CHAPITRE IV
Première machine de Stephenson. — Ses défauts. Le tuyau soufflant.
Sa première maclime fut construite avec l'aide d'un des propriétaires de la mine de Killingworth, lord Ravensworth, à qui il avait inspiré confiance, et qui mit à sa disposition des avances d'une certaine importance. Elle valait mieux déjà que celles de ses concurrents; aussi fut-elle, pendant plusieurs années, utilement employée sur la mine. Mais si elle avait la force, elle n'avait pas encore la vitesse, et elle ne procurait pas non plus, au poiiit de vue de la dépense, d'économie bien marquée. Or employer des chevaux de chair et d'os qui mangent de l'avoine, ou employer des chevaux de fer qui mangent du charbon, il n'importe guère au fond, s'ih consomment autant les uns que les autres : ce qui importe, c'est de réduire la consommation et d'augmenter le travail. Il avait de plus, lui aussi, ce premier cheval de fer de Stephenson, un inconvénient fort sérieux : il faisait un sabbat de tous les diables. Aujourd'hui, après un demi-siècle d'édu* cation,, la musique de la locomotive n'est pas précisément agréable, et nous trouvons souvent qu'elle nous écorche les oreilles. Mais elle ne parle plus, du moins, que par intervalles; et quand elle parle, c'est qu'elle a quelque chose à dire. Ces coups de sifflet, plus ou moins coupés ou prolongés, qui nous font tressaillir
8i L*AG£ MUR. — LUTTES ET TRIOMPHES.
c'est une langue, langue qui pour la plupart des voyageurs n'a pas grand sens, parce qu'ils ne l'ont pas apprise, roais qui pour les gens du métier est très claire, et dont l'emploi prévient bien des catastrophes. Telle ou telle manière de siffler veut dire : < Attention 1 1 et telle autre : c Arrêtez! t^ celle-ci : c Serrez au frein! » celle-là : c Vous pouvez marcher I » et ainsi de suite. Au début, cela ne voulait rien dire du tout, et c'était continuel. L'animal hennissait sans interruption ; c'était à en perdre la tête.
Joignez à cela les préjugés, les jalousies, Thorreur de la nouveauté. La flamme vomie par la machine incendierait tout sur son passage; le bruit mettrait en fuite les animaux ; la fumée ferait tourner les vins dans tes caves, le lait dans les laiteries et les œufs dans les poulaillers ; elle rendrait les pommes de terre malades,- 'empêcherait les arbres fruitiers de produire et carierait les blés. Cela nous parait risible aujourd'hui, mais c'était très sérieux alors ; et cela a été redit, il n'y a pas si longtemps, en France, dans des documents graves et par des gens graves, ou qui auraient dû rètre. N'insistons pas.
Quoi qu'il en soit, cela ne pouvait pas durer ainsi; Slephenson fut le premier à le comprendre ; et du premier coup aussi, par un trait de génie, il trouva le remède.
Ohl il était bien simple, son remède; mais c'est en cela précisément que les grands esprits, les esprits justes, se distinguent des autres. Ils vont droit où ii faut aller, tandis que les esprits moins pénétrants et moins nets ne savent qu'imaginer pour tourner autour du but sans Tatteindre.
C'était la vapeur qui, en passant directement de sa chaudière brûlante dans le milieu froid, de Tair libre,
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produisait par sa brusque condensalion le violent ébranlement de Tair d'où résultait le bruit. Stephenson adoucit la transition en envoyant cette vapeur dans la cheminée, où elle se dégagea parmi la fumée et les gaz chauds. En se mêlant à eux, sa détente devint moins soudaine, et la machine, au lieu de sifflements perpétuels, n'eut plus qu'un souCQe un peu fort, un peu bruyant, mais nullement insupportable : le souffle puis« sant et sain d'une bête robuste qui fait honnêtement sa besogne et qui respire au plein de ses grands poumons pour mieux travailler.
Il arriva autre chose : la vapeur, en traversant la fumée, activa le tirage; et du coup Stephenson se trouva avoir doublé, pour la même dépense de combustible, la puissance de sa machine ou sa vitesse à son choix, car c'est tout un. Que si l'on se contentait de la même vitesse et de la même puissance, il y avait économie de moitié sur la dépense de combustible. C'était un pas énorme et qui devait, on le verra tout à l'heure, conduire plus tard à un autre tout à fait décisif. Sans le tuyau soufflant (c'est le nom que Stephenson donna à sa conduite), la locomotive rapide, la machine voyageuse^ n'existerait pas.
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