‹ Le petit Pierre: La vie en fleurChapitre 13 sur 16 · I.B PETIT PIBRBB fil · texte numérisé non relu

I.B PETIT PIBRBB fil

ooe redingote verte, à boutons d'or, Doe calotte j nankin et des bottes vernies, conduire une ' charrette anglftîse h deux roues, digne sujet d'un crayon de Carie Vemet. liVéquentant ave« des Cydalises le Bœuf à la Mode et le Rocker de Cancale et passant les nuits dans les tripots, il dévora en quelques années les champs, les préa, les bois et le moulin de sa femme. Ayant mis la pauvre amoureuse sur la paille, il la quitta pour mener une vie d'aventures, en compagnie d'un ancien maître de postes nommé Huguet, mince, bref, bancal, mal peigné, dont il faisait, selon le besoin, son domestique, son associé ou même son patron quand on y courait des risques.' Huguet, qui était un fripon et avait dupé tout le monde, se montrait, à l'égard d'Hyacinthe, le plus ûdèle, le plus généreux, le plus noble des amis'. Huguet, royaliste, un peu chauffeur, disait-on, et qui avait porté la Terreur Blanche dans l'Aveyron, dont il était originaire, «e fît bonapartiste par dévouement à son cher Hyacinthe, qui était bonapartiste par profession. Hyacinthe en portait le cos-' tume : longue redingote boutonnée sous le menton, bouquet de violettes à la boutonnière, gourdin & la main. Sur le boulevard

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de Gand, entouré de quelques frirea d'annea, et suivi d'Huguet comme d'un barbet, il faisait un opprobre & l'Angleterre de la captivité de Napoléon et, au sortir de l'estaminet, se touiv nant vers le nord-ouest, il dénonçait d'un doigt vengeur la perfide Albion; ses lèvres formaient des vœux pour qu'advint le règne du fils de l'homme. S'il rencontrait quelque fidèle sujet décoré par le roi d'un lys d'argent, il grognait imperceptiblement et disait : < Encore un compagnon d'Ulysse ! » S'il pouvait attraper un chien sans êâ-e vu, il lui attachait à la queue une cocarde blanche. Hais il ne se mêlait ni de complots ni de conspirations et même évi^ tait les duels. L'oncle Hyacinthe, comme Panurge, craignait naturellement les coups.

Huguet était brave pour lui et toujours prêt k en découdre. Réduit à vivre des ressources de son esprit, Hyacinthe s'étaut fait professeur ^'écriture et de tenue de livres, rue Montmartre, Hnguet lavait les planchera et faisait griller des saucisses, tandis qu'en attendant les élèves, Hyacinthe taillait magistralement ses plumes d'oie et en posait la pointe sur l'ongle du pouce gauche pour porter avec décision le coup de canif magistral qui ouvrait le bec. Mais en

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Tun il taillait les plumes d'oie, en vain uq tableau en ronde, anglaise, gothique et b&tarde, accroché à la porte de ta rue, énupiérait les titres du calligraphe expert et comptable diplftmé. Nul élive ne b0 présenta. Il se fit courtier d'assurances sur la vie. Sa belle prestance et sa parole persuasive lui eussent procuré de nombreux abonnements. Mais le vin et l'amour consommèrent ses premiers gains et l'empêchèrent d'en réaliser de nouveaux, malgré le zèle d'Huguet qui faisait le courtage pour son ami, mais n'y réussissait pas, parce qu'il louchait horriblement, puait le vin, était bègue, et que la persuasion n'habitait pas ses lèvres. Les deux compères ouvrirent, après cette déconvenue, & Montrouge, dans l'atelier d'un mouleur, une salle d'armes où Hyacinthe, maître d'escrime, avait Huguet pour prévôt. Comme le mouleur continuait à travailler, i ses heures, dans la salle, le plâtre qui remplissait les fentes du plancher s'^élevait, & chaque assaut, sur les pas des escrimeurs et tes enveloppait d'une &cre nue qui leur tirait sous le masque des larmes et 'des éter- Qoe'meDts. Ce furent encore le via et l'amour qui mirent 6a k cette noble profession des

armes. Après quelques essais tombés daasl'oubli, Hyacinthe imagina d'exploiter l'^/ixir du Vieux de la Montagne, selon la formule du docteur Qibet. Huguet distillait la liqueur et Hyacinthe' la plaçait chez les épiciers et les pharmaciens. Mais cette association fut courte et menaça de Snir mal, la justice ayant soupçonné le sieur Gibet d'usurper le titre de docteur en médecine; on croit même que le distillateur Huguet ne s'en tira pas sans quelques mois de prison. Hyacinthe mit alors ses facultés au service de l'État et occupa une place d'inspecteur aux nalles. Il exerçait la nuit ses fonctions, mais on le trouvait plus souvent dans les cabarets que sur le carreau et, bien que son ami Huguet s'étudiât à le seconder, il fut plusieurs fois réprimandé et finalement révoqué. Cette sanction extraordinaire passa pour une mesure politique. On poursuivait en Hyacinthe un vieux soldat de Napoléon. Cette persécution lui assura l'aide de quelques libéraux qui lui procurèrent un emploi de copiste et il s'enorgeuillitde copier Les /'Raideurs sans^rocés, comédie en trois actes et en vers, de M. Etienne, de M. Etienne, < moins grand, disait Hya- l ciuthe, pour êfl-e entré à l'Institut par son

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mérite que pour en avoir été chassé par uu roi s. On sait qu'Etienne fut exclu en 1816 de t'Institut réorganisé. Cependant, à l'instigation d'Hyacinthe, Hugeet fit le commerce des vins et frauda l'octroi, ce qui lui valut cinq mille francs environ de bénéfice et six mois de pri- ' son. < Ce n'est pas la plus mauvaise affaire que j'aie faite, » disait Buguet après réflexion. Ce cynisme révoltait le héros de Craonne qui avait des principes, professait la morale du vicaire savoyard agrandie du sentiment de l'honneur, et enseignait à Hagaet, ' quand ils buvaient ensemble, les règles du devoir et l'autorité des lois. Suivre la droite voie ou la reprendre après l'avoir quittée; innocence ou repentir, telle était la devise du vieux soldat. Huguet, en l'écoutant, le regardait avec admiration et pleurait dans son verre. Le voyant ainsi réhabilité par le repentir, Hyacinthe fonda avec lui une Société pour la distribution des imprimés dans la ville de Paris, qui ne réussit pas. C'est peu après, je crois, la déconfiture de cette Société que l'oncle Hyacinthe vint trouver ma mère, comme je t'ai rapporté, et devint secrétaire d'un marchand d'hommes.

Ses entreprises avaient cela de bon qu'elles

ne -duraient guère. U ne resta pas longtemps occupé à acheter des hommes sous l'enseigne des deux grenadiers. On ne saurait dire les métiers qu'il Gt ensuite. Le dernier seul fut connu de sa famille. Hyacinthe, devenu très vieux, établit, dans l'arrière-boutique d'un cabaretierde lame Hambuteau, un cabinet d'affaires. Attablé devant une honteille de vin blanc et un sac de marrons rAtis, il donnait des consultations aux petits marchands du quartier sur les moyens d'éluder une dette ou d'éviter des poursuites. Ai-je dit que l'oncle Hyacinthe avait le génie de la chicane? Ce trait achève son portrait. Rusé, madré, retors en fait de procédure, il eût rendu des points k Ghica-, neau. Le papier timbré faisait ses délices.

Dans son arrière-boutique, il servait aussi de secrétaire aux servantes du quartier. Son ami Huguet, tout menu, toutclochantet vif encore, ne l'avait pas abandonné. Ils logeaient dans une soupente, au fond du cabaret. Huguet s'ingéniait pour garnir de tabac la pipe de son ami. Une nuit d'hiver, il fut frappé d'un coup de couteau entre tes deux épaules, dans une rixe avec des rAdeurs, et porté à l'hûpital.

Hyacinthe l'alla voir. Huguet lui sourit et

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mouEiut. Hyacinthe se remit à rédiger des baux et h faire pour les boutiquiers ea, détresse et lès maritornes amoureuses office d'avocat et de parfait secrétaire. Mais sa belle main commençait à trembler, son regard se voilait, sa tâte s'appesantissait; il demeurait de longues heures somnolent et sans pensée. Six semaines après la mort d'Huguet, il tomba frappé d'apoplexie. On le porta dans la chambre de la rue du Sabot où logeait sa pauvre femme qui ne l'avait pas vu depuis quarante ans et l'aimait comme au jour de ses noces. Elle l'entoura des soins les plus tendres. Paralysé du bras gauche et traînant la jambe, il bougeait à peine et ne parlait plus. Chaque matin, elle le portait de son lit & la fenêtre où il passait la journée, regardant du c6té du soleil. Elle lui bourrait sa pipe et ne le quittait pas des yeux. Au bout de six mois, frappé d'une seconde attaque, il vécut six jours sans mouvement. Sa langue embarrassée ne laissait passer que des sons indistincts; mais on crut l'entendre appeler Huguet au moment de sa mort.

Mon père ne prononçait Jamais le nom de l'oDcle Hyacinthe. Ha mère évitait de parler de

lui. Pourtant, elle conta plusieurs fois l'anecdote que voici et qui pour elle résumait le caractère de cet homme, frivole et trompeur.

Hyacintlie, lors de la révqlution de 1830, Ayant passé la quaraptaine, mais resté galant, s'ennuyait au logis. Pendant les Trois Glorieuses, il se tint coi, faisant des vœux pour le peuple. Le 30 juillet, après la défection des troupes royales, alors que le feu avait partout cessé et que le drapeau tricolore flottait' sur les Tuileries, notre homme mit le nez dehors et désira se rendre, pour une raison à lui connue, au coin de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine. Il habitait aux environs, alors rustiques et déserts, de la barrière de l'Étoile. Pour contenter son désir, il lui fallait cheminer, sous un soleil ardent, par les rues dépavées et franchir plus de trente barricades gardées par le peuple, ou faire de longs détours h travers des quartiers peu sûrs. Pour résoudre cette difficulté, Hyacinthe imagina un artifice ingénieux, li se rendit chez un sien voisin, marchand do vin traiteur, s'enveloppa le front d'un linge trempé dans le sang d'un lapin et se fit porter par le gargotier et son garçon devant la première barricade, qui était toute proche sur

le faubourg du Roule. Comme il l'avait prévu, , les défenseurs de la barricade, le prenant pour un blessé, le reçurent des mains des porteurs et lui firent passer l'obstacle avec toutes sortes de précautions. Puis, lui ayant fait boire un verre de vin, désignèrent deux d'entre eux pour le porter sur un brancard. Uo cortège se forma et grossît chemin faisant; un élève de l'École Polytechnique, épée au clair, en prit la tète. Des hommes du peuple, en bras de chemise, les manches retroussées, des rameaux verts au canon de leur fusil, se tenaient aux côtés du brancard et criaient :

— Honneur au brave!

Des apprentis typographes, recennaissables & leur bonnet de papier, des mitrons, tout de blanc vêtus, des écoliers portant les épaulettes et les buffleteries de la garde, un enfant de dix ans coiffé d'un shako qui lui descendait sur les épaules, suivaient en répétant :

— Honneur au brave!

Des femmes, sur leur passage, s'agenouillaient. D'autres jetaient des fleurs à la victime héroîqueet déposaient sur le brancard des rubans tricolores et des branches de laurier. Au coin de la rue Saint-Florentin, un épicier libéral le

harangua et lui décerna une médaille de bronze à l'effîgie de La Fayette. Les défenseurs des barricades, à l'approche du cortège, écartaient pavés, tonneaux, voitures, pour ouvrir, à travers les obstacles, un passage au blessé. Sur tout le parcours, les postes d'insurgés présentaient les armes, les tambours battaient aux champs, les clairons sonnaient. Les cris de : < Vive le défenseur du peuple! vive le soutien de la Charte! vive le héros de la Liberté! » s'élevaient dans un poudroiement de lumière, vers un ciel torride. De tous les cabarets les verres remplis d'une liqueur vermeille volaient aux lèvres de l'inconnu couché sur son lit de gloire et les bouteilles pleines allaient abreuver les porteurs fumants comme des cassolettes.

Et l'oncle Hyacinthe fut déposé avec honneur dans la boutique de madame Constance, blanchisseuse, au coin de la place de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine.

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— Et ce qui me déplaît, dit ma mère, après avoir coûté ce trait d'aae mauvaise vie, c'est qu'Hyacinthe, par ce^te feinte, usurpait les droits du malheur et contrefaisait une victime.

— Il y riaquait gros, dit mon parrain.

L'enthousiasme populaire qu'il avait soulevé se serait, sa ruse découverte, changé subitement «n fureur; il aurait été traité avec ignominie par ceux qui lui rendaient des honneurs civiques et peut-être déchiré par les mégères qui lui versaient à 'boire. Une foule en armes est capable de toutes les violences. Cependani il

faut reconneUtre que le peuple de Paris, pendant les Trois Glorieuses, se montra débonnaire et n'abusa pas de sa victoire. La riche bourgeoisie et les corps savants combattirent avec les ouvriers; les élèves de l'École Polytechnique, sur bien des points, décidèrent du succès. Ils se signalèrent, pour la plupart, par des actes d'héroïsme et d'humanité.

s L'un d'eux, qui pénétra dans le ch&teau à la tète d'une troupe populaire, somma les gardes royales de se rendre. Elle levèrent la crosse en l'air, mais le vieux capitaine qui les commandait s'élança furieux l'épée au poin^ sur l'élève de l'École. Celui-ci, quand déjà l'épée était sur sa poitrine, la détourna et parvint à s'en saisir, puis il la remit k l'ofâcier en disant : < Monc sieur, reprenez cette épée que vous avez « portéeavec honneur sur les champs de bataille c et dont vous ne vous servirez plus contre le < peuple. > Le capitaine, ému d'admiration et de reconnaissance, détacha de sa tunique sa croix de la Légion d'Honneur et la tendit h son jeune adversaire en lui disant ; a La Patrie, € sans doute, vous donnera un jour cette déco- ■ ration. Permettez-moi de vous en offrir les c insignes, i Bans cette lutte civile, le senti-

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ment de l'honneur et celui de la Patrie rapprochaient les combattants.

Mon parrain avait à peine terminé son récit que M. Marc Ribert en commença un autre :

— Le 28 juillet, dit-il, alors que, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, les troupes parisiennes fléchissaient sous un feu nourri, un jeune homme qui portait un drapeau tricolore au bout d'une pique s'élança à dix pas de la garde royale en s'écriant : « Citoyens, voyez comme il est doux de monrir pour la Liberté ! > Et il tomba criblé de balles.

Ma mère, touchée de ces actes d'héroïsme, demanda comment de si nobles actions n'étaient pas plus connues et célébrées.

Mon parrain en donna plusieurs raisons :

— Les guerres de la Monarchie, de la Révolution et de l'Empire ont saturé d'actes héroïques l'Histoire de France : il n'en peut plus entrer de nouveaux. Et puis la gloire des vainqueurs de Juillet est étouffée par la petitesse de leur succès : ils n'ont fait triompher qu'un régime médiocre, et la royauté, issue de leur dévoûment, ne se plaisait pas à rappeler ses origines. BuBa les héros aussi ont leur destin.

— Peut-être, dit ma mère, mais c'est grand

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dommage que le souvenir d'une belle action ae perde.

A cette parole, le vieux M. Dubois qui, durant la conversation, n'avait pas ceasé de jouer avec sa tabatière, tourna vers ma mère son grand visage calme.

— Ne vous hâtez point d'accuser le sort d'injustice, madame Nozière. Tous ces beaux traits, tous ces grands mots ne sont que fables et vaiues rumeurs. Quand on ne saurait rapporter exactement ce qui a été dit et fait dans une assemblée attentive et tranquille, y a-t-il apparence, chère madame, qu'on puisse recueillir un geste ou une parole dans le tumulte d'un combat? Que vos deux historiettes, messieurs, soient imaginaires et ne reposent sur rien de réel, peu m'importe, mais elles' sont conçues sans naturel et sans art, sans la belle simplicité qui seule traverse les âges. C'est pourquoi il faut les laisser dans les almauachs où elle moisissent. La vérité historique n'a rien à voir dans ces beaux exemples d'héroïsme qui volent de siècle en siècle sur les lèvres des hommes : ils relèvent uniquement de l'art et de la poésie. Je ne sais si le jeune Bara, & qui les Chouans promirent la vie

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sauve à la condition qu'il criât : « Vive le roi », cria : « Vive la République » et tomba percé de vingt coups de baïonnette. Je ne le sais ni ne pourrai jamais le savoir. Mais je sais que l'image de cet enfant, qui fait h la liberté le don de sa vie encore dans sa fleur, met des larmes dans les yeux et des flammes dans les cœurs, et qu'on ne peut imaginer un plus parfait symbole du sacriGce. Je sais aussi, je sais surtout que, lorsque le sculpteur David me montre cet enfant, dans sa nudité charmante et pure, s' abandonnant à la mort avec la sérénité de l'amazone blessée du Vatican, sa cocarde pressée sur son cœur et, dans sa main glacée, une baguette du tambour sur lequel il battait la charge, le miracle est accompli, le jeune héros est créé, Bara vit, Barsk est immortel.

Vers cette époque, j'éprouvai un cruel chagrin. Mélanie se faisait vieille. Jusque-là, je n'avais considéré les Ages des hommes que dans leur amusante diversité. La vieillesse me plaisait par son aspect pittoresque, parfois un peu falot et volontiers risible : il me fallut m'apercevoir qu'elle était importune et triste. Mélanie se faisait vieille ; son panier pesait à son bras et, quand elle revenait du marché, ' son souffle s'entendait du pied de l'escalier jusqu'au fond de l'appartement. Sa vue, plus . trouble quelesverres perpétuellement troubles

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de ses besicles, baissait; ses mauvais yeux lai faisaient faire des méprises, dont je riais d'abord, et qui me trotiblèrent bientôt par leur nombre et leur grandeur. Elle prenait de la cire à parquet pour une croûte de pain et son torchon sale pour le poulet qu'elle venait de plumer. Croyant une fois s'asseoir sur son tabouret, elle s'assit sur un tbé&tre de marionnettes que mou parrain m'avait donné et qu'elle brisa avec un grand fracas, sans s'excuser, dans sa frayeur mortelle. Elle pei^ dait la mémoire, brouillait les époques, parlait comme d'événements récents du bal cham- , pêtre donné pour le couronnement de l'Empereur, et où elle avait dansé avec le maire du village, et du baiser que, lors de l'invasion, elle avait refusé, non sans péril, à un cosaque logé & la ferme. Elle coûtait souvent les mêmes histoires et revenait sempiternel] ement sur le froid qu'il faisait le IS décembre 1840, quand l'Eippereur fut ramené à Paris. On avait posé sur son cercueil son petit chapeau et son épée. Elle les avait vus et pourtant elle ne croyait point qu'il fût mort. Son esprit se troublait; elle ne pouvait'quitter un moment sa cuisine sans craindre d'avoir oublié de

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fermer le robinet des eaux, et 3a peur d'une iaondation empoisonnait ' noa promenades, autrefois riantes et tranquilles.

Cet état de ma vieille bonne me surprenait sans m'inquiéter, ne songeant pas qu'il dût empirer. Mais, un soir, j'entendis mon père et ma mère qui se disaient à voix basse :

■ — Mon ami, Mélanie baisse de jour en jour.

— C'est une lampe ^ui n'a plus d'buile.

— Est-ïl bien prudent de laisser sortir Pierrot avec elle?

— Ab! ma chère Antoinette, elle aime -trop l'enfant pour ne pas trouver encore dans «on vieux cœur la force et l'intelligence de le protéger.

Cette parole m'ouvrit l'esprit; je compris et je pleurai. L'idée que la vie s'écoule et fuit comme l'eau entrait pour la première fois dans mon esprit.

Depuis lors je m'attachais ardemment aux bras noueux, aux mains tordues de ma bonne Mélanie; je l'embrassaià, mais je l'avais déjà perdue.

Pendant l'été, qui fut très beau, elle reprit ses forces et recouvra la mémoire; elle refleurissait dans son fourneau et ses casseroles; et je

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recommençais à la taquiner. Comme autrefois, elle allait tous les jours au marché et en revenait sans trop souffler, et sans que son panier pes&t trop h son bras. Mais, dans la saison pluvieuse, elle se plaignit d'étourdissements. € Je suis comme une femme saoule, > disaitelle. Un matin qu'elle était sortie comme d^e coutume, on sonna à notre porte. C'était M. Ménage qui avait trouvé au pied de l'escalier Mélanie évanouie et nous la ramenait dans ses bras. Elle reprit bientût connaissance et mon père noua dit qu'elle était sauvée pour cette fois. J'observai M. Ménage avec une vive curiosité et plus- d'attention que n'en comportait mon âge, car j'avais fait plus de progrès' dans la connaissance que dans la conduite.

M. Ménage portait à la vérité une barbe rouge «t fourchue, un chapeau de feutre à la Rubens, et des pantalons à la hussarde. Mais il ne ressemblait point h un homme qui boit du punch enflammé dans une tête de mort. Ayant étendu Mélanie sur un canapé, il lui soutenait la t6te et faisait au naturel le bon Samaritain. Il avait l'ùr intelligent et doux. Ses beaux yeux un peu fatigués, tristes et tendres, regardaient tunicalement les choses et je crus les

voir sourire en s'arrètant sur les beaux cheveux de ma mère. Il me considéra avec autant de bienveilIaDce que pouvait lui en inspirer un enfant sans beButé et recommanda à mes parents de laisser agir librement en moi la nature, source de toute énergie.

M. Ménage fut chaudement félicité et Nremercié. Ma mère se montra touchée de ce qu'il eût songé à rapporter le panier. Mélanie seule ne fut point reconnaissante au peintre de l'avoir secourue. D l'avait jadis grièvement offensée en dessinant sur sa porte un Amour qui demandait l'hospitalité, et elle ne lui pardonnait pas cette insolence, tant est fort le sentiment de l'honneur chez une femme de bien.

Conformément au pronostic du docteur, notre vieille bonne se releva; mais il apparaissait qu'il n'était que temps qu'elle prit sa retraite.

On se cachait de moi. On chuchotait, on étouffait des soupirs, on essuyait des larmes, on faisait des paquets. On parlait à mots couverts de la nièce de Mélanie qui avait épousé un cultivateur nommé Denisot, et gérait aveo lui une ferme à Jouy-en-Josas.

Un matin, cette nièce apparut, humble et

terrible. C'était une grande femme, noire et sèche, qui ayait des dents démesurées, mais ea petit nombre. Elle venait chercber sa tante Mélanie pour l'emmener à Jouy, sous son toit. Je sentis que toute résistance était impossible, je fondis en larmes. On s'embrassa,: ma m6re, pour me consoler, me promit de me mener bientôt à Jouy. Ma vieille Mélanie était plus morte que vive; mais une chose profonde et subtile me frappa en elle. Je vis qu'en dénouant son tablier, elle avait défait les liens qui l'attachaient à la vie bourgeoise et qu'elle redevenait désormais une autre personne k laquelle je ne me rattachais plus en rien, une paysanne. Je compris que je l'avais irréparablement perdue, ma bonne Mélanie.

Nous la reconduisîmes jusqu'à la charrette qui l'emportait au c6té de sa nièce. Le fouet effleura les oreilles de la jument. Ils partirent. Je vis s'éloigner le fond blanc et rond comme un fromage de son bonnet rustique. Ce fut ma première douleur. Je ]^ sens encore.

En perdant Mélanie, je perdais plus que je ne croyais : je perdais là douceur et la joie de ma première enfance. Ma mère, qui estimait Hélanie, eut la générosité de n'être pas

jalouse de ramour que je donnais à ma Tieille bonne et, si cet amour n'était pas aussi grand. aussi auguste que celui que je gardais à ma mère, il était plus tendre peut-être, et certes plus intime.

Mélanie avait un cœur aussi simple que le mien et nous étions .tout près l'un de l'a-utre par la brièveté de la pensée. Mélanie, déjà vieille quand je naquis, n'était pas gaie; elle ue pouvait l'être, ayant vécu une dure vie ; mais sa radieuse innocence lui tenait lieu de jeunesse et de gaité.

Autant et plus que ma mère elle-même Mélanie forma mon langage. Je n'ai pas à le regretter; tout ignorante qu'elle était, elle ' parlait bieq.

Elle parlait bien puisqu'elle disait les mots qui persuadent et les mots qui consolent.

Quand, en tombant sur le sable, je m'étais écorché les genoux ou le bout du nez, elle prononçait les paroles qui guérissent. Si je lui faisais un petit mensonge, si devant elle je montrais un sentiment égoïste, ^je me mettais en colère, elle prononçait les paroles qui redressent, fortifient, apaisent les cœurs. Je lui dois le fondement de mes idées morales; et ce

que j'y ai ajouté par la suite est moins .solide que ce vieux fonds.

J'ai reçu des lèvrea de ma vieille servante le bon langage francùs. Mélanie parlait peuple et paysan. Elle disait castrole, armoire et colidor '. A cela près, elle aurait pu donner des leçons de bien-dire k plus d'un professeur et k plus d'un académicien. On retrouvait sur ses lèvres la diction fluide et légère des aïeux. Ne

i. Quand on dit comme naas, gens instrniU, U lierre pour rierre et U lendemain pour Cen demain, oa ne devrait pas Uiireles dégoûtés en entendant le parler popalaire, Mélanie disait une légume et eaneçon poar caleçon; mais, doncementl Une légume eat dans La Brayère et eaneion est dans l'^fal dt la France pour 1S92. II me sooTient d'une histoire qoe Hélanie m'a contée et qoe je ne pnia me retenir de mettre ici. Un ioat de ce bel été qai fut le dernier que non» pass&mes ensemble, comme elle élait assise sur un banc dn Lniemlwurg, je mangeais de baisera ses jones ridées. Feignant la peur, la bonne créature s'écria ■:

Tavenx me dëTorer, mon petit inoosienrl As-tu donc

élâ changé en lonp-garouî

Je Ini demandai ce que c'était qu'on loop-garou. Elle ne répondit pas t ma qaestion, mais voici ce qu'elle me conta :

— Au temps de ma jeunesse, il était an pays un gais k qni des gu^ements, an cabaret, jurèrent qu'il était loup et qu'il devait maogw sa mère. Le gars qui était simple les cmt. Rentré, la nuit, dans sa maison, il s'approcba de sa mère qui était couchée an lit et lui dit :

— Ma mère, ma pauvre mère, il faut que je vous mange. Donnei-moi votre bénédiction : je vais vous dévorer...

A cet endroit Mélanie s'arrêta. J'eas beau la presser; elle n'en dit pas davantage. Ce qu'il j avait d'excellent dans les histoires de Hélanie, c'est qu'elles n'étaient pas flnies.

sachant point lire, elle pronooçait les mots comme elle les avait ouïs dans son enfance, et ceux de qui elle les avait entendus étaient des ignorants qui avaient puisé le langage à ses sources naturelles. Aussi Mélanîe parlait-elle naturellement et comme il faut. Elle trouvait sans effort des termes colorés et savoureux comme les fruits de nos vergers : elle abondait en plaisants dictons, en sages proverbes, en images populaires et rustiques.

RADÉÛONDE

— MoD , ami, dît ma mère au doctear Nozière, c'est une bonne, une petite Tourangelle que madame Gaumoat nous recommande.

Je ne suis pas f&chée que tu la voies. Elle n'a encore servi que chez une vieille demoiselle, dans un faubourg de Tours. On m'assure qu'elle est honnête.

Il était temps, pour la bonne économie de la maison, qu'il nous vint enfin une domestique honnête. Depuis plus d'un an, depuis le départ de la vieille Mélanie, nous avions eu une douzaine de servantes dont les meilleures

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quittaient la place dès qu'elles voyaient qu'on n'yfaisait pas une grande dépense. Nous avions eu Sycorax qui portait de 1« barbe au menton et nous servait une cuisine de sorcière; nous avions eu une fille de dix-huit ans, très jolfe, ignorant tout du ménage et que ma mère pensait former, mais qui disparut au bout de trois jours, emportant six couverts d'argent; nous avions eu une échappée de la Salpétrière, qui se disait fille de Louis-Philippe et portait à son cou des bouchons de carafe; et mon cher papa avait été, comme médecin, le dernier à s'apercevoir qu'elle était folle; nous avions eu la Chouette, qui dormait toute la journée à notre service et, la nuit, quand on la croyait dans sa mansarde, tenait au fond d'une cour, rue Mouffetard, un cabaret où elle servait h des malfaiteurs le vin de notre cave, au reste rôtisseuse experte et grand cordon bleu, au dire de mon parraih qui s'y connaissait. Hortense Peiv -cepied, la dernière, qui, comme Pénélope, attendant son époux parti avec Cabet pour l'Icarie, attirait, comme Pénélope, un grand nombre de prétendants qui venaient manger dans la cuisine.

Les bourgeois d'alors faisaient les mêmes

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plaintes que ceux d'aujourd'hui : « On ue peut < plus 96 faire servir. Ce n'est paa comme autrefois où. Von trouvait facilement de fidèles domestiques. Tout est changé ! > Certaines pei^ sonnes en accusaient la Révolution qui avait éveillé les convoitises populaires. Mais les convoitises dormirent-elles jamais? La vérité est que, de tout temps, les bons maîtres et les bons serviteurs furent rares. On trouve de par le monde peu d'Épictètes et peu de Maro-AurMes.

Ma cbère maman attendait la nouvelle venue, non pas avec une aveugle confiance, qui n'était plus permise, mais non sans un pressentiment favorable, qu'elle laissait voir. D'où lui venaitil? De ce qu'on disait la jeune fille sage, élevée pat d'honnêtes paysans, formée au service par une vieille demoiselle d'une famille provinciale de militaires et de magistrats. £t puis ma mère tenait de l'abbé Moinier, son confesseur, que c'est un gros péché que de désespérer.

— Comment se nomme-t-elle? demanda mon

— Elle se nommera comme tu voudras, mon ami. Son nom de baptême est fladégonde.

— Je n'aime pas beaucoup, répliqua mon

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père, changer, comme c'est l'usage, le nom des serviteurs. □ me semble qu'ôter son nom à un fitre humain et social, c'est lui ôter quelque chose de sa personne. Mais je conviens que le vocable de Badégonde est rude.

Quand la jeune £lle fut annoncée, ma mère ne me renvoya pas, soit distraction (car, par une singularité charmante, elle mêlait quelque étourderie k la prudence la plus vigilante), soit qu'elle jugeât que je pouvais assister sans inconvénient à ua entretien innocent et domestique.

Radégonde avança à grands pas sonores et se planta au miUeu du salon, droite, immobile, muette, les mains jointes sur son tablier, d'un air qui tenait ensemble du timide et du hardi. Très jeune, presque une enfant, forte en couleur, ni brune ni blonde, ni belle ni laide, d'apparence niaise et finaude, ce qui faisait un contraste amusant, elle était vêtue comme la moindre paysanne de son pays et toutefois avec une sorte de splendeur; les cheveux relevés sous le bavolet d'un bonnet de dentelle à grand fond plat, les épaules couvertes d'un fichu écarlate k fleurs. Très grave et très comique, elle me plut tout de suite, et je m'aperçus qii'elle jne déplaisait pas k mes parents.

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Ma mère lui demanda sf' elle savait coudre.

Elle répondit : < — Oui, madame. — Faire la la cuisiae? — Oui, madame. — Repasser?

— Oui, madame. . — Faire une pièce à fond?

— Oui, madame. — Raccommoder le linge?

— Oui, madame. >

Ma bonne mère lui aurait demandé si elle gavait foudre des canons, construire des cathédrales, composer des poèmes, gouverner des peuples, elle aumt encore répondu « Oui, madame », car, visiblement, elle disait a oui t sans nul égard au sensdes interrogations qu'on lui posait, par civilité pure, par bonne éducation et bel usage du monde, ayant appris de ses parents qu'il est malhonnête de dire c non i aux personnes considérables.

Or d'aller lui dire non, Saaa quelque vslabie excuse, Ce n'est pas comme on en use Avec des divinitéB.

Ainsi s'exprime La Fontaine qui n'aurait pas su dire non à mademoiselle de Silleiy.

Mais ma mère ne s'enquit pas davantage du savoir de la jeune villageoise. Elle lui dit avec douceur et fermeté qu'elle exigeait une bonne tenue, une conduite irréprochable, promit de

lui écrire aussitôt qa'on aurait pris une décision à son égard, et la congédia avec un imperceptible sourire.

Eu se retirant, la jeune Badégoade prit, je ne sais comment, la poche de son tablier dans le bouton de la porte. Cet incident ne fut remarqué que de moi; j'en observai toutes les circonstances, et j'admirai le regard de surprise et de reproche que Radégonde adressa au bouton ravisseur, comme si c'eût été un esprit qui voulût la retenir, ainsi qu'onToitdaus les contes de fées.

— Gomment la trouves-tu, François ? demanda ma mère.

— Elle est bien jeune, répondit le docteur, et puis...

, Peut-être eut-il alors une vague et fugitive intuition du génie de Radégonde. Mais elle se dissipa avant d'être exprimée. Il n'acheva pas. Pour moi, petit comme j'étais et de plain-pied arec les petites choses, déjà j'en avais assez vu pour me faire l'idée que cette jeune paysanne changerait notre tranquille demeure eu une maison hantée.

— Cette petite a l'air honnête, dit ma mère, peut-être parviendrai-jeàla former. Si tUveux, mon ami, nous l'appellerons Justine.

Nés le même jour, à la même heure, nous avions grandi ensembie. Répondant d'abord an nom de Pack, que mon père Ini avait donné, il s'étût ensuite appelé Caire et ce changement de nom n'était pas à son honneur, à l'on place l'honneur daqs la probité. Le voyant habile & tromper, ingénieux à dérober, fécond en friponneries, et forcé ijue l'on était d'admirer l'esprit et l'adresse avec lesquels il jouait ses mauvais tours, on le surnomma Robert Macaire, du nom de ce bandit exquis que Frederick Lemaltre avait créé sur ta scène,

une quinzaine d'aaaées auparavant, et dont la puissant crayon d'Honoré Daumier avait fait tour k tour, dans les journaux satiriques, un financier, un député, un pair de France, ua ministre. Ce nom de Robert Macaire ayant été .trouvé trop long, on le réduisit à Caire, C'était an petit chien jaune, sans race et de beaucoup d'esprit. II avait de qui tenir : Finette, sa mère, faisait son marché elle-même, payait comptant le tripier et portait sa viande k madame Mathias pour qu'elle la f!t cuire.

L'intelligence de Caire s'était développée beaucoup plus vite que la mienne, et il pratiquait depuis longtemps les arts nécessaires à la-vie, quand j'étais encore sans aucune connaissance du monde et de moi-même. Tant qu'on me porta dans les bras, il fut jaloux de moi. Il ne cherchait jamais à me mordre, soit qu'il y vit du danger, soit que je lui inspirasse plus de mépris que de haine; mais il regardait ma mère et ma vieille bonne, qui me donnaient leurs soins, de cet air sombre et misérable qui exprime l'envie. Par un reste de sagesse que lui laissait cette malheureuse passion, il les fuyait autant qu'on peut fuir ceux avec lesquels on vit. Il se réfugiait auprès de mon

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père et passait ses jours sous la table du doo teur, en boule sur une affreuse peau de mouton. Dès mes premiers pas, ses sentiments pour moi changèrent. Il me témoigna de la sympathie et prit plaisir à jouer avec ce petit être incertain et débile. Quand j'eus atteint l'âge de comprendre, je l'admirai; je le reconnaissais supérieur à moi par son intelligence profonde de la nature, mais, sur beaucoup de points, je l'avais rattrapé,

Si Descartes a voulu, contre toute apparence, que les animaux fussent des machines, il faut l'en excuser, puisque sa philosophie l'y obligeait et qu'un philosophe soumettra toujours la nature qui lui est étrangère à son système qui est sorti de lui. Il n'y a plus de cartésiens; peut-être y a-t-il encore des gens pour dire que les animaux ont de l'instinct el que l'homme a de l'intelligence. Dans mou enfance, cela se professait couramment. C'est une bêtise. Les animaux ont une intelligence de même nature que la nôtre, différente seulement de la nôtre en raison de la différence de leurs organes, et qui, comme la nôtre, contient le monde. Nous avons comme eux ce génie secret, cette sagesse inconsciente, l'ins-

tinct, beaucoup plus précieux que riotelligeoce. car, sans lui, ai le ciron ni l'homme ne pourraient subsister un moment.

Je crois avec La Fontaine, meillenr philosophe que Descartes, que les animaux, surtout & l'état de nature, sont ingénieux et pleins d'art. En tes domestiquant, nous apetissons, nous dépravons leur cœur et leur esprit.

Quelle pensée subsisterait dans des hommes réduits à l'état où nous réduisons les chiens, les chevaux, sans parler des bêtes de la basse-cour? a Lorsque Zeus fait tomber un homme en esclavage, il lui 6te la > moitié de sa vertu. »

Enfin, domestiques ou sauvages, les aii>maux du ciel, de la terre et des eaux, unissent, ' comme nous, dans leur Ame profonde, àj'ins- Vnct qui est sûr, l'intelligence qui égare. Ainsi que les hommes, ils sont sujets à. l'erreur.

Caire se trempait quelquefois.

Il aimait tendrement Zerbin, le caniche de M. Caomont le libraire. Et Zerbin, né honnête et bon, aimait G&ire avec encore plus de tendresse. Us étaient tout l'un pool Vautre; le mauvais renom de Caire avait rejailli sur Zerbin, que l'on n'appelait pihia Zerl»n, nkais

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Bertrand, da nom du compagnon de Robert Macaire. Caire débaucha Zerbin et en fît en peu de temps un mauvais sujet. Quand ib pouvaient s'échapper, ils couraient ensemble. Dieu sait où, et revenaient crottés, boiteux, fourbus, parfois l'oreille déchirée, l'œil émerillonné, ravis.

M. GaumoDt défendait à son caniche de fréquenter notre chien. Mélanie, pour éviter les humiliations et les reproches, tenait la main à ce que Caire ne recherch&t pas un voisin de meilleure naissance et de meilleure mine que lui. JUais l'amitié est ingénieuse et «e rit des obstacles. En dépit de la surveillance et des verrous, ils trouvaient mille moyens de se joindre. Posté sur le rebord de la fenêtre de la salle à manger qui donnait sur la cour, Caire épiait le moment où son ami sortirait de la librairie. Bertrand se montrait dans la cour et levait des yeux pleins de douceur vers la fenêtre d'où Caire le regardait affectueusement.

Quelques soins qu'on prit, au bout de cinq minutes ils étaient réunis. Et c'étaient des jeux sans fin et des promenades mystérieuses. Mais, an jour, Bertrand, à son heure accoutumée,

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parut dans la cour travesti eu une espèce de petit lion très ridicule. II avait été apprêté par un de ces toadeurs qui, dans les beaux jours d'été, tondent les chiens sur la berge de la Seine, aux environs du Pont-Keuf . Sa toison ménagée sur les épaules lui faisait comme une crinière ; sa croupe, son ventre, rasés, misérablement nus, montraient une peau mince, d'un rose sale, truffée de bleu sombre ; les pattes gardaient deS' poils frisottants, en façon de manchettes, et la queue s'ornait d'Un houppette tristement bouffonne. Caire l'observa quelque temps avec attention et détourna la tète : il ne le reconnaissait pas. En vain, Bertrand l'appelait, le priait, le suppliait, attachait sur lui le regard de ses beaux yeux larmoyants. Caire ne le regardait plus et l'attendait toujours.

On dit que les chiens ne rient point. J'ai vu notre Caire rire et d'un rire mauvais. Il riait en silence, mais la tension de ses lèvres et un certain pli de sa joue exprimaient le rire et la sarcasme. Un matin, j'étais allé aux provisions, avec ma vieille bonne. Mouton, le chien de M. Courcelles l'épicier. Mouton, un terreneuve qui n'aurait fait de Caire qu'une bouchée, le beau Mouton, étendu devant la porte ,

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de son mattre, tenait nonchalamment entre ses pattes un os de gigot. Caire l'observa longtemps sans l'aborder d'aucune manière, ce qui dénote, chez un chien, peu de savoir-vivre.

Mais Caire ne se piquait pas de politesse.

Mouton, voyant venir un cheval de sa connaissance qui voiturait, selon sa coutume, des fro-mages de Hollande, laissa son os, et se leva pour donner le bonjour h. son ami le cheval.

Aussitôt Caire mit sournoisement l'os dans sa ' gueule, et prenant garde d'être vu, courut le cacher dans la boutique de Simonneau, le fruitier de la rue des Beaux-Arts, chez qui il fréquentait. Puis, d'un air indifférent, il retourna vers Mouton, l'observa et, voyant qu'il cherchait son os, se mit à rire.

Caire et moi, nous nous aimions sans le savoir, ce qui est une commode et sûre manière d'aimer. Il y avait huit ans que nous étions tous deux sur cette planète sans savoir exactement, ni l'un ni l'autre, ce que nous y étions venus faire, quand mon pauvre contemporain, qui se faisait gras et poussif, fut atteint d'une maladie cruelle, la pierre. Il soujfrait sans se plaindre, son poil devenait terne et sec, il était triste et ne mangeait plus. Le vétérinaire

lut fît une opération qui ne réussît pas; le soir, le malade ees&a de souffrir. Couctié dans son panier, il tourna vers moi ses yeux aimables qui s'obscurcissaient, se souleva, remua encore une fois la queue et retomba. Il n'était pilus. £t il m'apparnt alors combien il avait été; combien il avait agi, pensé, aimé, haï, tenu de place dans notre maison et dans notre pensée. Je pleurai des larmes amères et m'endormis.

Le lendemain matin, je demandai si la mort de Caire était dans le journal comme celle du maréchal Soult.

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