‹ Le petit Pierre: La vie en fleurChapitre 12 sur 16 · ONGLE HYACINTHE · texte numérisé non relu

ONGLE HYACINTHE

Je fus fort surpris, ce jour-là, en entrant dans le salon, d'y trouver ma mère conversant avec un vieillard d'un air respectable que je voytiis pour la première fois. Son crAne dénudé, ceint d'une couronne de cheveux blancs, se colorait de rose. Son teint était clair, ses yeux, bleus, sa bouche souriante. Rasé de frais, deux pattes de lièvre encadraient ses joues rondes. H portait un bouquet de violettes à la boutonnière de sa redingote.

— C'est ton petit bonhomme, Antoinette? demanda-t-il, en me voyant. On dirait une

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fille, tant il est doux et timide. II faut lui fure manger de la aoupe pour. qu'il deTienne un homme.

' M'ajant fait signe d'approcher, il me posa la main sur l'épaule :

-^ Mon petit, tu es dans l'&ge oii l'on croît que la vie n'a que des sourires et des caresses. On s'aperçoit un jour qu'elle est souvent dure et parfois injuste et cruelle. Je te souhaite de uepasen faire l'expérience dans des conditions trop pénibles. Mais sache bien et n'oublie jamais qu'avec du courage et de la probité, on surmonte toutes les épreuves.

Son visage exprimait la franchise et la bonté. Sa voix allait au cœur. On ne pouvait ■ soutenir sans émotion le regard de ses yeux qui se mouillaient.

— Mon enfant, la fortune t'a donné d' excellents parents qui te guideront, à l'heure voulue, dans le choix difScile d'une carrière. N'as-tu pas envie de devenir soldat?

Ma mère répondit pour moi qu'elle ne le croyait pas.

— C'est pourtant un beau métier, repartit le vielUud. Le soldat, aujourd'hui sans pain et sans gîte, couche comme un gueux sur la

paille; le leademam, il soupe dans un palais où les plus grandes dames tiennent k honneur de le servir. II connaît tontes les vicissitudes, vit toutes les vies. Mais, si tu as un jour l'honneur de porter l'uniforme, souviens-toi, mon enfant, que le devoir d'un soldat est de protéger la veuve et l'orphelin et d'épargner l'ennemi vaincu. Celui qui te parle a servi sous Napoléon le Grand. Hélas! voilà déj& plus de trente ans que le dieu des batailles a quitté la terre; et personne après lui n'est capable de conduire nos aigles à la conquête du monde.

Enfant, ne te fais pas soldat!

Il me repoussa doucement et, se tournant vers ma mère, reprit la conversation interrompuey

— Oui, une installation modeste. Quelque chose comme le logis d'un garde-chasse...

C'est donc une affaire décidée, et je puis, gr&ce à toi, ma chère Antoinette, réaliser mes vœux les plus chers. Au terme d'une vie agitée et pleine de traverses, je goûterai le repos. Il me faut si peu pour vivre! J'ai toujours souhaité de finir mes jours dans la paix des champs.

Il se leva, baisa galamment la main de ma mère, m'adressa un signe de tète affectueux et

sortit. Son port était noble et sa démarche

J'éprouvai une grande surprise en apprenant que cet aimable vieillard était l'oaclo Hyacinthe dont je n'avais entendu parler qu'avec effroi et réprobation, qui portait partout ta ruibe et le désespoir, l'oncle Hyacinthe enfin, la terreur et l'opprobre de la famille. Mes parents lui avaient fermé leur porte. Mais Hyacinthe, après dix ans de silence, venait d'annoncer à ma mère, par une lettre touchante, sa résolution de se retirer dans un hameau de son pays natal, si elle pourvoyait aux frais du voyage et d'une modeste installation. Il se faisait fort d'y subsister en administrant les propriétés d'un frère de lait avec lequel il restait en excellents termes. Et ma mère, trop crédule, sourde aux conseils de mon père, consentit le prêt.

A quelque temps de là, elle apprit que l'oncle Hyacinthe, ayant dissipé dans la débauche l'argent reçu pour un autre usage, tenait ' l'emploi de comptable chez un marchand d'hommes de la me Saint-Honoré. Ainsi nommait-on ceux qui fournissaient, moyennant salaire, des remplaçants aux jeunes gens riches, peu désireux d'être soldats. Les marchands

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d'hommes étaient fort achalandés, mais tenus en médiocre estime et leurs secrétaires ne pouvaient aspirer à beaucoup de considération. Ces marchands d'hommes habitaient, pour la plupart, une g;rande maison de la me Saint-Honoré, qui faisait le coin de la rue du Coq, et que couvraient du haut en bas des enseignes ornées de croix d'hooneur et de drapeaux tricolores. Au rez-de-chaussée s'ouvraient un magasin de vieux K^o"^ ^^ d'épaulettes et une brasserie fréquentée par les soldats qui, ayant fourni le service de sept ans exigé par l'État, désiraient se rengager. Il y pendait, pour enseigne, une peinture sur tôle représentant deux grenadiers attablés sous une tonnelle et débouchant tous deux en même temps leur cannette de bière d'une main libérale et assez heureuse pour que chaque jet de la liqueur mousseuse, échappée de la bouteille d'un soldat, après avoir décrit une courbe hardie, all&t retomber dans le verre du camarade. C'était U, je le crains, derrière des rideaux sales, que l'oncle Hyacinthe exerçait ses fonctions nouvelles, qui consistaient à faire jouer et boire les militaires libérés jusqu'à les rendre faciles sur le prix de leur rengagement. Et peut-être, quand je passais devant

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cette taaisoa de la rue Saint-Bonoré, la galté de l'enseigne m'aidait-elle à supporter la vue du cabaret où se consommait le déshonneur de ma famille.

Hyacinthe, aana instruction, mais bon cal- ' culateur et chiffrant bien, possédait ce qu'on appelait alors une belle main; c'est-à-dire qu'il était calligraphe. On citait de lui la proclamation de Bonaparte à l'année d'Italie, tracée en caractères microscopiques et formant, par la disposition des lignes, un portrait du premier consul. Conscrit en 1813, élevé au grade d'adjudant l'année suivante, pendant la campa^e de France, il se vantait d'avoir eu une conversation avec l'Empereur, la nuit, au bivouac près de Craonne :

— Sire, lui dit Hyacinthe, nous yerserons notre sang jusqu'à la dernière g;outte sous vos aigles, parce que vous iacarneK la Patrie et la Liberté!

— Hyacinthe, vous m'avez compris, répondit l'Empereur.

Nous ne connaissons cat entretien, je m« h&te de le dire, que par le témoignage d'Hyacinthe, qui le lendemain, de son propre aven, se couvrit de gloire, à Craonne. Et comme

les plu9 belles actions produisent parfois les pires effets, Hyacinthe, devenu en quelques instants un héros, se tint quitte pour le reste de sa vie de toutes les obligations auxquelles se soumet le vulgaire et n'eut plus ni foi ni loi. Il avait dépensé toute sa vertu en une seule Journée. On doute s'il était à Waterloo et ce point ne sera probablement jamais éckirci.

Déjà il fréquentait les cabarets et aimait miens conter ses exploits que de les renouveler. Il accomplissait ses vingt-deux ans quand il fut licencié en 1813. Beau, vigoureux, gaillard, la coqueluche des femmes, le bourreau des cœurs, il fut aimé d'une tante de ma mère, paysanne riche, qu'il consentit à épouser et dont il fît danser les écus. En la trahissant, en la maltraitant, en la délaissant, il lui donnait des occasions nombreuses de montrer la ferveur de son idolâtrie et la folie de son amour. Après l'avoir accablée d'offenses, il pardonnait et elle lé trouvait alors plus aimable que s'il eût été toujours ffdèle. Parcimonieuse et même avare, elle se montrait pour lui follement prodigue. On le voyait, à cette époque, entre Paris et Pontoise, coiffé d'un chapeau gris k boucle d'acier, largement évasé par le haut, portant

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