CHAPITRE X
Dernières extrémités. ~ La guerre et ses exigences.
C'était bien ; mais, pour remplir ce devoir, il avait fallu vider sa bourse, et à ce moment même une autre catastrophe fondait sur lui. C'était le temps où nos pères, et les pères de nos amis d'aujourd'hui, les Anglais, étaient engagés dans une lutte implacable. L'Angleterre, menacée dans son existence, faisait des efforts désespérés. Chaque jour on levait des soldats et chaque jour on levait des impôts. Car il n'y a rien, mes chers amis, qui coûte plus cher que de tuer et de se faire tuer. Le maréchal de Saxe disait, en son temps, que pour tuer un homme il y fallait employer son poids de plomb. De nos jours, et avec nos machines de guerre perfectionnées, il dirait son poids d'or. Sep cent mille hommes étaient sous les armes, et les taxes, de plus en plus lourdes, pesaient sur tout, jusque ^ur les tuiles et les briques des chaumières. Si bien, ou plutôt si mal, qu'à cette heure encore, dit-on, dans plus d'un district, il est aisé de retrouver dans la misérab'e installation des demeures, comme dans la triste mine de leurs habitants, la trace de ces exigences qui amoindrissaient la vie.
Quant au recrutement, la rigueur en devint telle que Stephenson à son tour se vit appelé. Il était veuf, et il était le seul soutien d'un vieux père aveugle et
d'un evfant qui n'avait pas six ans. N'importe, l'ogre de la guerre ne s'arrête pas devant ces considérations. Il lui fallait un homme à dévorer, et la seule alternative qu'on laissât au malheureux Stephenson, c'était d'aller se faire casser les os en personne, pour la plus grande gloire de M. Pitt ou de l'empereur Napoléon, ou de se les faire casser par procuration en fournis « sant, moyennant finance, quelque pauvre diable, réduit à se faire tuer pour vivre, qui consentit à partir à sa place.
Ce fut, quelque dur qu'il lui parût, ce dernier parti auquel il se résigna. Mais tout ce qui lui restait y passa, et au delà; et à son tour il se trouva dans la misère.
Que devint son remplaçant, et que valait cette existence ignorée ? Qui peut le dire ? Mais comment ne pas rester songeur quand on sait ce que valait la vie, alors tout aussi obscure et aussi ignorée, qui était conservée à ce prix ? Et si, faute de ce douloureux expédient, le futur grand homme était parti lui-même, à quelle époque, et grâce à qui aurions-nous eu les chemins de fer? Nous les aurions eus sans doute (car tout ce qui doit se faire se fait, un jour ou un autre); mais à quel prix et avec quel retard?
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