‹ Le petit Robison de Paris: ou le triomphe de li̕ndustrieChapitre 27 sur 49 · LES VOLEURS ET LES GARDES NATIONAUX · texte numérisé non relu

LES VOLEURS ET LES GARDES NATIONAUX

Du coin obscur où Camille était agenouillé, il distingua tout à coup, à l'extrémité du terrain, deux ombres projetées par la clarté de la lune; c'étaient deux hommes qui se dirigeaient vers l'endroit où étaient situés les 5 arbres fruitiers. Le premier sentiment de Camille, il faut l'avouer, fut la peur. Il se rappela qu'il avait un petit cor de chasse; il en tira trois sons aigus et prolongés, et, protégé par l'ombre de sa petite maison, il attendit l'événement.

io Les malfaiteurs, effrayés, s'enfuirent aussitôt vers la partie du mur qui était dégradée. Un moment après, Camille entendit les pas d'une patrouille, puis les cris de Qui vive? . . . qui vive?

Les mêmes voix crièrent bientôt:

*S — Nous les tenons!

Alors Camille sortit de l'enclos, et vit, arrêté non loin de là, un groupe de gardes nationaux entourant deux hommes de mauvaise mine. Il s'approcha davantage; la lumière que portait un des gardes tombant d'aplomb

20 sur le visage de ces hommes, Camille ne put retenir un cri de surprise:

a tout à coup = soudainement. — 19 d'aplomb = perpendiculairement

— Tiens! ce sont mes étrangers d'avant-hier au soir! Cette exclamation attira l'attention du caporal qui commandait la patrouille; il interrogea Camille.

— D'abord, — répondit Camille, — c'est moi qui ai 5 sonné du cor.

— Quoi ! serais-tu cet enfant dont mon oncle Raimond m'a raconté l'histoire? — demanda le caporal.

— Oui, monsieur.

— Et tu connais ces hommes? — ajouta-t-il en lui dé- IO signant les malfaiteurs, que des sergents de ville entouraient et garrottaient.

— Je les connais, — répondit Camille sans hésiter, — c'est-à-dire que, m'en revenant avant-hier de la barrière de l'Étoile, j'ai été accosté par l'un d'eux ... le plus

15 grand, qui m'a demandé avec un accent étranger la rue

d'Orléans.

Et l'enfant raconta l'aventure des Champs - Élysées.

Le caporal compléta son récit en faisant connaître la noble

et généreuse conduite de Camille.

20 — Eh bien, — reprit l'enfant avec simplicité, — est-ce

que vous n'en auriez pas tous fait autant, messieurs . . .

si toutefois vous aviez su jouer du violon? Du reste, ces

dix francs m'ont joliment profité, allez! Voulez-vous

venir voir ma maison?

25 — Ta maison ? — dit le neveu de M. Raimond ; — mais,

si tu as un arbre pour te percher, dans le terrain de mon

oncle, tu dois être bien heureux!

— Venez, venez, — leur dit Camille avec cette aimable familiarité de l'enfance.

30 Et la patrouille, le caporal en tête, se décida à le suivre.

— C'est là que tu couches? — dirent-ils tous à la vue de ces quatre murs nus et de l'herbe qui jonchait le plancher.

j6 LE PETIT ROBINSON DE PARIS

— Oui, — dit l'enfant avec joie.

Puis, secouant sa petite tête blonde, il ajouta avec une expression triste:

— Il y a un mois, du vivant de mon oncle, je me serais 5 trouvé bien malheureux de n'avoir pas d'autre logement

que celui-ci . . . mais aujourd'hui . . . après la crainte que j'ai eue de passer la nuit dans la rue, d'y être ramassé par les sergents de ville et conduit en prison comme un vagabond ... je remercie Dieu, messieurs, d'avoir un ré- IO duit où coucher.

— Pauvre enfant! — dirent les gardes nationaux, touchés de l'expression dont Camille accompagnait ses paroles.

— Messieurs, — dit le caporal attendri, — il faut faire I5 quelque chose pour cet enfant.

— Moi, je ne suis pas riche, — dit l'un d'eux; — je suis cordonnier de mon état, je me charge de lui remplacer ses souliers, qui ne sont pas neufs; en attendant, voici cinq francs, caporal.

20 — Moi, — dit un autre, — je lui enverrai demain un lit de sangle et un matelas.

— Voici mon offrande, caporal . . .

— Et la mienne . . .

— Et la mienne . . .

25 Le caporal prit l'argent de toutes les mains, et l'offrit à Camille, qui recula en rougissant.

— Je n'en veux pas! dit-il, je n'en veux pas!

— Prends donc!- — lui dit le caporal.

— Je n'en ferai rien, messieurs; je ne sais pourquoi, 30 mais je n'aime pas à recevoir de l'argent de tout le

monde. Si vous vouliez me faire travailler, alors je l'aurais gagné cet argent, et je le recevrais.

4 du vivant = durant la vie. — 2g Je n'en ferai rien — Je ne les accepterai point.

— Mais que sais-tu faire? — lui demanda le caporal; — sais-tu bien lire, bien écrire ?

— Oui, — répondit Camille.

— Écoute, je suis imprimeur, et j'ai un de mes cor- 5 recteurs qui a besoin d'un apprenti. Viens demain, quand

il fera jour, à cette adresse, et tu auras de l'ouvrage. En attendant, accepte toujours ces vingt francs ; prendsles comme un prêt, si tu n'en veux pas autrement; tu me les rendras plus tard.

10 — Comme cela, je le veux bien, — dit Camille ; — mais je vous les rendrai, je vous en avertis.

Les gardes nationaux se retirèrent en saluant Camille du regard et de la main.

— Ma foi, — dit Camille, pesant son argent dans ses is mains, — on a bien raison de dire qu'on gagne plus à

bien faire qu'à mal faire . . . Demain je prierai Marie de m'acheter des chemises et des* bas.

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