‹ Le petit Pierre: La vie en fleurChapitre 5 sur 16 · LE TAMBOUR · texte numérisé non relu

LE TAMBOUR

Vivre c'est désirer. Et, selon que l'on croira que le' désir est doux ou qu'il est amer, on jugera la vie bonne ou mauvaise. A chacun de nous d'en décider sur son propre sentiment.

Baisonner, en ce cas, est vain; c'est affaire aux métaphysiciens. Â cinq ans, je désirais un tambour. Ce désir était-il doux, était-il amer? Je n'en sais rien. Disons qu'il était amer en ce qu'il résultait d'une privation et qu'il était doux puisqu'il représentait à mon imagination l'objet désiré.

Pour qu'on ne s'y trompe pas, je voulais

avoir ua tambour, sôds me sentir aucune envia d'être tambour. Du métier je ne considérais ni la gloire ai les risques. Bien qu'assez versé, pour mon âge. dans les fastes mi],itairea de la France, je n'avais encore entendu parler ni du jeune Bara mort en pressant ses hagaettes sur son cœur', ni de ce tambour de quinze ans qui, à la bataille de Zurich, le bras percé d'une balle, continua de battre la charge, reçut du premier consul, à l'une des revues du décadi, une baguette d'honneur, et, pour la mériter, se fit tuer à la première occasion. Nourri dans une période de paix, je ne connaissais de tambours que les deux tambours de la garde nationale qui, le premier de l'an, présentaient à mou père, aide-major au 2' bataillon, et 4 son épouse, une lettre de compliments ornée d'une vignette coloriée. Cette vignette représentait les deux tambours, très embellis, saluant, dans un salon tout doré, un monsieur en redingote verte et une ddme en crinoline et volants de dentelle. Dans la réalité, ils avaient l'œil émeriUonbé, de grosses moustaches et le nez ronge. Hon père leur donnait une pièce de cent sous et les envoyait boire un verre de vin, que la vieille Mêlante leur servait dans la cui-

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sine. Ils buvaient tout d'un trait, faisaient claquer leur langue et s'essuyaient la bouche k leur mancbe. Tout en me plaisant assez par un certain air jovial, ils ne m'inspiraient aucun désir de me rendre semblable & eux.

Non, je ne voulais pas être tambour; je voulais plutdt être général, et, si je désirais ardemment une caisse et des baguettes noires, c'est que j'associais à ces objets mille images guerrières.

On ne pouvait me reprocher alors de préférer le lit de Cassandre k la lance d'Achille. Je ne respirais qu'armes et combats; je me réjouissais dans le carnage; je devenais un héros, si les destins s qui gênent nos pensées a l'eussent permis. Us ne le permirent point. Dès l'année suivante, ils me détournèrent d'un si beau chemin et m'inspirèrent d'aimer les poupées.

Malgré la honte qu'on m'en fît, j'en achetai plusieurs sur mes économies. Je les aimais toutes ; j'en préférais une, et ma bonne mère m'a dit que ce n'était pas la plus jolie. Mais pourquoi me hiter de ternir ainsi la gloire si pure de ma quatrième année, alors qu'un tambour faisait toute mon envie?

Gomme je n'étais pas stolque, je confiais

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souvent mon désir aux personnes capables de le satisfaire. Elles faisaient mine de ne rien entendre, ou me répondaient d'une manière vraiment désespérante.

— Tu sais bien, me disait ma chfere maman, que ton père n'aime pas les jouets t[ui fout du bruit.

Ce qu'elle me refusait par piété conjugale, je le demandai & ma tante Chausson, qui ne craignait nullement d'être désagréable à mon père. Je m'en étais fort bien aperçu, et c'est sur quoi je comptais pour obtenir ce que je désirais si ardemment. Par malheur, la tante Chausson, parcimonieuse, donnait rarement et peu.

— Qu'est-ce que tu ferais d'un tambour? me dit-elle. N'as-tu pas assez de jouets? Tu en as des armoires pleines. De mon temps on ne gâtait pas ainsi les enfants; mes petites compagnes et moi, nous faisions des poupées avec des feuilles... N'as-tu pas une belle arche de Noé?

Elle parlait d'une arche de Noé qu'elle m'avait donnée le 1" janvier d'autan et qui m'avait paru d'abord, je dois le dire, quelque chose do surnaturel. Elle contenait le patriarche

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et sa famUte et un couple de tons les animaux de la création. Mais les papillons y étaient plus grands que les éléphants, ce qvà, k la longue, choquait mon sens des proportions; et maintenant que, par ma faute, les quadrapèdes nn se tenaient plus que sur trois pattes et que Noé avait perdu son b&ton, l'arche ne me chai^ mait plus.

Un jour qu'étant enrhnmé, je gardais la chambre, mon bonnet de nuit noué sous le menton, je me Es us tambour et des baguettes d'un pot de grès et d'une cuiller de bois. Ce devait être d'un s^le assez hollandais et dans le sentiment de, Brauwer et de Jean Steen.

J'avais le goût plus noble et, quand ma vieille Mélanie indignée me reprit son pot à beurre et sa cuiller à pot, j'en étais déjà dégoûté.

Environ ce temps, mon père m'apporta certain soir un petit biscuit peint, qui représentait un pierrot battant de la grosse caisse. Je ne sais s'il pensait que l'image tenait lieu de la réalité ou s'il voulait se moquer de moi. Il souriait, selon sa coutume, avec un peu de tristesse. Quoi qu'il en soit, je reçus son présent de mauvais cœur et ce biscuit, horrible au . toucher, m'inspira une soudaine aversion.

Je n'espérais lolua posséder l'objet de mes vœux, quand, un clair jour d'été, ma mère, après le déjeuner, m'embrassa tendrement, me recommanda d'être sage et m'envoya promener avec la vieille Mélainie, après m'avoir tendu un objet en forme de cylindre, enveloppé dans du papier gris.

J'ouvris le paquet. C'était un tambour. Ma mère n'était déjà plus dans la chambre. Je suspendis ce cher instrument à mon épaule par[ la ficelle qui servait de bandou]ië,re et ne me demandai point ce que le sort exigerait en retour; je croyais alors que les dons de la for^ tune sont gratuits. Je n'avais pas appris i connfùtre dans Hé'rodote la Némésis céleste, et j'ignorais cette maxime du poète, que j'ai, par la suite, beaucoup méditée :

C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt De nous vendre bien ober les grands biens qu'ils nous [font, ■

fteureux et fier, la caisse à mon flanc, les baguettes à la main, je m'élançai dehors et marchai devant Mélanie en tambourinant.

J'allais au pa5 de charge, sûr d'entratner des armées à la victoire. J'avais bien toutefois,

sans me l'avouer à moi-même, quelque sentiment que ma caisse n'était pas très sonore et ne s'entendait pas à une lieue à la ronde. Et, dans le fait, la peau d'âne (si c'était une peau, ce dont je doute véhémentement aujourd'hui), mal tendue, ne retentissait point soua le choc de baguettes si petites et si légères que je a* les sentais pas entre mes doigts. Je reconnaissais là le génie paisihle et vigilant de ma mère et son zèle à bannir de la maison les jouets bruyants. Elle en avait écarté déjà les fusils, les pistolets et les carabines à mon grand regret, car je me délectais dans le vacarme, et mon âme s'exaltait aux détonations. Sans doute on ne voudrait pas qu'un tambour fût muet; mais l'enthousiasme supplée à tout. Le tumulte de mon cœur, emplissait mes oreilles d'un bruit de gloire. J'imaginais une cadence qui faisait marcher d'un seul pas des milliers d'hommes, j'imaginais des roulements qui pénétraient les âmes d'héroïsme et d'horreur. J'imaginais, dans le jardin Oeuri du Luxem- , bourg, des colonnes s" avançant à perte de vue parla plaine infinie; j'imaginais des chevaux, des canons, des caissons défonçant les routes, des casques étincelants aux noires crinières,

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des bonnets à poil, des plumets, des aigrettes, des panaches, des lances, des baïonnettes.

Je -voyais, je sentais, je créais tout cela. Et, présent dans mon œuvre, j'étais moi-même tout cela, les hommes, les chevaux, les canons, les poudrières et le ciel embrasé et la terre ensanglantée. Voilà ce que je tirais de ma caisse! Et ma tante Chausson me demandait ce que je ferais d'un tambour!

Quand je rentrai à la maison, elle était silencieuse. J'appelai maman, qui ne me répondit pas. Je courus k sa chambre et k celle des boutons de roses et ne vis personne. J'entrai dans le cabinet de mon père, il était vide. Debout sur la pendule du salon, le Spartacus de Foyatier répondit seul à mon regard inquiet par le geste de son éternelle indignation.

Je criai :

— Maman! Où es-tu, maman?

Et je me mis à pleurer.

La vieille Mélanie m'apprit alors que mon père et ma mère étaient partis par la diligence de la me du Bouloi ponr le Havre, avec monsieur et madame Danquin, et qu'ils y passe-' raient huit jours.

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Cette nouvelle m'abîma de âésespoir, et je connus à quel prix le sort m'avait accordé un tambour; je compris que ma mère m'avait donné an jouet pour me dissimuler son départ et me distraire de son absence. Et, me rappelant le ton grave et un peu triste avec lequel elle m'avait dit en m'embrassant : € Sois sage! », je me demandai comment je n'avais point eu de soupçons. Et je pensais :

— Si j'avais su, je l'aurais empècbée de partir.

J'étais désolé et honteux aussi de m'ètre laissé tromper. Pourtant, que de signes aurtiient dû m'instruire ! Depuis plusieurs jours, j'entendais chuchoter mes parents , j'entendais chanter les portes des armoires, je voyais des piles de linge sur les lits, des malles, des valises dans les chambres. Le couvercle bombé d'une de ces malles était tendu d'une peau de bète galeuse et pelée sur laquelle passaient des traverses de bois noir très sale, et c'était hideux. Tant de présages m'étaient vainement apparus, dont un pauvre chien se serait inquiété. J'avais ouï dire à mon père que Finette prévoyait les départs.

L'appartement ét^t grand et froid. L'horrible

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siience qui y rignait me glw}ut le cœur. Kl, pour l'uDplir, Héluùe était vraiment trop petite : à peine son bonnet toyauti dipaasaitil ma tdte. Je raim&is, Hélanie, j« l'aimais de tontes les forces de mon égoïsme enrantin; mais elle n'occupait pas asset mon esjirit. Ses paroles me semblaient insipides, Avec aes ofaoveoz gns et son dos qui se Taisait rond, elle me semblait plus puérile que moi. L'idée de TÎTre une semaine entière seul avec elle me désespérait.

Elle essaya de me consoler : elle me dit qu'une semaine était vite passée; que ma mère me rapporterait un joli petit bateau que Je ferais naviguer sur le bassin du Luxembourg; que mon père et ma mère me conteraient leurs aventures de voyage, et ma décriraient si bien le beau port du Havre, que j'y croirais être moi-même.

Et il faut reconnaître que ce dernier trait n'était pas mauvais, puisque le pigeon du fabuliste l'employa pour consoler de son absence sa tendre compagne. Mais je ne voulais pas être consolé. Je ne croyais pas que ce fût possible et je jugeais que ce serait moins beau.

Ha tante Chausson vint dtneravec moi. Jo

o'éprouvai aucna plaisir & voir sa face de chouette. Elle me âonoa aussi des consolations, mais les siennes avaient l'atr de vieux rogatons comme tout ce qu'elle donnait.

C'était une nature trop avare pour apporter des consolations abondantes, fraîches et pures. A table, elle prit la place de ma mère, empêchant ainsi que sur la chaise de cette chère maman s'élev&t une lueur imperceptible d'elle, une omhre impalpable, une invisible image, enfin ce qui reste des absents aimés sur les choses qui leur étaient familières.

Cette incongruité m'exaspéra. Dans mon désespoir, je refusai de manger ma soupe et m'enorgueillis de ce refus. Je ne sais plus si je songeai alors qu'en pareille circonstance Finette eu aurait fait autant; mais cela n'était pas de nature à m'humilier, car je reconnaissais que, 'pour l'instinct et le sentiment, les bétes l'emportaient de beaucoup sur moi. Ma mère avait commandé un vol-ao-vent et de la crème qu'elle avait jugés propres & me distraire de mon chagrin. J'avais refusé la soupe; j'acceptai le vol-au-vent et la crème ety trouvai quelque soulagement à mes maux.

Après dtner, ma tante Chausson me con-

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seilla de jouer avec moa arche de Noé; ce conseil m'enflamma de fureur. Je répondis de la façon la plus impertinente et, par surcroît, lançai mal à propos des injures h Mélanie, qui dans toute sa sainte vie ne mérita que des louanges.

La panvre créature me coucha avec un soin délicat, essuya mes larmes et dressa son lit de sangle dans ma chambre. ?Iéanmoins^ je ne tardai pas à m'apercevoir des effets terribles de l'abandon où ma mère m'avait laissé. Mais, pour comprendre ce qui m'advint, il faut se rappeler que toutes les nuits, dans cette mftme chambre, ayant de m'endormir, je voyais de mon lit une troupe de petits hommes à grosse tâte, bossus, bancals, étrangement difformes, coiffés de feutres à plume. le nez chaussé 4'énormes lunettes rondes, qui tenaient divers instruments tels que broches, mandolines, casseroles, tambours de basque, scies, trompettes, béquilles, dont ils tiraient des sons étranges, eu dansant des danses grotesques.

Leur apparition dans cette chambre, à cette heure, ne m' étonnait plus : je ne connaissais pas assez les lois de la nature pour savoir qu'elle y était contraire. Et, puisqu'elle se pro-

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duisatt régoUèrement toalas les anits, j« ne la trouvais pas extraordinaire, mais elle m'effrayBÎk, sans pourtant que ma peur fût asseï forte pour m'arracher des crîs. Ce qui calmait beaucoup mon épouvante, c'est que j'obseiv vais que ces petits musiciens rasaient le mur et n'approchaient point de mon lit. Telle était leur coutume. Ils ne faisaient pas mine de me Toïr et je retenais mon soufQe pour ne pas attirer leur attention. C'était assurément la bonne influence de ma mère qui les tenait éloignés de moi, et la vieille Mélanie n'exerçait pas, sans doute, le même empire sur ces esprits malins, car, en cette nuit affreuse où la diligence de la rue dn Bouloi emportait mes cbers parents vers de lointains rivages, ces petits musiciens s'aperçurent pour la première fois de ma présence. L'an d'eux, qui avait une jambe de bois et ou emplâtre sur l'œil, me montra du doigt i son voisin, et tons, l'un après l'autre, s'étant tournés vers moi, chaussèrent d'énormes bésicles-rondeset m'examinèrent curieusement sans nulle bienveillance. Je commençai de trembler de tous mes membres. Mais, quand ils s'approchèrent de mon Ut en dansant et en brandissant broches, scies.

casseroles et lorsque l'un d'eux, qui avait un nez en fonne de ciarinette, braqua sur moi une seringue gimnde comme la lanetta d« l'obserratoire, glaci d'épouTante, je criù :

•-— Maman!

La vieille Mélauie accourut à mon appel. A sa vue, je fondis en larmes. Pais je me rendoimis.

Quand je me réveillai au chant des moineaux, j'avais tout oublié, la triste absence et ma solitude. Hélas ! le visage clair de ma chère maman ne se pencha pas sur mon lit, les boucles noires de ses cheveux ne caressèrent point mes joues, je ne respirai point l'iria qui parfumait son peignoir. Maia les joues semblables à des pommes d'hiver de ma vieille Mélauie m' apparurent dans un énorme bonnet & bavolet, et je vis sur la camisole de la bonne créature des temples et des amours. Ils étaient imprimés en rose sur le fond beige et elle les portait innocemment. Cette vue renouvela mes douleurs. Toute la matinée j'errai mélancolîquement dans la demeure muette. Ayant trouvé moD tambour sur une chaise de la salle & manger, je le jetai à terre avec fureur, et, d'un coup de taloi^, le crevai.

Plus tard, devenu homme, il m'arrîva peutêtre de souhaiter encore quelque chose de semblable & cet instrument sonore et creux que j'avais tant désiré dans ma petite enfance, les tympanons de la gloire, les cymbales de ta faveur publique. Mais, dès que je sentais ce désir natb'e et remuer en moi, je me rappelais le tambour de mes quatre ans et le prix dont je l'avais payé et aussitôt je cessais de désirer des bieQs que le sort ne nous accorde pas gratuitement.

Jean Racine, en lisant sa Bible latine, a souligné cet endroit : Et tribuit eis petilionem eorum. Et il se l'est rappelé quand il a mis dans la bouche d'Aricie ces mots qui font pâlir l'imprudent Thésée :

Craignei, seigneur, craignez que le ciel rigoureux Ne T0D8 hUsBe usai pour exaucer vos vœux.

Souvent dons sa colère il reçoit nos victimes : Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.

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