ELLE POSA LÀ UAIN
M. Morin avait la face pleine et de grosses lèvres doot les coias retroussés rejoigaaient des favoris poivre et sel. Ses yeux, son um, sa bouche, tout son visage largement ouvert, respiraient ta franchise. Simple dans sa mise et d'une exacte propreté, il sentait le savon d« Marseille. M. Morin était entre deux ftges et si, comme l'homme de la fable, il était entre deux femmes qui voulaient l'assortir à leur âgé, c'était assurément madame Morin, son épouse, qui lui arrachait les poils noirs, car elle paraissait plus vieille que lui. Elle ^vait aussi de
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plus belles manières et beaucoup d'élégance pour son état. Maia je ae l'aimais pas, parce qu'elle était triste.
Concierge d'une maison voisine de celle que j'habitais et qi^i appartenait à M. Bellaguet. madame Morin tenait la loge avec mélancolie et distinction; ses traits pâles et flétris auraient convenu k une illustre infortune, et maman disait qu'elle ressemblait à la reine Marie-Amélie. M. Morin teleyait bien aussi de la conciergerie et tirait le cordon quand il en était requis. Mais il s'en acquittait comme de la moindre de ses fonctions. Deux emplois importants l'occupaient davantage, celui d'homme de confiance de M. Bellaguet, et celui d'employé à la Chambre des députés. Mon père le tenait dans une telle estime qu'il me laissait en sa compagnie des matinées entières, M. Morin était un homme considéré.- Tout le monde dans le quartier le connaissait et il appartenait à l'histoire pour avoir porté dans ses bras le comte de Paris (e 24 février 184S.
On sait que, après l'abdication de Louis- Philippe en faveur de son petit-iils et la fuite de la famille royale, la duchesse d'Orléans, quittant le palais envahi, se rendit, avec ses
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deux enfaats en bas-&ge, le comte de Paris et le duc de Chartres, et suivie de quelques familiers, à la Chambre des députés où. elle se fit annoncer comme mère du nouveau roi et régente du royaume. Un groupe de républicains entra tumultueusement dans la salle en même temps qu'elle. Debout -au pied de la tribune et tenant ses deux enfants par la main, fille attendait que l'ansemblée consacr&t ses pouvoirs. Les applaudissements qui avaient accueilli son entrée s'apaisèrent vite. La majorité n'était pas favorable & une régence. Le président Sanset enjoignit aux personnes étrangères à la Chambre de se retirer. La princesse quitta lentement l'hémicycle; mais, soitambVion, soit amour maternel, résolue à soutenir, au milieu des périls, les droits de son fils, elle refusa de sortir, inonta par les degrés du centre au sommet de l'amphithé&tre, et là, -dépliant un papier, elle essaya de parier. Cette , femme petite et si p&le dans ses longs voiles de veuve, pouvait surprendre les cœurs, elle n'avait rien pour dominer les masses humaines. On ne l'entendit pas, on la voyait à peine au milieu des groupes tumultueux, pressés autour d'elle. Tout k coup, une rumeur formidable
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qui gronde au dehors, s'enfle, approche; par les portes, défoncées à coups de crosse, hommes du peuple, étudiants, gardes nationaux s'engouffrent dans l'hémicycle en criant :
— Plus de Bourbons ! plu» de roi ! la république !
Des coups de feu partent dans les couloirs.
Et à travers les cris et les détonations, l'oreille épouvantée perçoit un bruit lointain, sourd, faible encore, et plus terrible, les vagues d'un océan humain qui battent les murs du palais.
Bientôt un nouveau flot d'hommes fait irruption, dégorge cette fois par la tribune publique et submerge l'assemblée. Des bandes, armées de piques, de coutelas et de pistolets, poussent des cria de mort. Lamartine est à là tribune, soupçonné (bien faussement) de parler en faveur de la régence; les canons des fusils et la pointe ensanglantée des sabres se tournent vers lui. Les députés épouvantés se précipitent vers les issues. La duchesse d'Orléans est emportée avec ses enfants par l'avalanche des fuyards, poussée vers la petite porte qui s'ouvre à gauche du bureau et jetée dans l'étroit couloir où, foulée, étoufl'ée entre les députés qui se sauvent et le peuple qui accourt, écrasée contre
la muraille, séparée de ses enfants, elle tombe à demi évanouie au pied de l'escalier. Morin, qui se trouve alors dans le couloir, entend les cris d'un enfant et voit le petit comte de Paris renversé, piétiné. Il l'enlève dans ses bras, l'emporte à travers les salons et les vestibules et le passe par uue fenêtre basse, ouverte sur le jardin, à un ofûcier d'ordonnance qui cherchait ses princes. Cependant, la duchesse, réfugiée dans un salon de la Présidence, appelait à grands cris ses enfants. On lui remet le comte de P^ris et on l'avertit que le duc de Chartres était en sûreté, déguisé en fille, sous les combles du palais.
Tel était le récit de M. Morin. Il le faisait souvent et le terminait par cette réflexion :
— La duchesse d'Orléans déploya en cette circonstance un courage . inouï et une force de résistance dont peu d'hommes eussent été capables. Si elle avait eu dix-huit pouces de plus, son fils était roi. Mais elle était trop petite. On ne la voyait pas dans cette foule.
Ce qui montre le mieux le cas que mes parents faisaient des époux Morin, c'est qu'ils me laissaient en leur compagnie tant qu'il me plaisait, bien qu'ils se montrassent très sévères
sur le choix de mes fréquentations. Leur rigueur k cet égard m'était pénible. Il y avait, par exemple, à l'étage supérieur au nôtre, une madame Moser sur le compte de laquelle on chuchotait ; elle passait de longues journées dans son appartement meublé k la turque, seule, oisive, en robe de chambre rose, chaussée de babouches d'azur et d'or, et parfumée. Chaque fois que l'occasion se présentait, elle m'attirait chez elle pour se distraire. Étendue langnissamment sur son divan, elle me prenait, en jouant, dans ses bras. Je rapporterais de bonne foi qu'elle me dressait en l'air sur la plante de ses pieds, comme un petit chien, si je ne réfléchissais que je n'étais pas assez mignon pour cela et que l'idée m'en fut probablement suggérée par la Gimbletle, de Fragonard, que je vis pour la première fois quand les beaux pieds de madame Moser reposaient déjà depuis plusieurs années dans les ombres éternelles ; mais il arrive que des souvenirs d'âges divers se superposent dans la mémoire, se fondent et composent un tableau. C'est de quoi je me déâe dans ces récits qui ne sauraient avoir d'autre mérite ^ue l'exactitude. Madame Moser me donnait
des dragées, me contait des histoires de brigaads et me chantait des romances. Pour mon malheur, mes parents me défendaient de répondre aux avances de cette dame et ma menaçaient de leur plus noir ressentiment si jamais je franchissais le seuil de l'appartement turc, plein de couleurs riantes et de suaves odeurs. Il m'était pareillement interdit de m'aventurer, sous les toits, dans l'atelier de M. Ménage. Mélaoie donnait pour raison de cette défense que M. Ménage pendait des membres livides et des squelettes dans son atelier. Et ce n'étaient pas là, certes, les seuls griefs dont ma bonne chargeât son voisin le peintre. Elle se plaignit un jour & M. Danquin 'que cet affreux Ménage l'empêchait de dormir en faisant toute la nuit une musique enragée avec ses amis. Et mon parrain confia à la simple créature, dont il n'avait pas honte de se moquer, que ces artistes non seulement chantaient et dansaient toute la nuit, mais encore buvaient du punch enllammé dans des têtes de morts. Mélanie était trop honnête pour mettre en doute une parole de mon parrain. Le peintre d'ailleurs se noircit aux yeux de la respectable servante d'une action
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plus horrible. Un soir, en montant à sa mansarde, sa diandelle à la main, Mélonie vit sur sa porte un Amour dessiné à la craie; son arc et son carquois pendaient entre ses ,ailes, et, l'air suppliant, il heurtait de son petit poing la porte close. Soupçonnant véhémentement M. Ménage d'avoir fait ce dessin injurieux, elle l'en traita de polisson et d'olibrius, et m'interdit, à nouveau, toute familiarité avec un tel malappris.
Peu de personnes enfin étaient jugées propres à frayer avec moi.
Je ne devais pas jouer, dans la cour, avec l'enfant de la cuisinière de M. Betlaguet, le jeune Alphonse, doué d'un esfirit fertile eu artifices et d'un caractère audacieux; mais il avait de mauvaises manières, parlait grossièrement, jouait des mains comme un vilain, et vagabondait. Alphonse m'emmena un jour chez un boulanger de la rue Dauphine, connu de lui, qui vendait des rognures d'hosties, dont il commanda pour un sou, que je payai, car c'était moi le riche. Nous en fimes deux parts que nous emportâmes dans nos tabliers; et Alphonse, en chemin, les mangea toutes.
Cette équipée m'attira des reproches sévères,
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et je dus rompre avec Alphonse. Tout contact avec Honoré Dûment me fut également interdit. Fils d'un conseiUer d'État, Honoré était de bonne famille et beau comme le jour, mais cruel envers 'les animaux et doué d'instincts pervers II n'était pas jusqu'à la famille Gaumont, ruée en cuisine, et, père, mère, fils, ôlle, chien et chat, crevant de graisse en riant aux anges, qu'on ne m'empèch&t de fréquenter depuis le jour où, ayant lavé à la pompe les encriers des Caumont somnolents, j'étais rentré à la maison trempé d'encre et d'eau depuis les pieds jusqu'à la tète. On me laissait au contraire toute liberté de rechercher la compagnie des époux Morîn.
J'usais avec réserve de cette licence à l'égard de madame Morin qui, coiffée de grandes coques blanches comme la reine Marie-Amélie, la face longue et morne, plus jaune qu'un citron, exhalait la tristesse et la désolation. Si encore madame Morin eût inspiré à ceux qui l'approchaient une vaste tristesse, profonde et ténébreuse, une dê,8oIation d'une belle horreur, j'y eusse peut-être goûté l'espèce de plaisir que me procurait alors toute chose excessive, et hors de l'ordre accoutumé. Mais la tristesse de
madame Morin était égale, mesurée et monotone, médiocre. Elle me pénétrait comme une pluie âne, j'en étais transi. Madame Morîn ne quittait guère sa loge, pratiquée au bord de la porte cochère, étroite, basse, humide et n'ayant de considérable que le lit. si bien garni de paillasses, de matelas, de couvertures, de courtepointes, de traversins, d'oreillers, d'édredons qu'il me semblait incroyable qu'on pût y coucher sans être aussitôt étouflé. Je supposai que monsieur et madame Morin, qui y dormaient toutes les nuits, devaient leur salut miraculeux au rameau de huis, qui, piqué sous la croix d'un bénitier de porcelaine, surmontait cette couche homicide. Une couronne de flours d'orauger, posée sous un globe, ornait la commode de noyer. Sur la cheminée de marbre noir une pendule, pareillement sous globe, k la fois turque et gothique, servait de base -à un groupe doré représentant, comme me l'apprit madame Morin, < Mathilde engageant sa foi à Malek-Adhel, au milieu de l'ouragan du désert >. Je n'en demandais pas davantage, non que je ne fusse un petit garçon questionneur et curieux, mais cette histoire inexpliquée me charmait par son mystère. Je ne l'ai pas beau-
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coup éclaircie depuis, et les noms de Malek- Adhel et de Mathilde demeurent associés dans ma mémoire à l'odeur de poireaux bouillis, d'oignon brûlé et de fumée de cbarbon qui régnait dans la loge de madame Morin. Cette . personne respectable faisait mélancoliquement la cuisine dans un fourneau très bas dont le tuyau s'emmanchait dans la cheminée et qui fumait toujours. La plus vive distractioi^ que je trouvasse auprès d'elle était de lavoirécumer le pot-au-feu et éplucher les carottes avec un soin de n'en pas trop Âter, qui révélait une &me parcimonieuse. Au contraire le commerce de Morin m'était très agréable.
Quand, armé de brosses, de plumeaux et de balais, il se, préparait h mettre dans une salle cette propreté qu'il aimait, un rire d'allégresse fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, ses yeux tout ronds s'illuminaient, sa large face s'éclairait; quelque chose de l'héroïsme domestique d'Hercule en Élide apparaissait en lui. Si j'avais I^ chance de le surprendre en un tel moment de sajoumée, je me pendais à. sa main rude et velue qui sentait le savon de Marseille, nous montions ensemble l'escalier, et nous entrions dans quelque appartement confié à ses
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soÎQS en l'absence des maîtres etdesserviteura. Il y en a deux dont j'ai gardé le souvenir.
Je vois encore le vaste salon de la comtesse Mtchaud, avec ses glaces pleines de fantâmes, ses meubles ensevelis dans des boosses blancbea et le portrait d'un- général en grand uniforme, dans la fumée et la mitraille. Morin m'apprît que cette peinture représentait le général comte Micbaud, h Wagram, avec toutes ses décorations. Le troisième étage m'agréait mieux. Là était le pied-à-terre do comte Colonna Walewski. Il s'y voyait mille eboses étranges et charmantes, des magots chinois, des écrans de soie, des paravent^ de laque, des nargbilehs, des pipes turques, des panoplies, des œufs d'autruche, des guitares, des éventails espagnols, des portraits de femmes, des divans profonds, des rideaux épais. Et quand je m'émerveillais de toutes tes choses inconnues, Morin me disait, en se rengorgeant an peu, que le comte Walevcski était an lion à tous crins. Il avait longtemps habité l'Angleterre et, de passage à Paris, se disposait à partir pour l'Italie où il était! nommé ambassadeur. J'apprenais le monde avec MoriB.
Or, un jour que je montais en sa compagnie l'escalier assez étroit de la comtesse Michaud, du comte Waleswski, et de quelques autres locataires dont les noms me sont échappés (la façade de fa maison, ^6 je regarde bien sooyent, n'a pas changé;' comment, pour quelle raison inconnue de moi-même, par quel instinct secret, ne suis-je pas allé voir si l'escalier aussi est resté tel qu'il était dans mon enfance?) un jour, dis-je, me trouvant avec Morin, entre te premier et le second palier, nous vîmes audessus de noua une jeune dame qui descendait les marches. Aussitôt Morin, qui était d'une politesse accomplie, et m'enseignait, en toute occurrence, la civilité puérile et honnête, me Gt ranger k son côté contre le mur, m'avertit de tenir ma casquette k la main, et soulev» son bonnet grec.
Cette jeune dame portait une robe de velours carmélite et un chàle de CB4^emire de l'Inde, à grandes palmes. Une capote, en forme de cabriolet, encadrait .son visage mince et p&le. Elle descendait les degrés avec grâce. En passant, elle abaissa sur moi ses grands yeux ardents et noirs, puis de sa petite bouche, de sa très petite bouche, pareille à une grenade.
sortît une voix grave et voilée, telle que je n'eu enteudis jamaU uue autre de ce .timbre et de cette expression.
Elle disait :
— Morin, c'est à vous ce petit garçoa?... Il est gentil.
Elle posa sur ma tète sa main gantée de blanc. Morin lui ayant répondu que j'étais un voisin, elle reprit :
— Il est gentil. Mais que ses parents prennent garde : il a.Ies pommettes rouges et il est bien pAle.
Ces yeux-là, qui me regardaient avec douceur, s'allumaient au thé&tre de la c Qamme noire » dont Phèdre est dévorée; cette main fine, affectueusement posée sur ma tête, commandait d'un signe, devant les spectateurs émus, l'assassinat de Pyrrhus. Rachel, atteinte du mal dont elle devait mourir, en épiait les signes sur le visage d'un pauvre enfant rencontré par hasard dans un escalier avec le portier. Trop jeune encore quand elle quitta le théâtre, je ne l'ai jamais entendue sur la scène; mais je sens encore sur ma tète sa petite main gantée.
. un FBÈRB EST US AMI DONNÉ PAR LA NATURE •
Ma tante Chausson habitait Angers où elle était née et s'était mariée. Devenue veuve, elle gérait avec une sévère économie son modique avoir et faisait un petit vin mousseux dont elle se montrait fiére et avare. Quand elle venait à Paris, ce que l'on regardait alors comme un grand voyage, elle descendait chez mes parents. La nouvelle de son arrivée était accueillie sans|oie par ma mère et par la vieille Mélanie, qui redoutait l'humeur acariâtre de la provinciale. Mon père disait d'elle :
— il est étrange que ma sœur Renée,
veuve après huit rds de mariage, réalise le type de la vieille fille dans sa funeste perfection.
Ma tante Chausson, de beaucoup l'aînée de son frère, maigre et jaune, de mise étriquée et démodée, paraissait plus vieille qu'elle n'était, : et je la croyais chargée d'ans, sans l'en vénérer davantage ; j'en fais l'aveu qui me coûte peu. Le respect de la vieillesse n'est point naturel aux enfants : il leur vient de l'éducation et n'est jamais profond en eux. Je n'aimais pas ma tante Chausson; mais, n'ayant aucune envie de l'aimer, je me sentais très h. l'aise avec elle. Sa venue me causait une vive joie, parce qu'elle apportait des changements dans la maison et que tout changement m'était délicieux. On roulait mon lit dans le petit cabinet des roses, et j'exultais.
Au troisième séjour qu'elle fît dans notre maison depuis ma naissance, elle m'observa avec plus d'attention que par le passé et cet examen ne me fut pas bivorable. Elle me trouvait des défauts nombreux et contraires i une turbulence importune, qu'elle reprochait à ma mère de ne pas réprimer sévèrement, une tranquillité qui n'était point de mon âge et ne
lui diaait rien de bon, une paresse invincible, une aotiyîté effrénée, une intelligence attardée, un esprit trop précoce. A ces qualités mauvaises et diverges, elle assignait une origine commune. Selon ma tante, tout le mal (et il était grand) > venait de ce que j'étais un fils unique.
' Quand ma cbère maman s'inquiétait de me voir languissant et pâle :
— II ne peut pas être gai et bien portant, lui disait ma tante, il n'a pas d'enfant avec qui jouer : il n'a pas de frère.
Si je ne savais pas ma table de multiplication, si je renversais mon' encrier sur ma Mouse de velours bleu, si je mangeais avec excès des pistoles et des pommes tapées, si je me refusais obstinément à réciter à madame Caumont Les Animaux malades de la peste, ai je me faisais en tombant une ^osse au front, si Sultan Mahmoud me griffait, si je pleurais mou canari trouvé un matin dans sa cage immobile, les yeux clos, les pattes en l'air, s'il pleuvait, s'il ventait, c'était que je n'avais pas de frère. Un soir, à table, je m'avisai de mettre k la dérobée une pincée de poivre sur la part de tarte & la crème réservée h la vieille Hélanie qui raffolait de sucreries. Ma chère
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maman me prit sur le fait et me reproclia cette action qu'elle estimait de nature k ne faire hoDoeur ni k mon esprit ni k mon cœur. Ma tante Chausson, qui renchérissait sur ce jugement et voyait dans cette espièglerie la preuve d'une dépravation profonde, m'en excusa sur ce que je n'avais ni frère ni sœur.
— Il vit seul. La solitude est mauvaise; elle développe che^ cet enfant les instincts pervers dont il porte en lui les germes. Il est insupportable. Non content de vouloir empoisonner cette vieille servante dans un giteau, il me' souffle dans le cou et me cache mes besicles. Si j'habitais longtemps chez vous, ma chère Antoinette, il me ferait tourner en bourrique.
Gomme je me sentais innocent de toute tentative d'empoisonnement et que^je ne me faisais aucun scrupule de faire tourner ma tante Chausson en bourrique, ces accusations me touchèrent peu. Loin de croire la vieille dame sur parole j'étais disposé à prendre le contre-pied de ses opinions et il suffisait qu'elle souhaitât que j'eusse un frère ou une sœur pourquejenelesouhaitasse pas. Aussi bien, je me passais aisément d'un compagnon de jeux.
Sans trouver les heures aussi courtes qu'elles
t.C.ooj^lc
me semblent aujourd'hui, je m'ennuyais rare^ ment,, pour la raison que, dès lors, j'avais une vie intérieure très active, que je sentais et ressentais fortement les choses et absorbais tout ce qui, dans le monde extérieur, correspondait à ma faible intelligence. Je savais d'ailleurs que les frères viennent ordinairement tout menus, ne sachant point marcher, incapables de toute conversation et n'offrant aucune espèce d'utilité. Je n'étais pas sûr, quand le mien aurait grandi, d'en être aimé, ni de l'aimer. L'exemple auguste et familier de Caïn et d'Ahel ne me rassurait pas. Il est vrai que je voyais de mes fenêtres les deux potirons jumeaux, Alfred et Clément Caumont, potironner cMe à côte dans une paix profonde.
Mais je voyais souvent dans la cour Jean, l'apprenti couvreur, battre comme plAtre son frère Alphonse qui lui tirait la langue et lui faisait des pieds de nez. De sorte qu'il me semblait difficile de s'instruire sur l'exemple. Enfin, mon état d'enfant unique offrait à mon avis de précieux avantages : ceux, entre autres, de n'être jamais contrarié, de ne partager avec personne l'amour de mes parents et de sauvegarder ce goût, ce besojn de m'entre-
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tenir avec moi-même, que j'eus d&3 ma plus tendre enfance. En même temps, je souhaitais un petit frère pour l'aimer. Car mou âme était pleine d'incertitudea et do contrariétés.
Un jour, je demandai à ma chère maman de " me dire en confidence si elle ne pensait pas k me donner un petit frère. Elle me répondit en riant que non, qu'elle craindrait trop qu'il fût ' aussi mauvais garçon que moi. Cette réponse ne me parut pas sérieuse. Ma tapte Chausson retourna à Angers et je ne songeai plus à ce qui m'avait tant occupé durant son séjour parmi nous.
Mais quelques jours après son départ, quelques jours ou quelques mois (car ce qui me donne le plus de peine en ces récits, c'est la chronologie), un matin, mon parrain, M. Danquin, vint déjeuner Ji la maison. Le jour était radieux. Les moineaux piaillaient sur les toits. J'éprouvai subitement une irrésistible envie d'accomplir une action étonnante, et, autant que possible,! merveilleuse, qui rompU la monotonie des choses. Mes moyens pour concevoir et exécuter une telle entreprise étaient très restreints. Pensant découvrir des ressources dan» la cuisine, j'y pénétrai et la
trouvai' flambante, odorante et déserta. Au moment de servir, Métanie, selon sa coutume constante, était ailée chercher chez l'épicier ou le fruitier quelque herbe, quelque graine, quelque condiment oublié. Sur le fourneau, un oiTet de lièvre chantait dans la casserole. A cette vue, une inspiration soudaine s'empara de mes esprits. Pour y obéir, je retirai le civet du feu et l'allai cacher dans l'armoire aux balais. Cette opération s'effectua heureusement, à cela près que j"eus quatre doigta de la main droite, le coude gauche et les deux genoux brûlés, le visage échaudé, mon tablier, mes bas et mes souliers gâtés et que la sauce fut aux trois quarts' renversée sur le carreau avec nombre de lardons et de petits oignons. Incootinent, je courus chercher l'arche de Noé que j'avais reçue pdur mes étrennes et je versai tous les animaux qu'elle renfermait dans une belle casserole de cuivre que je mis sur le fourneau à la place du civet de lièvre. Cette fricassée, dans mon esprit, rappelait, avec avantage, ce que j'avais ouï dire et vu sur une image coloriée da festin de Gargantua. Car, si le géant piquait avec sa fourchette à deux dents des bœufs entiers, je faisais un plat de tous les animaux
de ta création depuis l'éléphant et la girafe j^8qu'au papillon et à la sauterelle. Je jouissais par avance de l'émerveillement de Mélanîe, quand cette simple créature, croyant trouver le lièvre, qu'elle avait apprêté, découvrirait en son lieu, le lion et la tienne, l'&ne et l'ânesBe, l'éléphant et sa compagne, enfîn toutes les bâtes échappées du déluge, sans compter Noé et sa famille que j'avais fricassés avec elles par mégarde. Mais l'événement trompa mes prévisions. Une puanteur insupportable qui venait de la cuisine ne tarda pas à se répandre dans tout l'appartement, imprévue de moi et surprenante pour tout autre. Ma mère, suffoquée, courut à la cuisine pour en chercher la cause et trouva la vieille Mêlante qui, tout essoufflée et son panier encore au bras, tirait du feu la casserole où fumaient horriblement les restes noircis des animaux de l'arche.
-r Ma a castrote » ! ma belle « castrole > !
s'écria Mélanie avec l'accent du désespoir.
Venu jouir du succès de mon invention, je me sentis accablé de honte et de regrets. Et c'est d'une vois mal assurée qu'à la demande de Mélanie, je révélai qu'on trouverait le civet dans l'armoire aux balais.
On ne me fit pas de reproclies. Mon père, plus pâle que de coutume, affectait de ne pas me voir. Ma mère, les joues ardentes, m'observant k la dérobée, épiait sur mon visage le crime ou la folie. C'est mon parrain dont l'aspect était le plus déplorable. Les coins de sa bouche, si joliment encadrée d'ordinaire par des joues rondes et un menton gras, tombaient tristement. Et, derrière ses lunettes d'or, ses yeux, naguère vifs, ne brillaient plus.
Quand Mélanie servit le civet, elle avait les yeux rouges et des larmes coulaient sur ses . joues'. Je n'y pus tenir, et, me levant de table, je me jetai sur ma vieille amie, l'embrassai de toutes mes forces et fondis en larmes.
Elle tira de la pocbe de son tablier son mouchoir h. carreaux, m'essuya doucement les yeux de sa main noueuse qui sentait le persil, et me dit avec des sanglots :
— Ne pleurez pas, monsieur Pierre, ne pleurez pas.
Mon parrain se tournant vers ma mère ;
— Pierrot n'a pas mauvais cœur, dit-il; mais c'est un enfant unique. 11 est seul; il . ne sait que faire. Mettez-le en pension : il sera
soumis à ane discipline s&lutaire et pourra jouer avec ses petits camarades.
En entendant ces paroles, je me rappelai le conseil donné à maman par ma tante Chausson et je désirai un frère pour n'être pas mis en pension et aussi pour l'aimer et en fttre aimé.
Je savais qu'un frère était donné par la nature, et, sans connaître les conditions dans lesquelles ce don était fait aux familles aimées ' du ciel, j'étais certain que rien, pour le produire, ne peut suppléer h cette force qui fait germer les plantes et fleurir la vie sur la terre. J'avais un obscur et profond sentiment de cette puissance mystérieuse qui me nourrissait, après m' avoir mis au monde; et je distinguais parfaitement les travaux de cette Gybèle que j'adorais sans la nommer, des ouvrages les plus merveilleux des hommes. J'aurais cru très facilement qu'un magicien est capable de fabriquer un homme qui se meut, qui parle, qui mange, maisje n'aurais jamais admis que cet homme fût de la même substance qu'un homme naturel. Bref, je renonçai à l'idée d'avoir jamais un frère selon la chair et je résolus de demander à l'adoption ce que la nature me refusait.
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Sans doute, je ne savais pas que l'empereur Adnen'en adoptant Aatoaia le Pieux, Antonin en adoptant Marc-Aurèle avaient donné quarante-deux ans de félicité à l'univers. Je ne m'en doutais pas ; mais l'adoption me semblait < nne pratique excellente. Je ne l'envisageais pas dans des conditions strictement juridiques, car du droit j'ignorais tout. Toutefois, je la concevais environnée de quelque solennité, ce qui n'était pas pour me déplaire, et je pensais vaguement que mes parents mettraient ieurs vêtements de cérémonie pour adopter l'enfant que je leur présenterais. La difficulté était de le trouver. D'étroites limites fermaient le champ de mes recherches. Je voyais peu de monde, et dans les familles que je fréquentais, on n'eût point cédé un fîls skns une raison puissante, comme celle, par exemple, qui obligea la mère de Moïse à exposer son petit enfant sur le Nil. Certes madame Gaumout n'eût jamais consenti & se séparer de l'un de ses potirons. Je pensai qu'il serait moins difficile d'obtenir un petit pauvre, et j'en touchai un mot à mon ami Morin, qui se gratta l'oreille et me répondit qu'il était fort chanceux de mettre un enfant trouvé dans une famille, que
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d'ailleurs mea parents ne pouvaient pas adopter un enfant puisqu'ils en avaient déjà un. Cette raison, dont je méconnaissais la valeur juridique, ne me frappa point, et je continuai h chercher un frère adoptif dans mes promenades au Luxembourg, aux Tuileries et au Jardin des Plantes, avec ma bonne Mélanie. Malgré la défense de la pauvre vieille, je m'accointais avec les petits garçons que nous rencontrions. Timide et gauche, de chétive apparence, je recevais d'eux le plus souvent le* mépris et l'injure. Ou, si je trouvais d'aventure un enfant aussi timide que moi, nous nous séparions muets, la tète basse et le cœur gros, sans avoir su témoigner l'un à l'autre la tendresse que nous éprouvions. J'ai acquis, en ce temps, la certitude que, sans être excellent, je vaux mieux que la plupart des autres hommes.
A quelque temps de 1&, unjour d'automne, me trouvant seul dans le salon, je vis sortir de la cheminée un petit Savoyard noir comme un diable; cette apparition me divertit sans trop m'effrayer.
Les petits Savoyards qui, comme celui-l&, ramonaient les cheminées, n'étaient pas rares à Paris. Dans les vieilles maisons, telles que la
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nôtre, les tuyaux de cheminées pratiquées en l'épaisseur des murs, étaient assez gros pour qu'un enfant pût s'y introduire. De petits Savoyards, le plus souvent, faisaient ce travail. On disait qu'ils avaient appris de leur marmottes à grimper; mais ils s'aidaient d'une corde à nœuds. Celui-ci, tout barbouillé de suie, coiffé jusqu'aux oreilles d'un petit bonnet & la phrygienne noir comme lui, montrait, en souriant, des dents d'une blancheur éclatante et des lèvres rouges,' qu'il léchait pour les nettoyer. Il portait sur son épaule des cordes et une truelle, et était tout menu dans sa veste et ses culottes courtes. Je le trouvai gentil et lui demandai son nom. Il me répondit d'une voix nasillarde et très douce qu'il se nommait Adéodat, natif de Gervex, près de Bonne- Tille.^
Je m'approchai de lui et, dans un mouvement de sympathie, je lui dis :
— Voulez-vous être mon frère ?
Il roula à travers son masque d'arlequin des prunelles étonnées, ouvrit la bouche jusqu'aux oreilles et me fit signe de la tête qu'oui.
Alors, saisi d'une sorte de délire fraternel, je l'avertis de m'ajttendre un moment, et courus
dans la cuisine. Ayant fouillé le garde-manger, l'armoire et le buffet, je trouvai un fromage dont je m'emparai. C'était un de ces fromages de Neufch'âtel, qui, en forme de ce bouchon de bois qu'on met à la bonde des tonneaux, en ont pris le nom de bondon. li se trouvait à point, de petites tacbes rouges parsemaient sa^ peau bleu&tre et veloutée. le l'apportai à mon frère qui n'avait pas plus bougé de place qu'une horloge et roulait des prunelles étonnées. II ne refusa point, tira son couteau de sa poche et se mit à creuser le bondon et à porter à la pointe de la lame de gros morceaux dans sa bouche. Il mâchait avec une lenteur qui lui devait être habituelle, gravement, d'une Âme recueillie et' sans perdre une seconde pour souffler ou respirer. Ma mère survint. Il ne restait guère alors du bondon que la peau. Je crua devoir m'expliquer :
— Maman, c'est mon frère : je l'ai adopté.
— C'est très bien, fit ma mère en souriant. Mais il va s'étouffer. Donne-lui k boire.
Mélanie, que je trouvai à propos dans ta cuisine, apporta un verre d'ean rougie à mon frère gui le but d'un trait, s'essuya ta bouche sur sa manche et soupira d'&ise.
db,C.ooglc
Ha mère l'interrogea sar son pays, sa famille, son état, et, sans doute, il répondit GOnvenablement, car, lorsqu'il fut parti, ma chère maman me dit :
■ — Il est très gentil, ton frère I
Elle décida qu'on demanderait à son patron, qui demeurait rue des Boulangers, de nous l'envoyer un dimanche. ,
Je dois en convenir, Adéodat, débarbouillé et dans ses beaux habits, me plat moins qu'avec son bonnet noir et son masque de suie. Il déjeuna dans la cuisine où nous allâmes le Toir ma mère et moi, un peu gênés de notre curiosité. La vieille Mélanie nous faisait signe de ne pas trop l'ai^rocher, de peur de la ver^ mine. Il se montra bieb poli, mais il refiisa absolument de manger avant d'avoir remis sur sa tête son chapeau qu'on lui avait retiré. Ces façons nous parurent un peu rustiques. A y mieux regarder, elles étaient fort nobles, an contraire. Au xvii* siècle un homme de qualité ne ae serait pas mis à table tète nue. Et il était bienséant qu'il portât son chapeau sur sa tète pendant le repas, puisque la civilité l'obligeait à le tirer à tout moment, quand il recevait quelque bon ofGce de son voisin ou qu'il faisait
i56 LE PETIT PIERRE
'agréer ses services par sa Toisioe. Dans soa nouveau Traité de la Civilité qui se pratique en France, publié en 1702, à Paris, M. de Courtio dit expressément, à l'&rUcle de la table : ■ Que si la personne de qualité vous porte la santé de quelqu'un ou môme boit h. la vdtre, il faut se tenir découvert, s'inclinant un pev sur la table jusqu'à ce qu'elle ait bu... Quand elle vous parle, il faut aussi se découvrir pour Iiiy répondre et prendre garde de n'avoir pas la bouche pleine. Il faut observer la même civilité toutes les fois qu'elle vous parlera jusqu'à ce qu'elle vous l'ait défendu, après quoy il faut demeurer couvert, de peur de la fatiguer par trop de cérémonie. j> Adéodi^^ garda son chapeau pendant le repas comme un vieux gentilhomme de la cour de Louis XIV, mais, à vrai dire, il salua moins. Il mettait la chair sur son pain et portait les morceaux à sa bouche avec son couteau ; et il était très grave. Après déjeuner, à la demande de ma mère, il nous chanta, d'une voix presque imperceptible, une chanson de son pays :
Escouto, Jeannetlo, Veux-tu d'biaiu tiabilaf La ridetto.
LE PETIT PIERRB iB7
. 11 répondit brièvement, avec beaucoup de sens, a'ux questions de ma chère maman. Nous apprîmes qu'il travaillait l'hiver à Paris, et, vers le printemps, retournait à pied dans son pays. Sa mère, trop' pauvre pour acheter une vache, se louait dans les fromageries. Il travaillait avec elle ou cueillait dans ta montagne, pour les confituriers de la ville, des maurels : c'est le nom qu'il doi^nait aux baies du myrtil. Ils vivaient de galette et n'en avaient pas leur saoul.
Je résolus de faire des économies pour acheter une vache à la mère d'Adéodat, mais ne tardai pas à oublier cette résolution. Le petit ramoneur partit pour son pays au printemps. Ma chère maman envoya des vêtements de laine et un peu d'argent à sa mère. Et, l'ayant trouvé sérieux et intelligent, elle écrivit au maître d'école du village qu'il lui apprit à lire, à écrire et à compter, qu'elle se chargeait des frais de sontinstruction. Adéodat lui écrivit en lettres moulées ses remerciements.
Je demandai plusieurs fois des nouvelles de mon frère, j'en demandai encore à l'entrée de l'hiver.
— Ton frère est resté dans son pays, me
répondit mamaA, qui craignait de m' affliger en m'en disant' davantage.
Mon frère Âdéodat ne devait pltis revenir.
Il dormait danS le petit cimetière de son village. Ma mère avait reçn du maitre d'école de Gervex ane lettre qu'elle ne m'avait pas montrée. Cette lettre lui annonçait que le petit' Adéodat était mort d'une méningite sans s'en apercevoir, étonné seulement de sentir sa tàte si pesante. Quelques heares avant sa mort, il avait parlé de la bonne dame Nozière et chanté sa chanson :
EBOouto, Jeannatto...
D.,-:c.Jt,C.OOglc
LA MÈRE COCBELET
Un matin que j'avais accompagné la vieille Mélanie dans sa mansarde, j'examinai avec plus d'attention que de coutume la couverture en toile de Jouy {[u'elle étendait sur le Ht et qui représentait, ne l'ai-je point dit? le couronnement d'une rosière. La scène était imprimée en rouge et plusieurs fois répétée. Elle me semblait gracieuse, parlait à mon imagination et excitait ma curiosité. Mélanie me reprocha de m' amuser à des niaiseries.
— Qu'est-ce que tu peux trouver de beau à cette vieillerie, Pierrot? Elle tat toute rep/isée.
i60 LE PETIT PIBBRE
Défunte madame Sainte-Lucie, chez qui j'étais en service, avait sur son lit de mort cette couverture toute propre, qui me revînt quand les messieurs de Sainte-Lucie partagèrent entre les femmes de service la garde-robe de leur mère. Cependant, je m'écriais et j'interrogeais sans discontinuer.
— Qui est cette jolie demoiselle qu'un seigneur couronne de roses? Pourquoi ces tambours, ces trompettes? ces jeunes Elles en corî tège, ces paysans qui joignent les mains?
— Où vois-tu tout cela, mon petit monsieur?
Ce n'est pas possible qu'il se trouve en cette place tout ce que tu dis. Il faut que je mette mes besicles pour le voir.
Elle s'aperçut que je n'inventais rien.
— C'est ma foi vrai ! Il y a là, en peinture, des jeunes filles, des seigneurs, des villageois. Que saia-je encore? Eh! bien, depuis cinquante ans que cette couverture est sur mon lit, je ne m'étais pas avisée de cela. On m'aurait demandé seulement sa couleur que je n'aurais pas su la dire. Et pourtant, je l'ai reprisée bien souvent.
Comme je sortais de la chambre avec Mélanie, j'entendis un bruit de béquilles et de pas qui résonnait dans la sombre profondeur du
LE PETIT PIERRE ifl|
corridor et s'approchait lentemeat. Je m'arrêtai et fus saisi d'épouvante en voyant peu à peu sortir de l'ombre une affreuse vieille, pliée en deux, le dos à la place de la tête et portant sui ia poitrine un visage terreux, l'œil droit bouché par une loupe énorme. Je saisis le tablier de Mélanie. Quand l'apparition fut passée, ma . bonne me dit que ^c'était la mère Cocbeîet.
Mélanie n'en pouvait rien dire, ne causant jamais avec elle, non plus qu'avec personne, assertion que répétait souvent ma vieille amie, i«t qu'il ne fallait pas prendre au sens précis et littéral, mais comme un témoignage qu'elle se fendait elle-même de sa discrétion. La mère Cochelet habitait, au bout du corridor, un taudis infect. Pourtant, on ne la croyait pas dans te besoin, car elle avait trois chats à qui elle donnait chaque matin pour deux sous de mou.
M. Bellaguet s'était offert plusieurs fois à la placer dans une maison de vieillards, mais elle s'y était refusée avec tant de force qu'il avait dû y renoncer,
— Elle est Gère, ajouta Mélanie.
Puis baissant la voix :
— Elle est pour le roi (Mélanie prononçait roué). Et l'on dit qu'elle a, dans sa soupente,
OÙ tout ' est en pourriture, une magnifique courtepointe brodée de fleurs de lis.
C'est tout ce que j'appris de la mère Gochelet. Mais à quelque temps de Ik, comme nous noua promenions, aux Tuileries, ma bonne Mélanie et moi, nous rencontrâmes la vieille femme qui, sur un banc, offrait une prise de tabac à un invalide. Elle portait un mauTaîs chapeau de paille noire par-dessus son bonnet tuyauté, & la mode de 1820, et s'enveloppait d'un chàle jaune à palmes tout taché. Son menton appuyé sur sa béquille branlait, et la loupe qui lui bouchait l'œil tremblait.
L'invalide avait le nez et le menton en patte de homard. Us causaient ensemble.
— Allons ailleurs, më dit Mélanie.
Et elle se leva. Mais, curieux d'entendre ce que disait la mère Cochelet, je m'approchai du banc où elle était assise.
Elle ne parlait pas, elle chantait. Elle chantait on plutôt elle fredonnait :
Que ne suiB-je la fougère?...
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MADAME LAROQDE ET tS SIÈGE DE GRANTILLE
Madame Laroque babitaît avec sa fîUe Thérèse et son perroquet Nayarin un appartement situé dans la même maisou que nous, au fond de la cour. Je la voyais de ma chambre et parfois de mon lit, et son visage sain et ridé aiusi que les pommes conservées daïis le cellier m'apparaissait à sa fenêtre encadrée de capucines, entre un pot d'œillets et la cage en pagode du perroquet, comme ces figures de bonnes ménagères peintes par les vieux maîtres flamands, dans une embrasure de pierre et de
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fleurs. Tous les samedis, après le dîner qui finissait alors vers les six heures, ma mère mettait sa capeline pour traverser la cour et m'emmenait passer avec elle la soirée ches les dames Laroque. Elle emportait son ouvrage dans un sac, aûn de coudre ou de broder avec ses voisines; les autres dames qui fréquentaient dans la même maison en faisaient autant : vieille coutupie de l'ancien régime, et non point bourgeoise et particulière aux petites gens comme oÀ pourrait croire aujourd'hui, mais suivie, & l'époque de Louis XVI, par la société la plus aristocratique, qui n'était pourtant point austère. Sous Louis XVI, les femmes du plus haut rang parSlaient eu compagnie.
Madame Vigée-Lebrun conte dans ses mémoires que, pendant l'émigration, reçue à Vienne chez la comtesse de Thoun, elle prenait place à la grande table autour de laquelle des princesses et des dames de la cour faisaient de la tapisserie. Ce que j'en dis n'est pas pour qu'on croie que ma chère maman et moi allions une fois la semaine chez des princesses.
Madame Laroque était une bien simple vieille, mais grande de labeur, de patience, d'amour et d'une sagesse domestique à
LZ PETIT PIERRE i6B
l'épreuve de la bonne et de .la mauvaise fortune. Elle portait en elle presque un siècle de la TÎe française et deux régimes, l'ancien et le nouveau, réunis et fondus par le cœur et l'esprit des femmes ses pareilles qui, comme les Sabines de David, se jetèrent entre les ^ combattants.
Riche et jolie paysanne de Normandie, fille de bleus, Marie Ba'uline était en âge de se marier lors de la guerre de Vendée. Quand je la connus, elle avait plus de quatre-vingts ans, et dans son fauteuil, en tricotant des bas, elle contait des histoires de sa jeunesse que personne n'écoutait plus, parce qu'elle les contait tous les jours, et d'occurrence plusieurs fois par jour. Telle était l'histoire du prétendant qui, pas plus haut qu'une botte, avait été reconnu impropre au service lors de la grande réquisition, et dont Marie Rauline ne voulut point puisque la République n'en avait point voulu, histoire qu'elle terminait d'habitude en chantonnant le joli air :
Il était QD petit homme
Qui s'appelait Guilleri
Carabi.
L'histoire que madame Laroque contait le
les LC PETIT FIERKZ
plus Tùlontiers, et que j'écoutais avec le plus de plaisir, était celle du siège de Granville.
Marie Rauline épousa en l'an IV un soldat de la République, Eugène Laroque, qui, devenu capitaine sous l'Empire, ât la guerre d'Espagne et, surpris par les guérillas de Julian Sanchez, périt assassiné . Veuve avec deux filles , madame Laroque vécut à Paris d'un petit commerce de mercerie. Sa fille ainée se fît religieuse et devint supérieure des Dames du Saint-Sang à Cercy; on l'appelait la mère Séraphins. L'autre fit une petite fortune dans les modes. Quand je les connus, elles étaient déjà vieilles toutes deux. La mère Séraphine, que je voyais rarement, m'imposait par sa noble simplicité; mademoiselle Thérèse, sa cadette, me plaisait par son humeur égale et riante; elle excellait à faire des bêtises. On appelait ainsi des bonbons au caramel qu'on servait âans une petite caisse de papier, ce qui me paraissait un grand effet de l'art. Elle jouait aussi très bien du piano.
Nous étions sûrs de trouver chez les dames Laroque mademoiselle Julie qui croyait aux esprits, et dont je cultivais l'amitié, bien qu'elle fût sèche et rèche. Mais elle contait des
histoires de revenants, des prophéties terribles et certaines, des prodiges. Et, dès l'&ge de cinq ans, j'avais besoin d'être affermi dans ma croyance aux diableries.
Hélas! je trouvais chez les dames Laroque on serpent sous l'herbe. C'était mademoiselle Alphonsine Dusuel qui jadis me piquait les mollets en m' appelant c trésor >. Je me plaignais bien encore à ma mère des cruautés horribles d' Alphonsine; mais elle me faisait pins de peur que de mal et, pour dire toute la vérité, elle ne me faisait ni mal ni peur. Elle ne s'apercevait même pas de ma présence. Alphonsine devenait une grande demoiselle; ses perâdiea, -moins naïves, avaient désormais d'autres objets qu'un petit garçon comme moi. Je voyais bien qu'elle se plaisait maintenant k les exercer sur un neveu de mademoiselle Thérèse, Fulgence Rauline, qui jouait du violon et se préparait à entrer au Conservatoire, et, bien que je ne fusse point d'un naturel jaloux, bien qu'Alphonsîne fût laide et tachée de son, j'eusse préféré qu'elle m'enfonç&t encore des épingles dans les mollets. Non, je n'étais point jaloux, et si je l'eusse été ce n'eût poinl été d'un préféré d' Alphonsine. Mais
168 LE PETIT flERRK
' égoïste, avide de soins et d'amour, je voulais que l'univers entier s'occupât de moi, fût-ce pour me tourmenter; et, à l'&ge de cinq ans, je
in'avais pas encore dépouillé le vieil homme.
Quand les dames et l6s demoiselles, lasses de travailler, pliaient leur ouvrage, on jouait à l'oie ou au loto. Le loto ne me plaisait pas. Je ne dis point que mon intelligence en pénétrait la morne stupidité. Mais c'est un fait qu'il ne contentait pas mes jeunes esprits. Tout en chiffres, il ne parlait pas k mon Imagination. Et il fallait bien que mes partenaires aussi le trouvassent trop abstrait, puisqu'ils s'efforçaient k t'envi de l'animer par de plaisantes fantaisies, non point tirées de leur cerveau, certes, mais reçues des aïeux, et en prêtant aux chiffres aral>ès des ressemblances avec quelque objet sensible : 7 la pioche, 8 la gourde, lljes deux jambes, 22 les deux, cocottes, 33 les deux bossus, ou bien en ajoutant k l'énoncé trop froid du • nombre un ornement poétique, comme : 9, je tiens mon pied de bœuf. Il était enfin de très vieilles façons d'appeler les nombres et que madame Laroque demeurait seule à savoir, telles que : f cheveu sur la tête k Mathieu, et 2 testaments, l'ancien et le nou-
LX PETLT PIERRE 169
veau. Sans doute, ces agréments âtaient au loto quelque chose de sa sécheresse, mais j'y trouvais encore trop d'abstractions pour mon goût. Au coatraire, le noble jeu de l'oie repouvelé'des Grecs me ravissait. Dans le jeu de l'oie, tout vit, tout parle, c'est la nature et la destinée; tout y est merveilleux et tout y est vrait tout y est ordonné et tout y est hasardeux. Les oies fatidiques placées de 9 en 9 m' apparaissaient ainsi que des divinités, et comme j'étais porté alors à adorer les afiimaux, ces grands oiseaux blancs me remplissaient de respect et d'elîroi. Ils représentaient dans ce jeu la part du mystère; le reste était du domaine de la raison. Retenu & l'hôtellerie, j'y sentais l'odeur du rôti. Je tombais dans le puits au bord duquel se tenait, pour mon salut ou ma perte, une jolie paysanne en corsage rouge et tablier blanc; je m'égarais dans le Fabyrinthe où je n'étais pas surpris de trouver un kiosque chinois, vu mon ignorance de l'art crétois; je tombais du haut du pont -dans la rivière, j'étais mis en prison, j'échappais à la mort, je parvenais euSn au bosquet gardé par l'oie céleste, dispensatrice de toutes les félicités.
Quelquefois pourtant, rassasié d'aventures
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comme Siûdfoab le Marin, je ne tentais plus la fortune, je n'affrontais plus le puits, le pont, le Ubyrinthe, la prisonv J'allais m'asseoir sur un petit tabouret rouge, aux pieds de madame Laroque', et là, loin de la table et de la lampe,je me faisais conter le siège de Granrillo.
Et madame Laroque, en tricotant un bas, me faisait le récitqoejé rapporte ici mot pour mot:
— En quittant Fougères, M. de la Rochejacqueleia, qui commandait les brigands, voulait aller h Rennee, mais dea émigrés habillés en paysans lui apportèrent d'Angleterre des lettres et de l'or dans des bÂtoss creux. Aussitôt H. Henri, comme ils l'appelaient entre eux, commanda aux brigands d'aller à Granville parce que les Anglais promettaient à ces Mesaieure d'envoyer des navires de guerre pour attaquer la ville par mer tandis que les brigands l'attaqueraient par terre. Mais il ne faut point se £ef aux promesses des Anglais.
Gela je l'ai ouï dire plus tard par un homme de Bressuire. Voici ce que j'ai entendu de mes propres oreilles et vu de ma propre vue. Les brigands arrivèrent par milliers k Granville, si bien que, de la promenade, on les voyait se répandre comme une fourmilière sur la grève.
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Le général qui commsAdatt dans la ville marcha contre eux avec les Tolontaîres de la Manche etles caaomiiers parisiens qui portaient dessiné en bleu sur la peau du bras un bonnet phrygien avec ce» mots ; « La Liberté ou la . Mort». Mais le nombre des brigands augmentait sans cesse ; ils s'étendaient à perte de rue, et M. Henri, qui avait l'air d'une jeune 611e, les commandait vaillamment. Alors le général vit qu'ils étaient trop nombreux. Il avait nom Peyre ; on en a dit blanc et noir, comme de tous les hommes qui tinrent la queue de la poêle en ce temps-là, mais il ét&it honnête et avait des moyens. Voyant donc le nombre des brigands, il fit sonner la charge pour les efirayer et battit en retraite.
» Ce jour-là, ma mère étant alitée malade, j'allai porter à ta commune notre; vieux linge dontil était fait réquisition. Le canon grondait, une fumée épaisse couvrait les faubourgs. Des hommes criaient : a Nous sommes trahis! lU vienuent : sauve qui peut! » Les femmes poussaient des cris à réveiller les morts. Alors, le citoyen Desmaisons accourut sur la promenade avec son chapeau à plumes et son écharpe tricolore, et je le vis, tout proche de
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173 LB PKTIT PIERRE
moi, buter comme UD homme ivre, porter la main sur sa poitrine et a'abattre la tète la première. li avait été tué d'uue balle au cœur. ' Et, malgré ma frayeur, je fis réflexion que c'était vite fait de mourir. Mais on a y prenait pas garde, en ce moment, et deux femmes venaient de tomber sur la promenade. J'arrivai en rasant les murs k la maison, et trouvai k^ la porte un canonaier parisien qui venait nous demander du bois pour rougir les boulets, c II fait chaud s, me dit-il pour rire, car le vent soufflait en tempête et l'on sentait l'aigreur des premiers froids.
» Je lui dis : 4 Venez prendre du bois. ■ Mais Toilà que la fille Chappedelaine accourt et me crie : a Ne lui donne point de bois, Marie. Les faubourgs ne brûlent-ils déjà point asses ? Et n'y a-t-il point assez de chrétiens grillés comme des pourceaux? On les sent d'ici! Si tu donnes du bois, tu en recevras ta digne récompense. Quand les Vendéens seront entrés, ils te feront mourir. » C'était la peur qui la faisait parler ainsi et l'intérêt, car il y avait des riches dans la ville qui payaient pour faire entrer lés brigands. Je lui répondis : c Mathilde, sache ' bien que ces Messieurs, s'ils prennent la ville,
db,C.ooj^lc
y rétabliront la dtme et y mettront les Anglais. Si tu veux servir comme devant, et te tourner Anglaise, cela te regarde. Moi, je veux rester . libre et Française. Vive la Bépubliqne! > Alors le Parisien voulut m'embrasser. Je lui donnai un soufflet par bienséance. Cependant on criait : « Voilà qu'ils montent à l'assaut! » J'avais de la crainte et plus de curiosité que de crainte. Je me coulai jusqu'à la promenade et vis les Vendéens enfoncer leurs baïonnettes dans les murs pour s'en faire des échelons. Mais les bleus tiraient du liaut des remparts et faisaient tomber les pauvres assaillants qui se brisaient sur les rocbers. £nfin, voyant la mer démontée et n'attendant plus les Anglais, les brigands s'enfuirent en jetant leurs sabots. La grève était couverte de morts qui tenaient encore leur chapelet entre leurs doigts crispés. La fille Chappedelaine leur montrait le poing et disait qu'ils étaient morts trop doucement. Et tous ceux qui tantôt voulaient leur livrer la ville les outrageaient, de peur d'être dénoncés comme traîtres k la République. >
Ainsi disait madame Laroque, et le récit d'un fait qui date aujourd'hui de plus de cent vingt ans, je l'ai entendu de la bouche d'un témoin.
:i SHUYAlSKT LBS D.
Ce furent, à la mftison, des temps sombres.
Mon père était soucieux, ma mère agitée, la vieille Mélanie larmoyante. Des paroles brèves coupaient les froids silences des repas.
— Gomboust a-t-il pourvu à l'échéance^ -^ Gorabousl n'a pas paru.
— As-tu vu l'haissier?
-^ fiampon a fait les fonds. Mais à quel taux!... Cet homme nous dévore.
On se taisait : les visages étaient mornes.
Ayant besoin de joie comme lès plantes de soleil, je m'étiolais dans cette tristesse.
LE PETIT PIIERIIE 175
Ce furent des temps sombres. Mon père, rhomme du monde le moins propre aux afTaires, était entré dans ane affaire je ne sais pourquoi, par une confiance aveugle en l'ami qui la lui avait proposée, par obligeance > extrême, par espoir d'assurer k sa femme une existenee aisée et facile «t de pourvoir larg:ement k l'éducation de son fils, par philanthropie, que sais-je? par distraction, peat-Atre, et sans s'en apercevoir, tl s'était associé k son ami Gomboust pour l'exploitation de l'eau de Saint-Firmin, qui fut analysée par d'éminento chimistes et reconnue par pinceurs membres de la Faculté de Médecine très efficace contre les maladies de l'estomac, du foie et des reins.
Cette affaire, qui devait produire des bénéfices énormes, aboutit k on prompt désastre.
II me aérait bien impossible de dire quelle sorte de société fut constituée pour l'exploita' tion de cette eau minérale, ni la part qUi y fut faite k mon père. C'est un sujet pour un Balzac, non pour Pierrot. Je me borne très volontiers & rappeler de cette affaire le peu que mon esprit d'enfant en a saisi.
Adélestan Gomboust, propriétaire des sources de Saint-Firmin, dans les Hautes-Pyrénées,
était un grand corps paraljrtiqae, qui ne donnait, autant dire, nul signe de vie. Des paupières immobiles recouTraîent ses yeux creux; ses lèvres desséchées laissaient voir deux dents blanches ; toute sa face était morte ; et de cette bouche de momie sortait une voix d'une fraîcheur délicieuse qui, comme une flûte d'argent, modulait des sons mélodieux.
Conduit par un enfant, soutenu par des potences (pour'parler comme ma vieille bonne), il apparaissait sinistre et glacial.
Mélanie, k sa vue, soupirait :
— Voilà le malheur qui eutre dans la maison!...
Et soit qu'elle ne pût retenir son nom, soit plutôt qu'elle crût ce nom funeste, elle ne le prononçait pas et annonçait tout bas :
— Le monsieur qui a des yeux en peau.
Souvent dans le salon, je me trouvais seul
avec ce corps inanimé qui me faisait peur et que j'osais à peine regarder. Mais, dès qu'il ouvrait la bouche, le charme opérait. Gomboust m'enseignait à gréer un bateau, à lancer un cerf-volant, à construire une fontaine de Héron, et l'agrément de sa parole, l'ordre de ses pensées, la pureté de ses expressions me
t.GoQt^lc
' ravissaient, si peu capable qne je fusse de goûter l'art de dire. Cet homme sabs regard, sans action, était la persuasion même. Je recherchais tout à l'heure pourquoi mon père, si sage et si désintéreâgé, était entré dans la société de l'eau de Saint-Pîrmiu. La raison pourtant apparaît : c'est qu'il avait écouté Gomboust. La parole de Gomboust produisait le même effet sur mes parents que sur moi. En voici une preuve.
C'était un soir, un des soirs les plus noirs de ces tristes temps. M. Paulin, avoué, homme doux, M. Bourisse, avocat-conseil, plus doux que M. Paulin, M. Phélipeaux, huissier, plus doux que M. Bourisse, M. Rampon, qui prêtait à la petite semaine, plus doux que M. Phélipeaux, avaient doucement comblé d'effroi l'Âme craintive et pure de mon père. Ma mère, qui voyait en Gomboqfft l'uniqde machinateur de notre ruine, avertie par Mélanie que rhomme < aux yeux en peau > demandait à la voir, le reçut sans bienveillance dans l'antichambre où j'étais caché sous une banquette dans l'imagination que c'était la grotte de la nymphe Eucharis et que j'étais Télémaque. J'y demeurai coi. et j'entendis ma mère acca-
18 LE PETIT PIBRRB
ilef'Sa feproches l'inerte Oomboust. Je setitig m coup au cœur quand elle lui dit :
-^ Monsieur, tous nous avez trompés; vous l'êtes paa Un honnête homme.
Après un long silence, Gomboust répondit ^une voix tremblante, que l'émotioa rendait lus mélodieuse encore que de coutume. Je Qe omprenais pas ce qu'il disait. Il parla longtmps. Ma mère l'écoutait sans l'interrompre, t j'observai de ma cachette son visage qui se Etlmait, son regard qui s'adoucissait. Elle nbîssait le charme. Le lendemain, à déjeuner, ion père lui tendit un papier qu'elle par- Qurut des yeux et lui rendît en s'écriant :
— C'est une nouvelle infamie de Gomboust.
Encore aujourd'hui, je ne sais pas grand'iose de la société des eaux de Saint-Pirmin, 'ayant pas eu la curiosité de lire le dossier mcemant cette affaire, que j'ai trouvé dans I succession de mon père et qui m'a été volé fec tous mes papiers de famille. Mais j'ai tut lieu de croire que ma mère ne faisait oint tort à Gomboust en le jugeant avare, ipide et sans scrupules, enfin un malhonnête >mme, et c'est aujourd'hui pour moi un sujet ) surprise que ce malheureux aux trois quarts
LE PETIT fIBRBE i^f
aveugle, presque incapable de mouvement, retranché autant dire de la nature, à charge k autrui et & lui-même, cet homme qui vivait moins dans un corps animé que dans un cercueil de chair, aimAt l'argent jusqu'à la trahison et la cruauté. Qu'en faisait-il, grands dieus, de son argent?
A certains indices, je soupçonne mes parent^ d'avoir,,parinexpérienceet délicatesse, exagéré leur responsabilité dans la société des eaux de Saint-FirmiQ.
Ils furent la proie des hommes de loi et des hommes d'affaires. Bampon, l'obligeant Rampon, se fit un devoir d^ venir en aide à un médecin distingué, à un bon père de famille, .et nous fûmes entièrement dépouillés. A vrai dire ce ne fut pas, une- grande catastrophe, mais il ne nous resta rien. Les pauvres bijoux de ma mère, légers d'or et peu fournis de diamants et de perles, la vieille argenterie de famille toute bossuée et dépareillée, le sucrier ayant pour anses des cygnes, la cafetière vt chiffre de mon grand-père Saturnin Parm^i" tier, la louche pesante, tout fut mis en g^g6' et demeura aux gens de loi.
Un jour, en rentrante la maison, mon pi^e dit :
S'est fait, le Mimeur est vendu.
Mimeur, petite ferme près de Chartres, e seul bien patrimonial qui restât à ma J'étais allé tout petit au Mimeur et il me aait seulement d'un papillon blanc sur aie de ronces, d'un vol strident de libellutour des roseaux agités par le vent, nulot effrayé qui courait le long d'un t d'une petite fleur gris de lin, en forme ifle, que me montra ma mère eu me
\^ois. Pierrot, comme elle est jolie', ait là pour moi tout le Mimeur, et il me lit étrange et cruel qu'on vendît cette ^es roseaux, ces fleurs d'un gris bleu, ce , ce papillon et ces libellules. Je ne 'aie pas bien comment une telle vente it se faire. Mais mon père disait qu'elle aite. Et je méditais dans mon cœur ce ■e douloureux.
Mimeur alla comme le reste à Rampon I l'a pas emporté dans l'autre monde, les morts sont pauvres, Gomboust et in comme les autres. Si je savais dans
bablemenl one fleur de linaire, oa lin sauvage.
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quel cimetière est la tombe de Gomboust, i'iraU souffler ces mots dans les herbes qui ta recouvrent : « Où est maintenant ton trésor? »
Ainsi j'appris, dès ma plus tendre enfance, à connattre la race des hommes de loi et des hommes d'affaires, race immortelle : tout change autour d'eux et ils demeurent semblables à eux-mêmes. Ils sont tels aujourd'hui que Rabelais les a peints; ils ont gardé leur bec, leurs griSes; ils ont gardé jusqu'à leur afl'reux grimoire.
Cinq aus environ après ces mauvais jours, auxquels succédèrent pour nous des temps plus sereins, étant au collège, M. Triaire, Qotre professeur, nous donna k expliquer l'épisode des Harpies, dans VÉnéide. Ces oiseaux funestes, ces vautours k tête humaine qui, fondant sur la table du pieux Éuée et de ses compagnons, enlevaient les viandes, souillaient Jes mets et répandaient une odeur infecte, plus expérimenté que mes condisciples, je les con- ' naissais, je savais que c'étaient des gens d'affaires et des gens de loi, des Gomboust, des Rampon. Mais combien cette caverne des harpies, que Virgile nous montre empestée -de Gente et de chairs dégouttantes, est propre et
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' plaisante 'ea comparaison du bureaa et des cartons Terts d'un huissier!
En haine de ces paperassiers homicides, je n'ai jamais voulu avoir de cartonniers, ai de cartons. Aussi ai-je toujours perdu tous mes papiers, tous mes innocents papiers.
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LE PAPEQAI
La vieille Mélanie nous apprit en servant le café quo le perroquet de la comtesse Micbaud s'était env6lé. On croyait le voir sur le toit de l'hàtel habité par M. Bellaguet. Je me levai de table et m'élançai à la fenêtre. Dans la cour un groupe formé du concierge et de quelques domestiques regardait en l'air et levait des bras indicateurs vers la gouttière! Mon parrain, sa tasse de café à la main, me rejoignît à la fenêtre et ^le demanda où était le papegai.
— Là, lui dis-je, en levant le bras comme les gens de la cour.
Mais mon parrain ne le voyait pas et je ne pouvais le lui montrer puisque je ne le voyais pas moi-même et affirmais sa présence sur l'autorité d' autrui.
— Et vous, madame Nozière, voyez-vous le papegai? demanda mon parrain.
— Le papegai?
— Le p'apegai ou le papegaut.
— Le papegaut?
'— Le papegai, répétaitmon parrain en riant.
Son rire qui sonnait comme un grelot lui secouait le ventre et faisait carillonner ses breloques sur son ^et de soie verte. Cette gaité me gagna et je répétai en riant, sans savoir ce que je disais :
— Le papegai, le papegai.
Mais ma ciière maman, dans sa prudence, ne consentit à sourire que lorsque mon père l'eut instruite que le perroqwet s'appelait autrefois papegai ou papegaat. Ce que mon parrain illustra par cet exemple :
— Gai comme un papegai, dit Rabelais.
A ce nom de Rabelais, que j'entendais pour la première fois, je me mis à rire aux éclats par bêtise, sottise, niaiserie, baguenauderie et nullement par pressentiment, intuition et révé-
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latioa de tout ce qu'il y a, 9oa9 ce oom, de sublime bouffonuerie, de joyeuse bumeur, et de folie plus sage que la sagesse. Il n'en est pas moins vrai que ce fut dignement saluer l'auteur du Gargantua. Ma chère maman me fît signe de me taire et demanda si l'on a bien snjet de dire que les perroquets sont gais.
— Madame Noaière, répondit mon parrain, papegai rime h gai; c'est déjà une raison pour le commun des hommes, qui considère plus le son des mots que leur sens. L'on peut croire aussi que le papegai prend plaisir & se voir si bien babillé de vert. Ne nomme-t-on pas le vert de ses plumes vert gai?
Aus environs de ma cinquième année, j'avais eu avec Navarin, le perroquet de madame Laroque, des démêlés dont il me souvenait encore. Il m'avait mordu au doigt, j'avais médité de l'empoisonner. Nous nous étions réconciliés; mais je n'aimais pas les perroquets. Je connaissais leurs mœurs par un petit livre intitulé La Volière d'Ernestine, qu'on m'avait donné pour mes étrennes et qui trai- ' tait en quelques pages de tous les oiseaux. Le désir de briller dans la conversation me lit dire, sur l'autorité de mon livre, que les aau-
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vages de l'Amérique se nourrissent de perroquets.
— ■ La chair de eet oiseau, objecta mon parpain, doit être noire et coriace. Je n'ai pas ouï ' dire qu'elle fût comestible.
— Quoi, Danquin, fit mon père, ne vous souvient-il pas que la princesse de Joinville, i nouvellement amenée de ses pampas aux Tuileries, se trouvant enrhumée, refusa un bouillon depoulet et demanda un bouillon de perroquet?
Mon père, hostile à la monarchie de juillet et gardant encore après la révolution de 48 quelque animosité contre la famille de Louis- Philippe, jeta ce trait avec malrce, an regardant ma mère, sujette à s'attendrir sur le sort des princesses exilées.
— Pauvres princesses! soupira-t-elle, elles , payent bien cher les honneurs publics qu'on
leur rend.
Tout à coup, découvrant le perroquet dans sa gouttière, j'en poussai un cri de triomphe si sauvage que ma mère s'en effraya d'abord et m'en réprimanda ensuite.
— Là! U! là, maman!
Et je m'emportais contre ceux qui ne le voyaient pas.
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LB PETIT PIERRE IgT
— Conaaissez^vous Vert-Vert, madame Noùère? demanda moa parrain.
Ma mère fit signe que non.
— Quoi! vous ne connaissez pas Vert-Vert?
Cela voua manque.
— On n'a pas le temps de lire, monsieur Danquîn, quand on est la mère d'un enfant qui use ses culottes comme par enchantement.
C'est un pcième, n'est-ce pas?
— C'est un poème, madame Nozière, et charmant.
A Nevers, donc, chez les Visîtondines Vivait naguère un perroquet fameux.
Il était beau, brillaot, leate et volage.
Aimable et franc comme on l'est au bel âge.
Les religieuses l'aimaient à la folie. Il était Plus mitonné qu'un perroquet de cour.
La nuit
Il reposait sur la boite aux ognoa.
Vert- Vert parlait comme un ange. Mais...
Mon parrain s'arrêta.
— Mais quoi? lui demandai-je.
Mon père fît très à propos cette réflexion que je ne parlais pas comme un ange.
— Mais, reprit mon parrain, ayant voyagé sur la Loirel en compagnie de bateliers et de mousquetaires, Vert-Vert prit un très mauvais ton.
— Tu vois, Pierre, conclut ma mère, le danger des mauvaises fréquentations.
— Parrain, est-ce qu'il est mort. Vert- Vert? demandai-je.
Mon parrain ouvrit une bouche de de profundis et annonça d'un ton lugubre :
— Il est mort d'avoir trop mangé de dragées. Que sou sort serve d'exemple aux enfanta gourmands !
Et mon parrain, regardant la cour que dorait le soleil, sourit avec mélancolie :
— Quel temps radieux! Les derniers beaux jours nous sont les plus chers.
— Ils nous semblent une faveur du ciel, fît ma mère. Bientôt viendront les temps froids et sombres. C'est cet après-midi que le père Debas viendra ramoner le tuyau du poêle de la salle & manger.
Et elle passa dans sa chambre.
J'ai retenu les moindres circonstances des
LE PETIT PIERRE iSS
éTéaements mémorables qui marquèrent cette journée.
Ma mère reparut avec sa capote de velours à brides nouées sous le menton, son mantelet de soie puce et sou ombrelle à manche pliant.
A son air calculateur et réfléchi, je devinai qu'elle allait faire des emplettes pour Tbiver et méditait un emploi avantageux de son argent, qui lui était cher non par lui-même, mais pour la peine qu'il coûtait à son mari. Elle approcha de mon front son cher visage que la capote enfermait comme un écrin de velours, me donna un baiser sur le front, me recommanda d'apprendre ma leçon, rappela à Mélanie de déboucher une bouteille de vin à l'intention de M. Debas et sortit. Mon père et mon parrain quittèrent l'appartement presque aussitôt.
Demeuré seul, je n'étudiai point ma leçon, faute d'habitude, par la force de l'instinct et sous rinspiraUoD du puissant démon qui gouvernait mes pensées. Il me persuadait de ne point apprendre mes leçons et m'en àtait tout loisir en m'imposant à toute heure des tâches ardues, d'une étqnnante diversité.
Ce jour-là, il me suggéra impérieusement de me tenir à la fenêtre et d'épier le perroquet fugitif. Mais mon regard fouilla en vain toits, gouttières et cheminées : il ne se montra pas. Je commençais h b&itler d'ennui quand un assez grand bruit qui éclata derrière moi me fit tourner la tête et je vis M. Debas, une auge sur la tête, avec une échelle, une cruche, un grapin, des cordes et je ne sais quoi encore.
Il ne faut pas croire pour cela que M. Debas fût maçon ou fumiste. C'était un bouquiniste qui étalait ses livres dans des bottes sur le parapet du quai Voltaire. Ma mère l'avait surnommé Simon de JNantua, du nom d'un marchand ambulant dont elle me faisait lire l'histoire, en un petit livre aujourd'hui tombé dans l'oubli. Simon de Nantua^courail les foires avec un ballot de toile sur le dos el moralisait sans trêve. Il avait toujours raison Son histoire m'ennuya cruellement et j'en garde un triste souvenir. J'y acquis pourtant la connaissance d'une grande vérité : c'est iju'il ne faut pas avoir toujours raison. M. Debas.
comme Simon de Nantua, moralisait du matin au soir et faisait tout, excepté son métier. Servtable aux voisins, travaillant pour
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tous, il montait et démontait les poêles, raccommodait la vaisselle cassée, remettait dés manches aux couteaux, posait ^es sonnettes, graissait les serrures, réglait les pendules, opérait les déménagements et les emménagements, donnait des soins aux noyés, mettait des bourrelets aux portes et aux fenêtres, faisait chez le marchand de vin de la propagande pour les candidats du parti de l'ordre et chantait, le dimanche, dans la chapelle des petites sœurs des pauvres. Ma mère le tenait ^ur un homme de bien que son caractère élevait audessus de sa condition, et elle le considérait. Pour moi, je n'eusse pas souffert aisément les préceptes sempiternels de bienséance et de civilité dont M. Debas m'assommait s'il ne m'eût extrêmement amu^é par une ardeur excessive au travail dont j'étais seul au monde à comprendre le comique. Je m'attendais tou-
' jours en le voyant à quelque agitation divertissante. Cette fois encore je ne fus pas déçu. Le poêle de notre salle à manger était de faïence blanche, toute craquelée et fendue en
{ plusieurs endroits. U occupait dans un angle de la pièce une niche où s'élevait un tuyau pareillement de faïence surmonté d'une tète
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barbue que je Bayais, pour l'avoir enteadu dire à M. Dubois, être celle de Jupiter Trophonius. Et la barbe d'un si grand dieu me faisait impression. M. Debas ayant revêtu une blouse blancbe monta à l'échelle et déjà Jupiter Trophouius gisait sur le plancher, détaché de sa colonne d'où s'échappaient des Qots de suîe.
tandis que le poêle lui-même, disloqué, rompu, couvrait de ses débris la salle entière et que des nuages de cendre froide assombrissaient l'air. fLes ténèbres furent accrues par une poudre subtile qui monta bu. plafond pour descendre ensuite lentement en couche épaisse sur les meubles et les tapis. M. Debas g&chait du plâtre dans une auge débordante et dégouttante. Visiblement il se réjouissait de travailler à l'exemple du dieu qui tira t'univerr des abîmes du chaos. A ce moment, la vieille Mélanie pénétra, son cabas sous le bras, dans la salle, promena de haut en bas et de long en large des regards désolés, poussa un long gémissement et demanda :
— Alors, comment que je ferai pour servir le dîner de mes maîtres?
Puis, sans espoir d'une réponse heureuse, elle s'en alla aux provisions.
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Le chaos régnait encore quand de nouveau une grande rumeur monta de la cour. Le cocher de M. Bellaguet, le père Alexandre, coAciei^e de notre maison, la bonne des Caumont, le jeune Alphonse criaient ensemble :
— Le voilà, le voilà!
Cette fois, je le via distinctement sur le faîte du toit, le papegai de la comtesse Michaud. Il était vert avec du rouge sur les ailes. Mais à peine s'était-il montré qu'il disparut.
Les gens de la cour disputèrent entre eux sur la direction qu'il avait prise. L'un croyait qu'il s'était envolé vers le jardin de M. Bellaguet qui lui rappelait, pensait-on, les forêts du , Brésil où s'était écoulée son enfance. Un autre affirmait qu'il avait gagné, le quai, prêt à se jeter dans la rivière. Le concierge l'avait vu s'élancer sur le clocher de Saint-Germain-dea- Prés. Mais l'imagination de ce vieux napoléonien, hantée par le souvenir de l'aigle aux couleurs nationales, l'égarait. Le perroquet de la comtesse' Michaud ne volait pas de clocher eu clocher. Le commis de M. Caumont conjecturait avec plus de vraisemblance qu,e, pressé par la faim, l'oiseau fugitif gagnait le toit qui abritait sa mangeoire. Simon de I^antua,
^ accoudé k la fenêtre, écoutait pensif. Je lui dis, pour montrer mon savoir, que ce perroquet n'était pas aussi beau que Vert- Vert.
— Qui appelles-tu Vert- Vert?
Je m'enorgueillis de lui apprendrcr que c'était le perroquet des Visitandines de Nevers, qui paHait comme un ange, mais qui avait pris un mauvais ton en voyageant sur la Loire avec des bateliers et des mousquetaires. Je connus aussitôt qu'on se fait du tort en montrant son savoir iux ignorants. Car Simon de Nantua, m'ayant regardé sévèrement de ses gros yeux aussi expressifs que deux globes de Jampe, me reprocha de dire des futilités.
Cependant il roulait dans son esprit de profondes pensées.
Parmi les innombrables soins qu'il se donnait bénévolement pour le service du prochain, celui qu'il prenait peut-être le plus volontiers était de rattraper les oiseaux échappés. II avait notamment rapporté plusieurs fois à madame Caumont ses serins domestiques. Il jugea que rendre à la comtesse Micbaud son perroquet était pour lui un devoir impérieux, et il ne balança pas h l'accomplir. Ayant remplacé i la h&te sa blouse blanche par une vieille rediu-
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gote verta Ijui jauDissait comme les feuilles d'automne, il m'annonça son intention et, laissant régner dans la salle à manger le chaos qu'il n'avait pas eu le loisir d'organiser, il sortit, la tète pleine de son dessein. Je me jetai dans l'escalier & sa suite; nous franchîmes d'un bond le court espace qui nous séparait de la maison, bien connue de moi, la maison du concierge Morin, où habitait la comtesse Michaud; nous dévorâmes les degrés jusqu'au palier du deuxième éta^e et pénétrâmes par la porte grande ouverte dans l'appartement où tout respirait la désolation. Nous vîmes dan» la salle à manger le perchoir abandonné.
Mathilde, la femme de chambre de madame la Comtesse, nous exposa les circonstances qui Avaient précédé et provoqué la fuite de Jacquot. La veille, à cinq heures du soir, un chat gris, à poil ras, un énorme matou, signalé depuis longtemps pour ses attentats, avait bondi dans la salle à manger. A son approche, Jacquot effrayé s'était enfui dans l'escalier et avait passé par la lucarne. Mathilde 6t deux fois ce récit. Comme elle se disposait h le faire une troisième fois, je me coulai dans le salon et contemplai le portrait en pied du général
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comte Michaud qui occupait le plus grand panneau. Le général était représenté (je l'ai déjÀ dit) en grande tenue, culotte blanche et bottes vernies, i la bataille de Wagram. A ses pieds 4^3 morceaux' d'obus, un boulet de canon, une grenade fumante ; au fond, des soldats, tout petits par l'effet de leur éloignement, chargeaient. Le général portait sur sa large poitrine le ruban de grand-aigle de la Légion d'Honneur et la croix de Saint-Louis. Je ne fis pas de difficulté à ce qu'il portât la croix de Saint-Louis à Wagram. J'en eusse fait quand je revis plus tard ce portrait chez un brocanteur, si l'on ne m'eût appris que le général comte Michaud, comblé de faveurs et d'honneurs par les Bourbons, avait fait ajouter, en 1816, cette croix & son portrait. Simon de Nantua me tira de ma contemplation et m'enseigna qu'on n'entre dans un salon qu'après en avoir été prié et s'être essuyé les pieds. Sa réprimande fut courte, car le temps était cher.
— Allons! fit-il.
£t muni d'une grosse corde, apparemment pour se suspendre dans le vide, il monta l'escalier. Je le suivis, portant un verre qu'il m'avait confié et qui contenait du pain trempé dans du
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vin, appât pour attirer Jacquot. Mon cœur battait avec violence h la pensée des dangers où cette expédition m'allait jeter. Jamais, dans leurs plus eiïroyables aventures de guerre ou de chasse, trappeurs de-l'Arkansas, flibustiers de l'Amérique du Sud, boucaniers de Saint- Domingue, ne sentirent mieux que moi l'ivresse du péril. Nous gravîmes jusqu'à ce que l'escalier nous abandonnât, puis, grimpâmes à une échelle de meunier, des plus roides jusqu'à une lucarne par laquelle Simon de Nantua passa la moitié de son corps. Je ne voyais plus que ses jambes et son énorme derrière. Tantôt il appelait Jacquot d'une voix caressante, tantôt il imitait la grosse voix enrouée de ' Jacquot lui-même, pour le cas, je pense, où l'oiseau préférerait son propre organe à la parole humaine; par moment il sifflait, par moment il chantait à voix de sirène et interrompait de temps à antre ces incantations pour m'adresser, si j'ose dire, des préceptes qui allaient de la civilité à l'éthique et pour m' enseigner l'art de me moucher en compagnie et mes devoirs envers la divinité.
Les heures passaient, le soleil en s'abaissant allongeait sur les toits l'ombre des cheminées.
'Nous désespérioBB, quand Jacquot parut. Lei présomptious du commis de M. Caumont se yérifiaieut. Je passai la tète par la lucarne et vis le papagai qui, d'une marché difficil*, en balançant son gros corps, descendait lentement le pignon. C'était lui! Il venait à nous. J'en tressaillis de joie, il était tout proche. Je' retenais mon souffle. Simon de Nantua lui jeta un appel sonore et, ayant pris le morceau de pain trempé de vin, le tendît h bout de bras, poing fermé. Jacquot s'arrêta, regarda de notre côté, d'un air de déâance, s'éloigna, battit des ailes et s'enfuit d'un vol d'abord difficile, mais qui, devenu peu k peu plus rapide et plus soutenu, le porta jusqu'au toit d'une maison voisine où il disparut à nos yeux. Notre déconvenue à l'un et à l'autre fut grande, mais Simon de Nantua ne se laissait point abattre par la mauvaise fortune : il tendit le bras vers l'océan des toits.
— Là! fît-il.
Ce geste énergique, cette parole brève me transportèrent d'enthousiasme.
i Je m'attachai à sa vieille redingote et, pour rapporter les faits tels que mou souvenir me les retrace, je fendis l'air avec lui et descendis du
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haot des naées dans une enceinte inconnue où se dressaient des façades de pierre sculptée; et je vis une multitude d'hommes nus, énormes, effrayants, suspendus dans un ciel sans lumière. Les uns y soutenaient le poids de leur puissante structure, les autres, par groupes, descendaient désespérément vers la rive sombre où des démons hideux les attendaient. Cette vision me remplit d'une sainte épouvante; mes yeux se voilèrent, mes jamhes fléchirent. Voilà les faits tels qu'ils frappèrent mes sens et mon esprit et tels qu'Us demeurent imprimés dans ma mé- .
moire : j'en porte un témoignage Qdèle. Toutefois, s'il faut les soumettre aux règles d'une critique sévère, je dirai que vraisemblablement nous avons^ Simon de Nantua et moi, avec une étourdissante rapidité, descendu l'escalier, suivi le quai, pris la rue Bonaparte et atteint l'École des Beaux-Arts où je vis, par une porte entr'ouverte, une copie du Jugement Dernier de Michel-Ange peinte par Sigalon. Ce n'est qu'une hypothèse, mais elle est vraisemblable. Sans nous prononcer plus affirmativement sur ce point, poursuivons notre récit. Je ne contemplai qu'un instant les colosses flottants et me trouvai dans une cour spacieuse au côté de
Simon de Nantua, qu'entouraient dea gardiens coiffés d'un bicorne et de jeunes hommes aux longs cheveux ombragés d'un chapeau de feutre à la Rubens et^portant un carton sous le bras. Les gardiens 'niaient avoir vu l'oiseau de la comtesse Michaud. Les jeunes gens conseillaient en riant à Simon de Nantua de Ini mettre, pour l'attraper, un grain de sel sur la queue ou plutôt de lui gratter la tète. Il n'yavait rien, afûrmaient-ils, qui fût plus agréable aux perroquets.
Et les jeunes hommes nous saluèrent en nous priant de présenter leurs hommages à la comtesse Michaud.
— Malappris ! murmura Simon de Nantua.
Et il sortit indigné.
De retour chez la comtesse Michaud, nous trouvâmes dans la salle à manger... qui?... le papegai sur son perchoir. Il s'y tenait d'une assiette tranquille et accoutumée et semblait ne l'avoir jamais quitté. Quelques grains de cbënevis répandus sur le parquet .attestaient qu'il venait de manger. A notre approche, il tourna vers nous un œil rond et fier comme une cocarde, se balança, se hérissa et ouvrit largement ce bec qui formait tout son visage.
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Une vieille dame, coiflée d'un bonnet de dentelle noire et dont les maigres joues s'encadraient de boucles blancbes, la comtesse Micbaud, sans doute, assise près de Jacquot, en nous voyant, détourna la tète. La femme de chambre allait et venait sans desserrer les dents. Simon de Nantua passait son chapeau d'une main dans l'autre, affectait de sourire et restait stupide. EnGn Mathilde nous Gt connaître, sans daigner nous regarder, que Jacquot venait d'entrer seul et de son propre mouvement, par la lucarne, dans la mansarde où elle couchait, sous les combles, et que le cher animal connaissait bien, pour y être venu souvent sur l'épaule de sa Matbilde.
— II serait rentré plus tôt, ajouta d'un ton amer la servante, si vous ne l'aviez pas effrayé.
On ne nous retint pas. Et comme Simon de Nantua m'en fît, dans l'escalier, la remarque attristée, on ne nous offrit pas même un rafraichtssement.
Quand, à la tombée de la nuit, je rentrai au logis, je trouvai la maison consternée, ma mère agitée et fiévreuse, la vieille Mélanie en larmes, mon père gardant un calme affecté. On m'avait cru volé par des bohémiens ou des
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saltimbanques, écrasé par une voiture, arrêté devaQtquelque boutique dans une rafle de filous ou, pour le moins, perdu dans des rues lointaines. On m'aTait cherché chez madame Caumont, chez les dames Laroque, chez madame Letord, la marchande d'estampes, et jusque chez M. Clérotle géographe, où m'attirait queU quefois le désir de contempler sur une sphère la figure de ce monde où je croyais tenir une place considérahle. On parlait, quand je sonnai à la porte, d'aller à la préfecture et d'y demander qu'on fit des recherches. Ma mère m'examina attentivement, me toucha le front qui était moite ^ passa la main dans mes cheveux emmêlés et pleins de toiles d'araignées, et me demanda :
— D'où viens-tu, fait comme tu es, sans chapeau, ton pantalon déchiré au genou?
Je contai mon aventure et comment j'avais suivi Simon de Nantua à la recherche du papegai.
Elle s'écria :
— Je n'aurais jamais cru monsieur Debas capable d'emmener cet enfant toute une aprèsmidi, sans m'en demander la permission et sans averti;- personne.
— Quand l'éducation n'y est pas! ...
ajouta, en secouant la tète, la vieille Mêlante, bonne créature, mais qui, humble et petite, se montrait sévère aux humbles et aux petits.
On dtna dans le salon, la salle à manger étant impraticable.
— Pierre, me dit mon père, quand j'eus pris ' mon potage, comment n'as-tu pas pensé que ta
disparition prolongée jetterait ta mère dans une mortelle inquiétude?
J'essuyai encore quelques reproches, mais visiblement c'était sur Simon de Nantua que tombait la réprobation.
Ma mère m'interrogeait touchant mes escalades, et paraissait troublée encore des dangers que j'avais courus.
Je t'assurai qoe je n'avais couru aucun danger. Je cherchais k 1^ tranquilliser, mais en même temps, je voulais montrer ma force et mon courage, et, tout en lui répétant que je , m'étais ténu loin de tout péril, je me dépeignais montant à des échelles suspendues dans le vide, escaladant des murailles, grimpant sur des toits aigus, courant dans des gouttières. En m' écoutant, elle laissa paraître tout d'abord un
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' léger tremblement des. lèvres qui trahissait son trouble. Puis, peu à peu rassurée, elle bocha la tête et finit par me rire au nez. J'avais passé la mesure. Et quand je contai que j'avais vu une multitude d'hommes nus, énormes, suspendus dan^ l'air, on cria holà ! et l'on m'envoya coucher.
L'aventure du perroquet resta fameuse dans ma famille et parmi nos amis. Ma chère maman racoiitait, peut-être avec quelque orgueil maternel, ma course dans les gouttières en compagnie de M. Debas auquel elle ne pardonna jamais. Mon parrain m'appelait ironiquement chasseur de papegauts; M. Dubois ' lui-même, tout grave qu'il était, souriait presque en entendant conter une si étrange aventure et faisait cette remarque qu'avec son habit vert, sa grbsse tète, son cou épais et court, sa vaste poitrine, ses formes trapues, son air rébarbatif, le perroquet amazone sur son perchoir offre assez le profil de Napoléon à bord du Nortkumberland. A ce récit enfin M. Marc Ribert, romantique chevelu, tout de velours
1. II sera parlé amplement de M. Daboîs et quelque pea de M. Marc [tibert dans nn volume de SoQTMiiis qui lera suite ï celui-ci.
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habillé et qui ronsardisait, se prenait à mur-
Quand le printemps poaasait l'herbe nouvelle Qui de couleurs ae faisait aussi belle Qu'est la couleur d'un gaillard papegm, Bleu, pers, gris, janue, inoamat et vert gai...
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