X.IV
Dès que le coq matinal eut réveillé les échos du château de AVesterbourg, Rodolphe s'en éloigna, résolu de n'y rentrer jamais. Il était accompagné de trente guer-
riers qui avaient juré sur l'autu'l de partager sa bonne ou sa mauvaise fortune. Il suivait la route d'Italie et comptait s'embarquer à Ravenne pour la Palestine. Après avoir dépassé Strasbourg, il aperçut un écuyer couvert de poussière et de haillons, assis au bord du chemin.
« Généreu.x chevalier, dit-il à Rodolphe, si tu connais le malheur^ si tu sais compatir aux misères humaines, regarde en pitié un pauvre orphelin; permets-moi de te suivre. J'aurai soin de ton cheval, je serai le valet de ton valet; daigne seulement m'emmener avec toi. »
La prière de ce malheureux toucha le cœur de Rodolphe. Il dit à ses gens de lui donner un cheval; et, à son arrivée dans la première ville, il le fit habiller décemment. Il ne tarda pas à se féliciter de son action généreuse, car le jeune homme était fort reconnaissant envers son bienfaiteur. Nul de ses gens n'observait son visage avec autant de soin, nul ne lisait aussi attentivement su volonté dans chacun de ses gestes, même les plus indifférents; et quand les guerriers fatigués oubliaient leur maître dans l'auberge, et s'endormaient auprès des flacons, il était toujours à ses côtés et attendait ses ordres. Un jour, touché de ses attentions, Rodolphe lui dit :
« Tu t'appelleras Clarus, en mémoire d'une noble dame qui m'a soigné dans une maladie avec le même zèle. »
L'écuyer reconnaissant baisa sa main, et la mouilla de pleurs.
« Je le vois, tu as de nobles sentiments, bon jeune homme, ajouta Rodolphe; continue seulement de
LE PETIT PIEURE 09
remplir tes devoirs avec la même lidélité, et je te servirai de père. »
« Soyez-le, répliqua le jeune écuyer, il ne manquera rien à mon bonheur. »
Ils poursuivirent leur route : ils avaient déjà franchi a moitié des hautes montagnes de la Suisse, lorsqu'un de ces orages fréquents dans les pesantes soirées de l'été s'éleva derrière eux. Ils pressèrent le pas de leurs chevaux pour arriver au gite; mais bientôt l'orage et a nuit les surprirent à la fois. Enveloppés des plus épaisses ténèbres, ils s'écartèrent du chemin frayé et s'égarèrent dans la forêt. L'éclair leur montrait par intervalles des abimes près de les engloutir : ils reculaient d'épouvante et s'égaraient de plus en plus. Enfin l'orage se dissipa, et ils reprirent courage; mais ils cherchèrent vainement leur route.
Vers minuit, ils aperçurent une lumière dans l'éloignement; ils tâchèrent de s'en approcher. Cette clarté partait d'un château illuminé qui s'élevait sur un rocher au milieu de la forêt. Ils prirent le sentier étroit et tournoyant qui y conduisait, et arrivèrent enfin à la porte : elle était fermée. Rodolphe appelle la vedette; point de réponse. Il ordonne de frapper; soudain les portes s'ouvrent d'elles-mêmes. Le chevalier entre avec ses écuyers dans une cour spacieuse. Là, il attend que quelqu'un vienne lui demander son nom; mais un morne silence régnait partout. Déjà les cavaliers par laient de fantômes; plusieurs môme voulaient retourner sur leurs pas; mais, à leur grand étonnement, la porte s'était refermée derrière eux, et il leur fut impossible de l'ouvrir. Tout à coup retentit dans le loin-
tain \e son perçant d'une petite cloche; bientôt dos cloches plus fortes se firent entendre; leur nombre allait toujours croissant : à la fin les oreilles furent assourdies de leur sonnerie bruyante ; les chevaux hérissèrent leurs crins, et les cavaliers tremblants eurent peine à les contenir.
Alors, du large perron du château descendit un convoi funéraire éclairé d'innombrables flambeaux et accompagné de plusieurs centaines d'hommes. Des trompettes résonnent et les cloches se taisent. La marche passe devant Rodolphe étonné; elle était fermée par un cercueil magnifiquement décoré que l'on transporta dans la chapelle. Lorsque tout le cortège y fut entré, le plus profond silence régna de nouveau dans la cour. Un vieux serviteur descendit le perron, un flambeau à la main; il s'approcha de Rodolphe et lui dit : « Ma maîtresse a vu ton arrivée du balcon de son château ; elle te salue; elle espère que tu lui pardonneras de t'avoir fait attendre si longtemps, car elle vient d'enterrer en ce moment une fille chérie, et la douleur de cette perte l'a empêchée de te recevoir plus tôt. Descends de ton coursier, et daigne accepter ici un gîte tel qu'une veuve le peut ofl'rir. Tes domestiques seront bien nourris, et tes chevaux ne manqueront de rien, d A cette obligeante invitation, Rodolphe se rassura, et suivit hardiment son conducteur. Clarus ne le quitta pas, et ses gens menèrent leurs chevaux dans l'écurie.
Le guide de Rodolphe le conduisit h travers un grand nombre de pièces grandes et petites, toutes meublées et éclairées magnifiquement; enfin il s'arrêta devant une porte fermée.