LA LIGNE DE MANCHESTER A LIVERPOOL
innocentes. En voici une entre autres. Quand la nuit était claire et que la lune en son plein semblait inviter les braconniers à sortir, il envoyait des hon)mes à lui tirer des coups de fusil inofTensifs sur quelque point opposé à celui où il avait affaire. Les gardes, inquiets pour le gibier de Leurs Seigneuries, se précipitaient à la recherche des maraudeurs supposés ; et pendant ce temps, Stephenson, avec ses instruments et ses aides, faisait à la hâte et tant bien que mal le lever de ses plans. Quelque habile qu'il fût, il lui échappa bien quelques erreurs, et Dieu sait si plus lard on s'en prévalut contre lui.
Il en vint à ses fins cependant, puisque le chemin se fit; et pas trop mal, en somme. Mais, avant d'en arriver là, il lui fallut comparaître à plusieurs reprises devant une commission d'enquête, et il eut de durs moments à passer. Des hommes qui n'étaient pas les premiers venus cependant, mais que le parti pris aveuglait, le traitèrent non seulement avec une malveillance, mais avec un dédain qui semblent aujourd'hui bien étranges.
Parmi les questions plus ou moins saugrenues par lesquelles on croyait l'embarrasser, un des nobles commissaires lui posa sérieusement celle-ci : t Mais, monsieur, est-ce que la marche de vos trains ne sera pas incessamment contrariée par le vent*? ^ Le vent gêne en effet quelquefois; il est arrivé même, dans quelques cas exceptionnels, qu'il ait causé des retards ou des accidents. Le plus grave est la récente calastrophe du pont sur le Tay, attribuée en partie du moins au balancement de ce pont sous l'effort de la
1 . Rappelons à ce propos qu'avant de songer sérieusement à la locomotion à vapeur, quelques esprits en quête de nouveauté avaien imaginé de se servir de voitures à voile.
as L'AGE MUR. — LUTTES ET TRIOMPHES. .
tempête. Mais ce ne sont pas là des cas ordinaires; et, après tout, le vent maltraite les navires et déracine les arbres ou renverse les cheminées, ce qui n'a pas paru une raison suffisante pour supprimer tout cela.
Un autre lui dit : c Mais si une vache venait à s'introduire sur votre ligne ferrée, est-ce que ce ne serait pas une chose grave? »
c Assurément, mylord, répondit Slephenson avec le même sérieux, ce serait grave, très grave même... pour la vache.
Ne rions pas trop, nous autres Français, car nous avons nos poutres, nous aussi, et l'histoire serait longue de nos entêtements et de nos préventions. Lorsqu'il s'agit de faire la ligne de Tours à Nantes (c'était vers 4845, il y avait longtemps par conséquent que les chemins de fer avaient fait leurs preuves), les Nantais, fort désireux d'obtenir cette ligne, envoyèrent des délégués plaider leur cause auprès de la commission de la Chambre des députés d'alors, à laquelle était renvoyée l'étude dé ces questions. Parmi les éléments de trafic qu'ils avaient cru pouvoir indiquer comme de nature à alimenter les transports, ces délégués avaient fait figurer les bœufs de l'Anjou, destinés à l'alimentation de Paris.
€ Des bœufs en chemin de fer ! s'écria l'un des principaux membres de la commission; ah ! par exemple, vous ne me ferez pas avaler celle-là*. »
L'homme qui faisait cette réponse était un homme supérieur et un homme éminemment pratique. Inutile de le nommer; il vit encore, et c'est l'une des plus grandes figures de ce temps. Mais tout le monde sait
1. Je tiens le fait de M. Chérot, directeur de la Réforme det chemins de fer, Tun des délégués, qui a bien voulu m'autoriser à 1« nommer.