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Toyajt de la chambre de ma mère la fenêtre BDcadrée de capucines, aa boM de laquelle le pA-roquet de madame Laroqae se dasdicait sur son perchoir en chantant des couplets gri- 'vois et patriotiques. Apporté des Grandes Indes en 1827, il avait reçu le nom de NaTaria,. en mémoire de la Tictoire nayale remportée sur les Turcs par les flottes de la France et de jl' Angleterre, et dont on apporta la nouvelle & Paris le jour même de son arrivée. On supposait que Navarin n'était déjà plus jeuneilors de sa venue en Eurcfpe. Aux petits soins pour lui, madame Laroque le mettait tous les matins k la fenêtre, afin que le vieillard pût jouir du spectacle animé de la cour. Je ne sais en vérité quel plaisir cet Américain goûtait à voir Auguste laver la voiture de M. Bellagaet et le père Alexandre arracher l'herbe qui croissait entre les pavés. Dans le fait, il ne semblait guère attristé de son long exil. Sans prétendre deviner sa pensée, on eût dit qu'il se réjouissait de sa force; et c'était assurément an animal étrangement robuste. Quandde ses petites mains grises il empoignait un morceau de bois, il avait bientôt fait de le briser avec son bec.
J'ai toujours aimé les bêtes; mais alors
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elles m'inspiraient de la vénération et une sorte de terrear religieuse. Je leur devinais une intelligence plus sûre que la mienne et un sentiment plus profond de la nature. Le caniche Zerbin me paraissait comprendre bien des choses qui m'échappaient et je prétais à notre bel angora. Sultan Mahmoud, qui connaissait le langage des oiseaux, un génie mystérieux et le don de pénétrer l'arenir. M' ayant une fois mené au musée du Louvre, ma mère mé montra dans les salles Égyptiennes des animaux domestiques enveloppés de bandelettes et enduits d'aromates :
— Les Égyptiens, me dit-elle, les adoraient comme dés divinités, et, quand ils mouraient, les embaumaient soigneusement.
Je ne sais ce que les anciens Égyptiens pensaient des ibis^et des chats; je ne sais si, comme on le veut aujourd'hui, les animaux forent les premiers dieux des hommes, mais j'étais bien près d'attribuer à Sultan Mahmoud et an caniche Zerbin une puissance surnaturelle. Ce qui surtout me les rendait merveilleux, c'est qu'ils m'apparaissaient dans mon sommeil et conversaient avec moi. Une nuit, je vis en rêve Zerbin gratter la terre de ses
pattes et déterrer un oignon de jacinthe :
— C'est ainsi, me dit-il, que sont les petits enfants dans la terre ayant lenr naissance, et ils éclosent comme des fleurs.
On le voit : j'aimais les animaux, j'admirais leur sagesse et les interrogeais assez anxieusement durant le jour pour qu'ils vinssent, dans la nuit, m'enseigner la philosophie naturelle. Les oiseaux n'étaient point exceptés de mon amitié ni de ma vénération : j'aurais chéri Navarin comme un père, j'aurais comblé ce Tieu:i Cacique de respects et d'égards, je ma serais fait son disciple docile, s'il l'eût permis. Mais il ne me permettait pas même de le contempler. A mon approche, il se balançait impatiemment sur son perchoir, hérissait les plumes de son cou, me dévisageait avec des yeux de feu, ouvrait un bec menaçant et montrait une langue noire, grosse comme un haricot. J'aurais voulu connaître la cause de cette inimitié. Madame Laroque en attribuaitrorigine& ce que jadis, enfant sans connaissance et ne pouvant encore marcher, je me faisais porter près de lui, approchais mes petits doigts de sa tête pour toucher ses yeux, qui brillaient comme des rubis, et poussais des cris déchirants du
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regret de ne pouvoir les prendre. Elle l'aimsit et loi cherchait des excuses. Hais ponvait-on croire h une rancune si profonde et si tehace? Enfin, quelle qu'en fût la cause, rinimitié de Navarin me sei^lait injuste et cruelle. Désireux de rentrer en grâee auprès de cette puissance terrible, je pensai que des présents pourraient l'apaiser et que du sucre lui serait une offrande agréable. Malgré la défense de ma mère, j'ouvris le buffet de la salle à manger et choisis le plus gros et le plus beau morceau de sucre qui se trouv&t dans- le sucrier. Car il faut dire qu'en ce temps-là, ou ne cassait pas le sucre à la mécanique; les ménagères l'ache* talent en pain et, chez nous, la vieille Mélanie, année d'un marteau et d'un vieux couteau ébréché et sans manche, brisait le pain en fragments inégaux, non sans faire jaillir d'innombrables éclats, comme les géologues détachent de la roche des échan^tillons minéralogiques. Il convient d'ajouter que le sucre coûtait alors très cher. D'une Âme bienveillante et tenant mon présent caché dans la poche de mon tablier, je me rendis chez madame Laroqne et trouvai Navarin à sa fenêtre. Il écossait nonchalamment de son bec des grains de cbènevis.
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Jageant l'occasion favorable, je présentai le sucre au vieux Cacique, mais il ne reçut pas mon offrande. II me regarda longtemps de profil dajis le silence et l'immobilité, puis soudain fondit sur mon doigt et le mordit. Le sang coula.
Madame Laroque m'a dit plusieurs fois qu'en voyant mon sang, je poussai des cris affreux, versai des larmes abondantes et demandai si j'en mourrais. Je n'ai jamais voulu l'en croire; il se peut pourtant qu'il 7 ait quelque cbose de vrai dans ses paroles. Elle me rassura et me mit une poupée au doigt.
Je sortis indigné, le cœur gros de colère et de haine. A compter de ce jour, ce fut entre Navarin et moi la guerre sans merci. A cha<{ae rencontre, je l'insultais et le provoquais, et il se mettait en fureur : c'est une satisfaction qu'il ne me refusait jamais. Tantôt je lui cbatouillais le cou avec une paille, tantôt je lui jetais des boulettes de pain et il ouvrait un large bec et proférait d'une voix rauque des menaces inintelligibles. Madame Laroque, tricotant, à sa coutume, nalé de jupon de laine, m'observait par-dessus ses besicles et me disait, en me menaçant de son aiguille de bois :
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— Pierre, laisse cet animal tranquille. Ta sais ce qa'il t'est déjà arrivé avec lui. Croism'en : il t'ajTÎTera pis, si ta continues.
Je négligeais ces sages avertissements, et j'eus lieu de m'en repentir. Un jour que je ravageais sa mangeoire et en dissipais indignement les grains de maïs, le vieux Cacique sauta sur moi, embarrassa ses mains dans ma chevelure et de ses ongles aigus me laboura la tète. Si l'aigle ravissant effraya l'enfant Ganymëde en le prenant amoureusement dans ses serres de velours, qu'on juge de l'effroi que j« ressentis, quand Navarin me tenailla de ses doigts de fer. Je poussai des cris qui retentirent jusque sur les berges de*la Seine. Madame Laroque, quittant son étemel tricot, détacha l'Américain de sa proie et le ramena sur son épaule au perchoir. Là, le cou gonflé d'orgueil et les dépouilles de ma chevelure attachées à ses griffes, il me jeta, de sou œil flamboyant, un regard de triomphe. Ma' défaite était complète, mon humiliation profonde.
A peu de temps de là, m'étant introduit dans notre cuisine où sans cesse mille charmes m'attiraient, j'y trouvai la vieille Mélanie qui hachait avec un couteau du persil sur une
planche. Je fis diverses questions toucbaat cette herbe dont l'acre parfum me chatouillait les narines. Mélanie me répondait abondamment:
elle m'apprit que te persil était employé dam les ragoûts et serrait d'assaisonnement aux viandes grillées, et m'enseigna enfin qu'il était pour les perroquets un poison mortel. A cette nouvelle, je saisis de cette herbe odorante un brin que le couteau avait épargné et l'emportai dans le cabinet des roses où je méditai seul et en silence. Je tenais dans mes mains la mort de Navarin. Après une longue délibération avec moi-même, je sortis de l'appartement et me rendis chez madame Laroque. Là, montrante Navarin l'herbe vénéneuse :
— Regarde: c'est du persil, lui dis-je. Si je mêlais ces petites feuilles vertes et frisées à ton cbèaevis, tu mourrais et je serais vengé. Mais je veux me venger autrement. Je me vengerai en te laissant la vie.
Je dis et jetai par la fenêtre l'herbe funeste.
Depuis lors je cessai de tourmenter Navarin. Je ne voulais pas g&ter ma clémence. Nous devînmes amis.
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COUMENT IL PARUT DE BONNE HEURE QUE JE UANbUAIS DU SENS DES AFFAIRES
C'était avant la Révolution de 48 : je n'avais pas encore quatre ans, cela est sûr; mais en avaÎ9-je trois ou trois et demi? Ce point est douteux pour moi, et, depuis de longues années, il ne demeure plus personne sur la terre capable de l'éclaircir. Il faut prendre son parti de cette incertitude et se dire, en manière de consolation, qu'on trouve de plus grandes et de plus fâcheuses indéterminations dans les éphémérides des peuples. La chronologie et la . géographie, a-t-on dit, sont les deux yeux de
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l'histoire. Si la chose est vraie, tout porte & croire qn'en dépit des Bénédictins de la oobgrégation de Saint-Maor, qui oat inTeaté l'art de vérifier les date», l'histoire est poux le moins borgne. Et j'ajouterai qae c'est sob moiadre début. Clio, la muse Clio est une personne d'dlore grave et même quelquefois un peu sévère, dont la parole instruit (à ce qu'on prétend), intéresse, émeut, amuse; on l'écouteralt volontiers toute la journée. M^s je me suis aperçu, pour l'avoir assidûment fréquentée, qu'elle se lussait surprendre trop souvent oublieuse, vaine, partiale, ignorante et menteuse. Malgré ses travers, je l'ai beaucoup aimée et je l'aime encore. Ce sont les seuls liens qui m'attachent k cette muse. Elle n'a rien à retenir de mon enfance, ni du reste de ma vie. Je ne suisi;point, par bonheur, un personnage historique, et cette' hautaine Clio ne recherchera jamais si je touchais au commencement, au milieu ou à la fin de ma troisième année quand je donnai de mou caractère un' signe gui fritppa profondément ma mère.
J'étais alors un petit garçon très ordinaire, de qui la seule originalité, si je ne me trompe, était une disposition à ne pas croire tout ce
qu'on lui disait : et cette manière d'être, qui annonçait un esprit investigateur, le faisait mal juger; car ce n'est pas le sens critique qu'on apprécie d'ordinaire ches un enfant da trois ans ou trois ans et demi.
Je pouvais me dispenser de faire ici ces remarques qui ne se rapportent guère au récit que je commence, non plus que la chronologie, l'art de vérifier les dates, et la muse Glio. En faisant tant de détours, en m'égarant par de tels méaQdres, je n'arriverai jamais; mais si je ne m'amuse pas encroûte, si je suis droit mon chemin, je serai tout de suite arrivé; j'aurai fini en uu clin d'œil. Et ce sera dommage, do moins pour moi, qui aime & flâner; je ne sais rien de plus agréahle ui de plus utile à la fois. De toutes les écoles que j'ai fréquentées, c'est l'école buissonnière qui m'a paru la meilleure et dont j'ai le mieux profité. Il n'est tel que de muser, ô mes amis. Ou y gagne toujours quelque chose. Si le petit Chaperon Rouge avait traversé le bois sans cueillir la noisette, le loup ne l'aurait pas mangé; et, pour un petit Chaperon Bouge, en bonne morale, le sort le plus heureux est d'être mangé par le loup.
Cette pensée nous ramène heureusement au sujet de cediacours. Car j'étais sur le point da TOUS dire que dans la troisième année de mon tge, dis-haitième et dernière du règ^e da Louis-Philippe premier, roi des Français, mon plus grand plaisir était la promenade. On ue m'envoyait pas au bois comme le petit Chaperon Rouge. J'étais moins agreste, hélas ! Né et nourri dans le cœur de Paris, sur le beau quai Malaquaîs, j'ignorais les plaisirs des champs. Mais la ville a bien son charme aussi; ma chère maman me conduisait par la main le long des rues ans bruits sans nombre, pleines de couleurs vives, et tout égayées da mouvement des passants ; et, quand elle avait quelque emplette à faire, elle me menait aveo elle dans les magasins. Nous n'étions pas riches; elle ne faisait pas grande dépense; mais les magasins oii elle fréquentait me semblaient d'une étendue et d'nne magnificence impossibles & surpasser. Le Bon Marché, le Louvre, le Printemps, les Galeries n'existaient pas encore. Les plus vastes établissements de ce genre, dans les dernières années de laroyauté constitutionnelle, n'avaient qu'une clientèle de quartier. Ma mère, qui était du faubourg
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Saiut-Gennaia, allait aux Deux-Magota et au Petit Saint-Thomas.
De ces deux magasins, situéa l'un rue de Seine, l'antre rae du Bac, ce dernier seul subsiste encore, mais tellement agrandi et si différent, avec les mufles de lions qui horrifient sa façade, de ce qn'il était dans sa nooTeauté gracile, que je ne le reconnais plus. Les Deux- Magots ont disparu et peut-être suis-je le seul au monde à me rappeler la grande peinture k ï'huile qui y serrait d'enseigne et représentait une jeune Chinoise entre deux de ses compatriotes. Sentant déjà avec Tivacité la beauté des femmes, je trouvais cette jeune Chinoise charmante avec ses cheveux relevés par un grand peigne et ma accroche-cœurs sur les tempes. Mais des deux galants, de leur maintien, de leur regard, de leurs gestes, de leurs intentions, je ne saurais rien dire. J'ignorais tout de l'art de séduire.
Ce magasin me paraissait immense et rempli de trésors. C'est là, peut-être, que j'ai pria le goût des arts somptueux qui est devenu très fort en moi et ne m'a jamais quitté. La vue des éto£fes, des tapis, des broderies, des plumes, des fleurs, me jetait dans une sorte d'extase,
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et j'admintiB de toute moa àme les messieora affables et les gracieuses demoiselles qui offraient en souriant ces merreilles aux clients indécis. Quand un commis, pour servir ma mère, mesurait une étoffe sur un mètre fisé horizontalement h une tige de cuivre qui descendait du plafond, j'estimais son sort magnifique et sa destinée glorieuse.
J'admirais aussi M. Âugns, le tailleur de la rue du Bac, qui m'essayait des vestes et des culottes courtes. J'eusse préféré qu'il me f!t nn pantalon et une redingote comme en portaient les messieurs ; et ce désir devint très ardent un peu plus tard, quand je lus un conte de Bouilly sur un malheureux petit garçon recueilli par nn savant bienfaisant et respectable qui l'employait comme secrétaire et l'haîiîllait de ses viens habits. Ce conte du bon Bouilly me fît faire une grande folie que je dirai une autre fois. Plein d'estime pour les arts et métiers, j'admirais M. Angris, le tailleur de la rue du Bac, qui n'était pas admirable, car il taillait ses étoffes tout de travers. Pour dire vrai, dans les habits de sa façon, j'avais l'air d'un singe.
Ma chère maman achetait ^lle-mème, en
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bonne ménagère, l'épicerie chez Gourcellea, rue Bonaparte, le café chez Gorcelet, au Palais- Royal, et le chocolat chez Debeauve et Gallaia, rue des Saints-Pères. Soit qu'il donnât libéralement ses pruneaux & goûter, soit qu'il fît briller ail soleil les cristaux d'un pain de sucre, ' soit que, d'us geste élégant et hardi, il tint renversé ua pot de gelée de groseilles pour en éprouver la consistance, M. Courcelles me charmait par ses grâces persuasives et ses démonstrations péremptoires. J'en voulais presque à ma chère maman d'accueillir avec un air de doute et d'incrédulité les affirmations toujours illustrées d'exemples que lui faisait cet éloquent épicier. J'ai su depuis que le scepticisme de ma chère maman était fondé.
Je vois encore la boutique de Corcelet, à l'enseigne du t Gourmand s, petite et basse, avec son inscription en lettres d'or sar fond rouge. Elle exhalait un délicieux arôme de café et l'on y voyait une peinture déjà vieille à cette époque, qui représentait un gourmand, habillé h la mode de mon grand-père. Il était assis devant une table couverte de bouteilles, chargée d'un p&té monstrueux et ornée d'un ananas décoratif. Je puis dire, grâce à des
clartés qai me sont Tenues beaucoup plus tard, que c'était un portrait de Grimod de la Beynière peint pat Boilly. J'entrais avec respect dans cette maison qui me semblait d'an autre Age et< me faisait remonter jusqu'au Directoire. L'employé de Corcelet pesait et servait en silence. Sa simplicité, qui contrastait avec les façons emphatiques de M. Gourcelles, faisait impresaion sur moi, et il se peut qu'un vieux garçon épicier m'ait enseigné des premiers le goût et la mesure.
Je ne sortais jamais de chez Corcelet sans avoir pris un grain de café que je mâchais en chemin. Je me disais que c'était très bon et m'en croyais à demi. Je sentais intérieurement que c'était exécrable, mais n'étais pas encore capable de tirer au jour les vérités enfouies au dedans de moi-même. Si plaisan^^ que me fût le magasin de Corcelet, à l'enseigne du c Gourmand *, celui de Debeauve et Gallais, fournisseurs des rois de France, m'agréait davantage et me charmait plus que tout autre. Il me semblait si beau que je he m'estimais pas digne d'y entrer sans mes habits du dimanche, et j'examinais sur le seuil la toilette de ma chère maman pour m'assurer qu'elle était suf&sam-
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ment élégimte. Eh! bien, je n'avaia pas le goût si mauvais! La chocolaterie Debeauve et Gallais, fooniisseara des rois de France, existe encore, et le décor n'en a pas beaucoup changé Je puis donc en parler en toute connaissance et non sur des souvenirs infidèles. Elle a très bon air; sa décoration date des premières années de la Restauration, alors que le style ne s'était pas encore trop alourdi; elle est dans le caractère de Percier et Fontaine. Je songe, avec tristesse, en voyant ces motifs un peu secs, mais' 6qs, mais purs et bien ordonnés, combien le goût a décliné en France depuis un siècle. Que nous sommes loin aujourd'hui de cet art décoratif de l'Empire, pourtant bien inférieur au Louis XVI et au Directoire! U fant louer ttaus ce vieux magasin l'enseigne en lettres bien proportionnées, bien carrées; les fenêtres cintrées et leur imposte en éventail, le fond du magasin arrondi comme un petit temple, et le comptoir en hémicycle qui soit la forme de la ealle. Je ne sais ai je rêve; mais je crois y avoir vu des trumeaux avec des Renommées qui pouvaient auSsi bien célébrer Arcole et Lodi qne la crème de cacao et les chocolats pralinés. Enfin tout cela relève d'un
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style, offre uq caractère, présente une sigaiScation. Qod fait-on à cette heure? Il y a tonjoors des artistes de génie, mais les arts décoratifs sont tombés dans une ignomimeuse décadence. Le style Troisième République fait regretter le Napoléon IIl, qui faisait regretter le Louis-Philippe, qui faisait regretter le Charles X, qui faisait regretter l'Empire, qui faisait regretter le Directoire, qai faisait regretter le Louis XVI. Le sens des lignes et des proportions est entièrement perdu. Aussi Tois-je venir avec joie l'art nouveau, moins certes pour ce qu'il crée, que pour ce qu'il détruit.
Ai-je besoin de dire que, à trois ou quatre ans, je ne raisonnais pas sur la décoration?
Mais, en pénétrant dans la maison Debeauve et Gallais, je croyais entrer dana iin palais de fées. Ce qui ajoutait h mon illusion c'était d'y TOtr de belles demoiselles en robe noire, et les cheveux tout brillants, assises derrière le comptoir en hémicycle avec une gracieuse solennité. Au milieu d'elles se tenait, douce et grave, une dame &gée qui écrivait dans des registres sur un grand pupitre et maniait des pièces de monnaie et des billets de banque. J\ va bientAt
paraître que je n'acquis point une suffisante intelligence des opérations qu'effectuait cette dame vénérable. A ses côtés, les jeunes filles brunes ou blondes s'occupaient, les uaes à recouvrir les tablettes de chocolat d'une mince feuille de métal clair comme l'argent, les autres & envelopper deux par deux ces mêmes tablettes dans du papier blanc & vi^ettes et à fermer ces enveloppes avec de la cire qu'elles chauffaient h la flamme d'une petite lampe en fer-blanc. Elles accomplissaient ces tâches très adroitement et avec une célérité qui ressemblait à de l'allégresse. Je pense aujourd'hui qu'elles ne travaillaient point ainsi pour leur plaisir. Alors je pouvais m'y tromper, enclin comme j'étais k prendre tous les travaux pour des amusements. Il est certain du moins que c'était une joie des yeux que de voir courir les doigts fuselés de ces jeunes filles.
Quand maman avait fait son emplette, la matrone qui présidait cette assemblée de vierges sages prenait dans une coupe de cristal placée à son côté une pastille de chocolat qu'elle m'offrait avec un pâle sourire. Et ce présent solennel me faisait aimer et admirer plus que tout le reste la maison de MM. De-
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beauve et Gallais, fournisseurs des rois da France.
Ayant da goût pour les magasins, il était bien naturel que, rentré k la maison, j'essayasse dans mes jeux Timitation des scènes que j'avais observées pendant que ma mère faisait ses emplettes. Aussi étais-je, au logis, pour moi seul et à l'insu de tout le inonde, tour k tour, tailleur, épicier, commis de nouveautés et même, sans plus d'embarras, marchande de modes et chocolatière. Or, un soir, dans le petit cabinet tendu de boutons ide roses où sa tenait ma mère, sa broderie à la main, je m'appliquai avec plus de soin que de coutume k contrefaire les belles demoiselles de la maison Debeauve et Gallais. M'étant procuré des morceaux de chocolat en aussi grande quantité que possible, des bouts de papier, et même des lambeaux de ces feuilles métalliques que j'appelais emphatiquement du papier d'argent, le tout k vrai dire, fort défraîchi, je m'installai dans ma petite chaise, don de ma tante Chausson, devant un tabouret garni de molesquine. et cela représentait k mes yeux l'élégant hémicycle du magasin de la rue des Saints-Pères. Enfant unique, habitué à jouer
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seul et toujours enfoncé d&os quelgae rAverie, vivant be&ncoQp enfin dans le monde desaonges, il ne me fut pas diffîdie d'imagmer le magasin absent, ses lambris, ses vitrines, ses tromeaax ornés de Renommées et même les acheteurs qui affluaient, femmes, enfants, vieillards, tant je possédais le don d'évoquer à mon gré les scènes «t les personnes. Je n'eus point de peine à devenir à moi seul les demoiselles, tontes les demoiselles chocolatières et la dame respectable qui tenait les registres et disposait de l'argent. Mon pouvoir magique était sans bornes et dépassait tout ce que j'ai lu depuis, dans VAne efOr, des sorcières de Thessalie.
Je changeais & mon gré de nature : j'étais capable de revêtir les figures les plus étranges et les plus extraordinaires, de devenir, par enchantement, roi, dragon, diable, fée... que dis-je? de ■ me changer en une armée, en un fleuve, en une forêt, en une montagne. Aussi ce que je tentais ce soir-l& était pur badinage et ne souffrait pas la moindre difficulté. Donc, j'enveloppai, je cachetai, je servis la clientèle innombrable, femmes, enfants, vieillards. Pénétré de mon importance (dois-je l'avouer?) je parlais fort
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sidument 4 mes compagnes imagiituras, pnfrsant l«ais lentaurs et rdevant sans bieoTeillaace lenra mépriaes. Mais, quand il s'agit da faire la dame Agie et respectable, proposée 4 la caisse, je me trouvai soudain embamssé.
En oette coajonctun, je sortis du magasin et allai demander à ma chère maman un éclairoiasement ' sur le point qui restait obscur pour moi. J'avais bien tu la dame &gÂe ouvrir son tiroir et remuer des pièces d'or et d'argent; mais je ne me faisais pas une idée suffisamment exacte des opérations qu'elle effectuait. AgonouUlé aux pieds de ma chère maman qui, dans sa bergère, brodait un mouchoir, je lui demandai ;
— Maman, dans les magasina, est-ce celui ,qui vend ou celui qai achète, qui donne de l'argent? '
Maman me regarda avec une surprise qui lui arrondit les yeux et lui fit remonter tes sourcils, .et sourit sans me répondre. Puis elle demeura pensive. Mon père entra, en ce moment, dans la chambre :
, — Mon ami, lui dit-elle, sais-tu ce que Pierrot vient de me demander?... Tu ne le devinerais jamais... Il m'a demandé si c'est
celai qui vend 6u celui qui achète, qui donne de l'argeat.
— Oh! le petit nigaud! fit mon père.
Ma mère reprit d'un ton sérieux, avec une sorte d'inquiétude sur le Tisage :
— Mon ami, ce n'est pas seulement une bêtise d'enfant; c'est un trait de caractère. Pierre ne saura jamais le prix de l'argent.
Ma bonne mère avait reconnu mon génie et deviné ma destinée : elle prophétisait. Je ne devais jamais connaître le prix de l'argent. Tel j'étais à trois ans ou trois ans et demi dans le cabinet tapissé de boutons^ de roses, tel je restai jusqu'à la vieillesse, qui m'est légère, comme elle l'est à toutes les &mes exemptes d'avarice et d'orgueil. Non, maman, je n'ai jamais connu le prix de l'argent. Je ne le connais pas encore, ou plutôt je le connais trop bien. Je sais que l'argent est cause de tous les maux qui désolent nos sociétés si cruelles et dont nous sommes si fiers. Ce petit garçon que j'étais, qui, dans ses jeux, ignorait lequel doit payer du vendeur ou de l'acheteur, me fait songer tout à coup au fabricant de pipes que nous montre William Morris dans son beau conte prophétique, ce
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scalptear ingénu qui, dana la cité future, fait des pipes d'une beauté non pareille parce qu'il les fait avec aniour, et qu'il les donne et ne les vend pas.