QUEL NOM POUR LE CHIEN
Il y' avait déjà quelques instants que Camille mangeait avec une avidité peu ordinaire, lorsqu'il s'aperçut, à la clarté des lumières, que son chien le regardait d'un air d'intelligence. A chaque bouchée que l'enfant portait à S sa bouche, l'intéressant animal se levait, remuait vivement la queue ; puis, voyant qu'il n'y avait rien pour lui, il se rasseyait sur son derrière, passait sa langue sur ses lèvres, et prenait une mine si triste, si triste, que Camille s'écria tout ému:
io — Pauvre bête! elle a faim. Je n'en ai pas de trop pour moi; mais n'importe! partageons. J'ai trop souffert aujourd'hui pour n'en pas avoir pitié.
Après cette réflexion, Camille ne porta plus un seul morceau à sa bouche sans en avoir donné à son chien.
15 II fallait voir, à chaque bouchée qu'on lui présentait, la joie du pauvre animal; il ne savait comment la témoigner: tantôt il sautait, frétillait de la queue; tantôt il se roulait, ou rampait aux pieds de son nouveau maître, en le regardant d'un air qu'on aurait pu traduire
20 ainsi : « Je suis ton chien maintenant, je t'appartiens ! tu es ma providence, je ne veux plus te quitter!» Ou bien il levait ses pattes de devant, se tenait sur celles de derrière, et semblait n'attendre qu'un signal pour exécuter la polka, ou toute autre danse plus ou moins
25 en vogue.
— Je voudrais bien pourtant savoir ton nom, mon pauvre ami ! — disait Camille en parlant à son chien comme si celui-ci eût pu le comprendre.
25 en vogue = à la mode.
Et avec une mobilité d'esprit qui n'appartient qu'au jeune âge, Camille essaya de se rappeler tous les noms des chiens qu'il avait connus ; il articula ces noms doucement, un à un, épiant le plus léger signe, le moindre 5 mouvement d'oreille de son compagnon.
Camille nomma successivement Diane, Castor, Charmant, Caron, etc., le chien ne bougea pas.
— Peut-être, — pensa Camille, — les chiens de Paris ont-ils d'autres noms que les chiens de Bordeaux.
10 En ce moment, un monsieur, coiffé d'un chapeau à trois cornes et habillé d'une grande redingote bleu foncé, passa devant Camille en sifflant un grand lévrier et l'appelant du nom de Fox.
Notre épagneul fit un bond comme pour courir vers
15 le monsieur; puis il revient aussitôt se coucher aux pieds de Camille, en faisant entendre un petit grognement joyeux.
— Ah! tu t'appelles Fox? — dit Camille.
Le chien remua la queue en signe d'assentiment. 20 — Eh bien, Fox, nous avons soupe, n'est-ce pas ? mais nous n'avons pas bu, et j'ai bien soif ... Et toi, as-tu soif?
Comme si le chien l'eût compris il se mit à marcher vers une rue voisine, regardant à chaque pas si l'enfant 25 le suivait.
Fox conduisit ainsi son nouveau maître jusque dans un carrefour au milieu duquel s'élevait une belle fontaine, laissant jaillir une eau limpide de ses deux robinets ; le chien alla boire dans le bassin, et Camille à l'un 30 des robinets.
— Merci, — dit Camille, je t'ai donné le pain, tu m'as donné l'eau, nous sommes quittes. Maintenant nous al-
2 au jeune âge = à l'enfance.
Ions nous arranger ici de notre mieux, et dormir à la belle étoile . . . Heureusement qu'il fait chaud.
Camille s'était assis sur le trottoir et se disposait à y dormir, lorsque le monsieur à la redingote bleue, qui ne 5 le perdait pas de vue, s'approcha de lui.