CHAPITRE XV
Singulière coïncidence.
Au même moment, pour ainsi dire, par une de ces coïncidences qui se rencontrent souvent dans Thistoire des inventions, Davy terminait ses travaux. Cinq jours plus tard {plus tard, entendons-nous bien), à la séance de la Société royale d'Angleterre, il déposait sur la table de cette société, avec un savant mémoire, une autre lampe de sûreté de son invention. L'expérience faite, la nouvelle lampe fut trouvée admirable, et aussitôt baptisée, elle aussi, du nom de son inventeur, la lampe de Davy.
Alors ce fut à travers toute l'Europe un concert d'admiration et de reconnaissance pour celui qui venait de préserver la vie de tant de pauvres mineurs occupés à tirer pour nous des entrailles de la terre la chaleur, la force et la lumière. Les décorations, les honneurs, les pensions plurent sur la tête de l'illustre baronnet Humphrey Davy (car il était baronnet, s'il vous plaît, sir Humphrey Davy). Et c'était justice. Quant à Georges Stephenson, Georget il était, etGeorget il restait comme devant. Au fond de son comté de Nev\rcastle, il avait pour lui la gratitude, bien vive, il est vrai, de ceux qui se servaient de sa lampe et qui savaient de qui ils la tenaient. Mais c'était tout, et à quelques milles de là, qui se doutait seulement qu*il existât^ ?
1 • Voir, à l'appendice, la note F. •
64 £NFâNGE et jeunesse D*DN GRAND HOMME.
Il avait là, on en conviendra, une belle occasion de maudire la Providence et de trouver le monde à refaire ; et d'autres n'y eussent pas manqué. Comment! voici, d'un côté, un pauvre diable de mineur, mécanicien et chimiste de hasard, qui s'est fait lui-même, et qui par conséquent n'en a que plus de mérite : il réalise, avec ses faibles moyens, une invention admirable; il préserve la vie de ses semblables au risque de la sienne ^ et personne ne s'en occupe ! Kt voilà, de l'autre côté, un monsieur qui n'en a pas fait davantage et qui n'y a pas eu tant de peine assurément, car il avait à sa disposition toutes les ressources de la science ; il était sur un plus grand théâtre, il était riche, il était membre de la Société royale, et tout s'ouvrait devant lui. Mais c'est un personnage : tout le monde célèbre ses louanges, et il n'y a pas assez d'honneurs pour lui. En vérité la société est à refondre.
Eh bien non, mes chers amis, la société n'est pas tant à refondre que cela. Stephenson, du moins, ne le pensa pas.
D'abord, je ne sais s'il le savait, mais il est bon de le rappeler, ce Davy, aujourd'hui si célèbre, il n'était pas, comme on dit vulgairement, sorti de la côte d'Adam, lui non plus. Fils d'un petit cultivateur, il avait commencé par être garçon chez un apothicaire; et c'était là, en faisant des pilules, comme le célèbre Claude Bernard ou comme le grand Balard, qu'il avait attrapé un peu de chimie et commencé à conquérir par son travail les premiers rudiments de la science. Le reste était venu après, parce qu'il l'avait mérité et conquis.
Ensuite, et sans s'arrêter à cela, Stephenson, dans son grand cœur, trouvait que c'était bien beau déjà qu'un pauvre ouVtier comme lui, perdu dans son trou
SINGULIÈRE COINGIDENGK. 65
à charbon, et sans autres ressources que sa bonne volonté, eût pu faire ce qui avait coûté tant de recherches à cet homme illustre à qui rien n*avait manqué.
Et, au liea de maudire la Providence, il la bénissait.
Et voilà comment, selon la façon dont on regarde les choses... et les gens, on leur trouve bon ou mauvais air.
Voilà comment, en prenant tout par le bon bout, on sait trouver le bien là où d'autres ne trouvent que le mal. Il y a, dit-on, des gens qui ont au cœur une source d'eaux amères, et il y en a qui y ont au contraire une fontaine de joie. C'est vrai ; mais n'est-ce pas nous, le plus souvent, qui y versons l'amertume ou la dou- Iceur*?
1 . On cite, comme exemple de la seconde façon deprendre les choses, cette boutade d'un philosophe qui ne savait comment remercier les autres de la peine qu'ils prenaient de faire de la dépense pour son agrément :
f J*aime les belles choses, disall-il, mais je n'ai ni le temps ni le moyen de me les procurer. Heureusement je n'ai pas à me faire de bile pour cela; car il y a une foule de gens qui ne sont occupés qu*à m'en faire jouir. Voici, par exemple, un magniflque équipage; son entretien donne bien du mal à son maître : moi, j*ai gratis le plaisir de la voir passer. Voici de beaux parcs, tout garnis de fleurs et de plantes rares : je n'ai qu'à ouvrir les yeux pour jouir de leur ^ue. Les bijoux et les pierres précieuses me charment, et je ne trouva rien de plus gracieux qu'une jolie toilette bien portée : il y a de belles dames qui tout exprès les viennent étaler devant moi. » Et ainsi de suite. — il est certain qu'avec cette philosophie indulgente l'excellent homme ne manquait pas d'occasions de bénir ses semblables. • Faisait-il pas mieux, comme le renard de la fable, que de se plaindre ? i