturelles? et ne m'as-tu pas trouvé, à la fin de tes recherches, dans la plus désastreuse situation, dans l'impossibilité même de te donner les moindres nouvelles?
RODOLPHE. Je m'en souviens; quelle puissance était donc capable de t'enchainer ainsi ?
PIERRE. Ce doit être encore pour toi un profond mystère. Mais un jour tu auras l'explication de choses qui te paraissent des prodiges. Attends avec patience, et ne raisonne point sur ce que tu ne saurais pénétrer. Nul ne peut s'opposer à l'irrévocable destinée. Si tu marches d'un pas ferme, tu parviendras à ton but ; mais les plus grands malheurs te menacent si tu chancelles !
Et Pierre disparut.