‹ Le petit poucet du XIXe siècle: Georges Stephenson et la naissance desChapitre 40 sur 69 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La prophétie de Stephensoa. — Le grand chemin des peuples

et des rois.

Et que Ton ne crie pas, en lisantces lignes, à l'exagération et à l'enthousiasme. Il serait plus juste de dire que toutes ces louanges sont bien au-dessous de la réalité; et bien autre, à vrai dire, est la portée de l'œuvre de Stephenson. Lui-même, quoi qu'en semble penser le Rochdale Observer^ voyait plus loin ; et c'est là peutêtre ce qui montre le plus la hauteur de son esprit et la noblesse de son âme. La c machine voyageuse » n'était pas seulement pour ce grand homme un moyen de faire plus d'affaires et de gagner plus d'argent ; c'était un agent de relèvement et de soulagement pour les petits et les faibles, un instrument d'émancipation, d'égalisation, de rapprochement ; un trait d'union entre les hommes et un agrandissement de leur domaine commun en même temps qu'une augmentation de leur part de vie ici-bas. Que l'on écoute, si l'on en doutait, ces paroles adressées par lui à son fils et à l'un des amis de celui-ci, John Dixon :

« Mes enfantSy un jour viendra^ et vous vivrez^ je pense y assez longtemps pour le voir, où les voies ferrées remplaceront dans ce pays tous les autres moyens de communication; elles serviront aux dépêche'i et de-

viendront le grand chemin du roi et de ses sujets. Le temps approche où il sera moins coûteux à un ouvrier de voyager sur les railways que de marcher à pied. Je sais quHl y aura de grandes ^ presque d'insurmontables difficultés à vaincre; mais ce que je dis arrivera aussi sûrement que le soleil se lèvera demain. Je voudrais vivre assez pour être témoin de ces choses; pourtant fose à peine V espérer, car je sais combien le progrès humain est lent. Je me rappelle avec combien de peine j'ai fait adopter la locomotivey malgré le succès de V expérience continuée depuis plus de dix ans à Killingworth. >

Cette belle prophétie a été accomplie; elle l'a été par les mains mêmes de celui qui l'avait faîte. Le grand inventeur a été « témoin de ces choses jj ; et il a € vécu assez » pour être en droit de se dire que l'humanité, grâce à lui, avait fait un pas et que les bornes de la vie étaient reculées.

Reculer les bornes de la vie, allonger la vie : ne semble-t-il pas, au premier abord, que ce soit là une ambition interdite à l'homme ? Et cependant qu'a à faire d'autre l'homme ici-bas, et à quoi, si ce n'est à cela, peuvent tendre tous ses efforts et tous ses progrès? Mais il faut s'entendre. L'homme, sans doute, si l'on prend les choses à la lettre, ne peut « ajouter ni une coudée à sa taille >, ni une heure à son existence. Mais l'homme peut (et cela ne revient-il pas au même?), en se dotant d'organes que la nature ne lui avait pas donnés, en faisant disparaître devant lui les obstacles qui arrêtaient ses pas, accroître dans des proportions incalculables la puissance effective de ses mouvements et faire tenir dans le même espace de temps une somme d'actes, de vie par conséquent, infiniment plus grande.

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